Atterrir / Amerrir / Alunir / Apponter (1 de 3)

Comment dire et écrire « se poser quelque part »?

-1-

Pour dire qu’un engin volant se pose quelque part, le français dispose de quatre  verbes : atterrir, amerrir, alunir et apponter. À première vue, ces verbes ne présentent aucune particularité. C’est du moins ce que je croyais, jusqu’à ce que le hasard me les présente (ou présentât, c’est selon) côte à côte. Je les ai alors vus différemment. Disséquons-les en leurs trois éléments constitutifs : préfixe, radical et suffixe.

          • At  –       terr   –            ir
          • Ap –       pont –            er
          • A   –       lun    –            ir
          • A   –       mer  R–          ir

Ainsi présentés, ils font mieux voir leurs différences : dans les préfixes et les suffixes; mais moins bien dans les radicaux, même s’il y a en une qui est bien réelle. Nous allons essayer de comprendre le pourquoi de ces particularités. Dans ce premier billet d’une série de 3, nous nous attardons au suffixe.

SUFFIXE

Trois de ces quatre verbes sont de la deuxième conjugaison (en –ir). Pourquoi ne pas avoir utilisé le même suffixe verbal pour tous? Appontir n’a pas, à mes yeux, plus mauvaise gueule que atterrir, amerrir ou alunir. Pourquoi apponter? Au moment où ce dernier est arrivé dans la langue – à remarquer que c’est le dernier-né : atterrir (1686); amerrir (1912); alunir (1921); apponter (1948) –, le suffixe verbal –ir n’avait peut-être plus la cote, peut-être préférait-on recourir au suffixe –er pour créer un verbe. Qui sait?

Le suffixe confère-t-il à un verbe un certain sens?

Henri Mitterand [Les mots français, Que sais-je? # 270, 1968, p. 39-40] l’affirme : « –Er forme en général des verbes d’action, tandis que –ir implique l’entrée du sujet ou de l’objet dans un état (jaunir, blanchir, durcir) ». Apponter n’a donc pas à rougir de sa terminaison, car c’est bel et bien un verbe d’action. Il en est tout autrement de alunir, atterrir et amerrir qui, eux, n’ont pas la terminaison « de fonction ». À remarquer que Mitterand utilise la locution en général, ce qui laisse la porte ouverte à des exceptions. Et dans le cas qui nous intéresse, l’exception ne serait pas apponter, mais bien les trois autres verbes! Tel est donc pris qui croyait prendre!

Y aurait-il, selon les époques, une différence de productivité entre les terminaisons verbales existantes?

Il semblerait que oui. Johannes Thiele [La formation des mots en français moderne, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 1987, p. 139] nous apprend que « seuls les morphèmes flexionnels –er et –ir sont de nos jours disponibles pour la formation de nouveaux verbes. Les groupes de conjugaison avec les terminaisons –oir et –re ne sont pas productifs. » Ce que Thiele ne précise toutefois pas, c’est l’importance relative des deux morphèmes dans la productivité des nouveaux verbes.

Se pourrait-il que leur productivité ait changé au cours des décennies? Que la terminaison –ir ait été plus utilisée au début du XXe s. que dans les années 1940? Que ces deux terminaisons aient eu  une productivité différente dans les années ultérieures, par exemple dans les années 1970? Si tel est le cas, la différence de terminaison dans le cas de apponter pourrait peut-être s’expliquer.

Voilà une problématique intéressante. Où trouver les réponses? J’ai consulté deux dictionnaires, fort différents l’un de l’autre, mais susceptibles de me fournir des indications pertinentes. Les résultats obtenus ne nous révèleront assurément qu’une tendance, mais cette dernière pourrait être suffisamment marquée pour avoir une certaine valeur démonstrative. Voyons ce qu’il en est.

a)    Dictionnaire de termes nouveaux des sciences et des techniques [Quémada, G. (sous la direction de), CILF, Paris, 1983]

Cet ouvrage a inventorié la néologie spontanée « telle qu’elle apparaissait au travers des principaux périodiques et ouvrages de recherche ». Tous les textes dépouillés ont été rédigés entre 1965 et 1978.

