Pallier à qqch / pallier qqch

Pallier à qqch / pallier qqch

 Pour ou contre l’évolution?

              

                Pallier est un verbe transitif direct : on pallie quelque chose et non à quelque chose. C’est du moins ce que tous les ouvrages disent. On explique cette construction par son étymologie. Pallier vient du latin pallium (= manteau), et quand on jette un manteau sur quelque chose, on cache, on dissimule ce quelque chose. Par extension, on lui a attribué le sens de « remédier à un mal de manière provisoire ou partielle, ou en apparence seulement. » Il pallie le mauvais état de ses affaires par des emprunts. Dans le domaine médical, il signifie : supprimer ou atténuer les symptômes d’un mal sans le guérir. Pallier le mal.

La construction pallier à est, par conséquent, à condamner. C’est du moins ce que tous les ouvrages disent. On la déclare tantôt incorrecte,  tantôt critiquée, tantôt fautive, et les plus tolérants recommandent seulement de l’éviter. C’est son sens proche de remédier à, parer à, obvier à qui entraîne la construction indirecte, par analogie avec ces verbes. Si l’on a pris soin de la condamner, ce qu’a fait l’Académie française le 5 nov. 1964, c’est que le phénomène décrié était suffisamment courant pour mériter qu’on intervienne. Grevisse a même retracé cette construction dans un texte de Gide, publié en 1911. Et également chez bien d’autres bons écrivains : des membres de l’Académie française (H. Bordeaux, Daniels-Rops, F. Marceau), des détenteurs du prix Nobel de littérature (Gide, Camus), le président de l’Académie Goncourt (Hervé Bazin), etc. (1).

Girodet (Pièges et difficultés de la langue française, Bordas), dans sa condamnation, va même jusqu’à dire que ce verbe n’est pas synonyme de obvier à, parer à, remédier à, corriger, supprimer. Donc à ne pas utiliser quand c’est l’idée qu’on veut exprimer. Pour nous en convaincre, il présente l’exemple suivant qui est certainement de son cru : En créant des postes de fonctionnaires, on peut pallier le chômage, on n’y remédie pas. 

Péchouin et Dauphin (Dictionnaire des difficultés du français,Larousse), pour leur part, nous recommandent de n’utiliser pallier que dans son sens strict de « masquer un défaut, une difficulté » ou de « porter superficiellement remède à un mal, sans s’attaquer à ses causes profondes ».  Ils ajoutent que l’évolution actuelle de la langue tend à effacer l’idée d’insuffisance ou de caractère provisoire du remède, qu’il serait pourtant souhaitable de conserver, en raison notamment du sens du dérivé palliatif, « expédient, moyen provisoire ». Autrement dit, on ne voudrait pas que le sens de ce verbe change.

Force est de reconnaître que, si la construction pallier à  est fautive, ce n’est pas tant à cause de la présence de la préposition à, que du sens qu’on donne à ce verbe, sens que les gardiens de la langue ne veulent pas lui concéder!

Voici quelques emplois actuels de pallier à, relevés au cours de mes lectures :

  • Gestion applicative : comment pallier au manque de visibilité?
  • Pour pallier à la pénurie de la main-d’œuvre, il est nécessaire d’améliorer la qualité de l’emploi.
  • Un jeu pour pallier au manque de conseillers d’orientation.
  • Nous ne pouvons pas imprimer les documents. Il faut trouver un moyen de pallier à ce manque.

Entre les mains d’un réviseur, ces phrases seraient marquées au fer rouge, couleur de prédilection du correcteur. Mais le sens donné ici à  pallier à n’est pas le sens original de dissimuler, cacher. Pourquoi alors vouloir à tout prix lui enlever la préposition qui traduit si bien le sens que les auteurs lui ont donné, à savoir :  remédier à, parer à, obvier à?

Pourquoi s’étonner qu’ils aient construit ce verbe avec la préposition À? Remédier, parer, obvier ne la commandent-ils pas? Malgré tout, on continue à (de?)(2) proclamer que pallier ne peut accepter la construction indirecte, parce qu’il signifiait, et doit toujours signifier, aux yeux des « puristes » du moins, cacher, dissimuler.

Pourquoi refuser à ce mot le droit d’évoluer? Serions-nous plus puristes que ceux qui, dans le passé, ont accordé ce droit à d’autres mots? Marcher, par exemple, était, à l’origine, un verbe transitif direct. Il signifiait « parcourir une zone » (Dictionnaire historique de la langue française, Alain Rey, Dictionnaires Le Robert.). Mais au cours des siècles, son sens a évolué pour en arriver à signifier, aujourd’hui, « mettre le pied sur ». On utilise donc la préposition « sur », par analogie, et personne n’y voit à redire. On l’a peut-être oublié; on ne le savait peut-être même pas, mais les verbes obéir et pardonner étaient, anciennement, eux aussi, des verbes transitifs directs. Ils ont évolué, eux. Avant, on obéissait ses parents; aujourd’hui, on obéit à ses parents. Avant, on pardonnait quelqu’un; aujourd’hui, on pardonne à quelqu’un. Ceux qui régentent la langue ne veulent pas accorder à pallier ce que d’autres, moins puristes peut-être, n’ont pas refusé à certains mots, voilà de cela bien des lunes.