Même si ces années ne couvrent pas les décennies qui nous intéressent, à savoir 1910, 1920 et 1940, celles où sont apparus respectivement les trois (3) verbes en –ir, je n’ai pas hésité à le consulter, car, s’il est un domaine où la néologie est forte, c’est bien celui des sciences et des techniques, et rares sont les ouvrages qui s’intéressent à ce sujet. D’ailleurs les verbes dont il ici question relèvent, on ne peut plus, des sciences et des techniques. Cet ouvrage devrait donc permettre de cerner, par la bande, la productivité des terminaisons –er et –ir, qui avait cours entre 1965 et 1978.

Dans la section « Répertoire des formants morphosémantiques » (p. 521-602), on trouve 41 nouveaux verbes. TOUS, sans exception, sont de première conjugaison! Sans être diplômé en logique, je peux affirmer que la terminaison en –er a vraiment la cote; c’est pour ainsi dire LA règle. Donc apponter s’explique. Pourquoi, en effet, aurait-on utilisé la terminaison en –ir, clairement tombée en disgrâce?

Mais cette disgrâce est-elle récente? Qu’en était-il dans la première moitié du XXe siècle, quand les verbes alunir et amerrir ont fait leur apparition? On pourrait penser qu’à cette époque la terminaison en –ir était encore productive. Mais est-ce vraiment le cas? Voyons ce que le Petit Robert nous révèle à ce sujet.

b)    Nouveau Petit Robert (NPR) 2001

Le  NPR 2001 nous permet d’obtenir la liste des mots qui sont apparus (néologie de forme) ou qui ont acquis une nouvelle acception (néologie de sens), en telle année ou au cours de telle décennie – ce type de recherche n’est toutefois pas réalisable avec le NPR 2010.

Verbes apparus (1) entre 1940 et 1949

Sur les 73 verbes relevés, 69  sont de la première conjugaison. Soit 95 %. Pour 3 des 4 verbes en –ir, il s’agit de néologie de sens et non de forme. Le seul qui fait bande à part est rassir, qui ne pouvait avoir une autre terminaison étant donné qu’il vient de rassis (2).

En créant, en 1948, apponter au lieu de appontir, on aurait respecter la tendance alors en vigueur. C’est du moins ce que l’on pourrait en conclure. Si cette conclusion est vraie, son corollaire devrait l’être aussi. Et ce corollaire, c’est qu’en 1912 et en 1921, on aurait utilisé –ir de préférence à –er (d’où amerrir et alunir) parce que c’était la tendance d’alors. Comme il faut toujours se méfier des conclusions trop hâtives, mieux vaut vérifier avant de pontifier.

Verbes apparus entre 1915 et 1923

Durant cette période, 94 verbes ont, selon le NPR, fait leur apparition. De ce nombre, 90 (soit 96 %) sont de la première conjugaison. La terminaison en –ir est donc loin d’être productive. Les seuls verbes en –ir à avoir vu le jour sont : rajeunir, noircir, investir et ALUNIR. Ce dernier est le seul néologisme de forme; les trois premiers sont des néologismes de sens.

Pourquoi donc avoir fait une exception avec ALUNIR? ALUNER aurait pu faire l’affaire… et aurait respecté la forte tendance qui vient d’être notée. Mystère.

Verbes apparus entre 1908 et 1914

Durant ces années, la langue s’est enrichie, selon le NPR, de 58 verbes. De ce nombre, 56 (soit 95 %) se sont vus attribuer la terminaison –er. Les deux autres sont AMERRIR (néologisme de forme) et remettre (néologisme de sens).

Pourquoi donc avoir opté pour amerrir plutôt que pour amerrer? Pourquoi ne pas avoir respecté la tendance générale? Autre mystère.

Bref, la tendance relevée dans les années 60-70 (à savoir privilégier –er à –ir) était, de toute évidence, déjà en place cinquante ans plus tôt. Devant ce résultat pour le moins inattendu, je me retrouve toujours avec la même question, mais cette fois-ci inversée. Je ne veux plus savoir pourquoi on a créé apponter, mais bien pourquoi on a créé amerrir et alunir.Pour ce qui est de atterrir, il est d’une autre époque. Bien antérieure. Malgré cela, la question de la productivité des terminaisons verbales à cette époque c’était voilà plus de trois siècles mérite d’être posée.

Et les verbes apparus entre 1680 et 1689?

Les résultats obtenus sont tout aussi étonnants. En effet, selon le NPR, sur les 29 verbes apparus dans les années 1680, 27 (soit 93 %) sont de la première conjugaison; les deux autres sont se recueillir (néologisme de sens) et atterrir (néologisme de forme).

Pourquoi avoir choisi de créer atterrir plutôt qu’atterrer? Parce que, diraient certains,   atterrer existait déjà… et avait le sens de renverser par terre. Une telle réponse laisse entendre que la néologie de sens n’avait pas cours à l’époque… Ce qui est évidemment faux : se recueillir, qui date de 1683, en est le parfait exemple. Alors pourquoi atterrir ? Mystère.

J’aurais aimé pouvoir consulter l’ouvrage où, selon le Robert, atterrir aurait été relevé pour la première fois. Hélas! Aucun ouvrage ne correspond à cette datation. J’ai pu, par contre, le retracer dans le dictionnaire de Furetière de 1701 :

« atterrir : (Terme de marine) prendre terre. On laisse à atterrer le sens propre de jetter [sic] par terre et le sens figuré de accabler. »

De toute évidence, le Furetière ne fit pas école avec cette distinction. Trente ans plus tard, le dictionnaire Richelet (1732) n’en fait aucunement mention. Pas plus d’ailleurs que le DAF (4e éd.), paru en 1762. Il faudra attendre l’édition de 1798 pour voir apparaître non pas le verbe atterrir, mais une nouvelle acception à atterrer : « se prend aussi neutralement, pour dire, Prendre terre. Nous atterrâmes à tel endroit. » Preuve, s’il en fallait vraiment une autre, que la néologie de sens était un phénomène admis dans la langue à cette époque. Ce faisant, l’Académie donnait tort à Furetière qui, près de 100 ans plus tôt, en 1701, donnait atterrir avec ce sens de prendre terre. Mais, dans l’édition suivante (DAF, 6e éd., 1832) l’Académie se ravise. Elle consigne atterrer et atterrir. Quelles forces mystérieuses ont pu forcer l’Académie à balayer du revers de la main la néologie de sens qu’elle avait pourtant reconnue dans l’édition précédente, pour la remplacer par une néologie de forme? Nul ne saurait dire.

Bref, la terminaison en –ir de atterrir tient plus d’un caprice de la langue ou des régents de la langue que de la tendance générale de l’époque en néologie. On aurait pu créer un néologisme de sens, mais on a préféré créer un néologisme de forme. Quant à la terminaison de amerrir et alunir, elle ne s’explique pas plus. Certaines sources, pour ne pas dire la plupart, l’expliquent par l’analogie avec atterrir. Nous verrons prochainement que cette hypothèse tient difficilement la route.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

 (1)     Par « verbes apparus », comprendre: verbes « dont la datation est… ». Je ne fais donc pas la distinction systématique entre néologie de forme (mot nouveau) et néologie de sens (acception nouvelle), sauf pour les verbes en –ir.

(2)      Rassir est un cas vraiment particulier. L’adjectif rassis était à ses débuts le participe passé du verbe rasseoir.  Donc  rasseoir a donné rassis qui, à son tour, a donné rassir!

P.-S. –  Dans le deuxième billet de cette série, j’examinerai la différence dans le radical des verbes en question.

Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est la solution idéale. N’oubliez surtout pas de cocher :  Avertissez-moi par courriel lors de la parution de nouveaux articles. C’est le second choix qui vous est offert sous la boîte où vous aurez tapé INSCRIPTION.

About these ads
Ce contenu a été publié dans Uncategorized. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Atterrir / Amerrir / Alunir / Apponter (1 de 3)

    • rouleaum dit :

      Merci d’avoir porté cette manchette à mon attention.
      Le fait que l’on utilise « atterrissage » ne me surprend pas du tout. C’est le gros bon sens qui s’exprime. À quand la mort de « alunir »? Peut-être jamais, même si l’Académie ne lui reconnaît pas le droit à l’existence.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s