Les « gardiens » de la langue seraient-ils des tenants du fixisme plutôt que des tenants de l’évolutionnisme? À lire leurs commentaires, on serait porté à le croire.

Maurice Rouleau

P.-S. Pour des détails supplémentaires, voir https://rouleaum.wordpress.com/2012/10/22/ecoper-de-pallier-a/

(1) Détails sur les auteurs qui ont osé faire suivre le verbe pallier de la préposition à :

     A. Gide (Isabelle, p. 98, 1911),   Prix Nobel de littérature en 1947

     A. Camus (La peste, p. 169, 1947), Prix Nobel de littérature en 1957

     Lecomte de Nouÿ (L’homme et sa destinée, p. 137, 1947),

     H. Bazin (La tête contre les murs, p. 60, 1949), Membre de l’Académie Goncourt     depuis 1960,  président de 1973 à 1996

     H. Bordeaux (Paris, aller et retour, p. 201, 1951), Membre de l’Académie française, 1919

     Daniels-Rops (Vatican II, p. 154, 1962),  Membre de l’Académie française,  1955

     F. Marceau (Les années courtes, p. 112-3, 1968), Membre de l’Académie française, 1975

(2) Les mots en rouge suivis d’un point d’interrogation feront l’objet d’un billet.

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Cet article a été publié dans Contraintes de la langue, Préposition imposée, Verbe (type et emploi). Ajoutez ce permalien à vos favoris.

23 commentaires pour Pallier à qqch / pallier qqch

  1. Yves Lanthier dit :

    Bonjour M. Rouleau,
    Profitons de la correctibilité des blogues 🙂
    Voir vers le début de ce billet : « Grevisse a même retracée cette construction… »
    Je viens de m’abonner. Au plaisir de me rattraper!
    yl

  2. Liliane Turnayan dit :

    « Ils ont évolué » et non « ils ont évolués : il n’y a pas de de COD placé avant ce participe passé employé avec l’auxiliaire avoir.

    • rouleaum dit :

      Vous avez tout à fait raison.
      Je corrige sur-le-champ cette erreur.

    • JULIE dit :

      la régle c’est plutôt le verbe avoir ne s’accorde ni en genre ni en nombre avec son sujet;) ça n’a rien à voir avec le COD!!!!!!

      • rouleaum dit :

        Je saisis mal le sens de votre intervention. Ai-je laissé entendre que le p.passé conjugué avec avoir s’accordait avec le sujet? Si c’est ce que j’ai écrit, j’ai assurément fait une erreur. Pourriez-vous m’indiquer la partie de mon texte qui vous perturbe. Merci à l’avance.

      • Cha dit :

        Si celui-ci est placé avant, si 😉

        • rouleaum dit :

          Je regrette, mais je ne comprends vraiment pas le sens de votre très court commentaire.
          J’apprécierais, tout comme les autres lecteurs sans doute, que vous précisiez votre pensée. Peut-être pourrai-je alors vous répondre.

  3. SERIBA KONE dit :

    Simplement vous dire merci pour l’éclairage

  4. nandateme dit :

    Article plutôt inintéressant, et surtout inutile : la nature de ce verbe évoluera d’elle-même même si elle doit évoluer, ce ne sont pas quelques gens qui décrètent qu’un mot doit évoluer ou pas qui changera quoi que ce soit ; seul l’usage le dira, alors inutile de s’agiter comme ça autour de la légitimité de défendre la structure actuelle du verbe.

    D’ici là, pallier demeure un verbe transitif direct et c’est très bien ainsi, alors autant le respecter, point.

  5. nandateme dit :

    N.B. Plutôt que de s’exiter autour de l’évolution de la structure du mot, mieux vaut s’atarder sur l’évolution de l’emploi du mot, car pour le coup c’est une évolution qui semble désormais inéluctable et qu’il semble vain de combattre.

    • rouleaum dit :

      Vos deux commentaires me laissent pantois. Vous soufflez le chaud et le froid.

      Quel point de vue défendez-vous? Dans le premier courriel, vous semblez militer en faveur de l’emploi de pallier comme v. tr. dir. (forme initiale) : « alors autant le respecter, point. » Et dans le second, vous nous dites, à moins que je n’aie rien compris à votre prose, que son « évolution semble désormais inéluctable et qu’il semble vain de combattre ». Par évolution, j’imagine que vous voulez dire son emploi comme v. tr. ind. (pallier à).

      Je dis « j’imagine » parce que cela n’est pas évident, compte tenu de votre premier courriel. D’ailleurs ce n’est pas le seul endroit où je dois utiliser mon imagination. Quand vous écrivez « plutôt que de s’exiter », j’imagine que vous voulez dire « s’exciter ». Du moins je l’espère. Quand vous écrivez « mieux vaut s’atarder », j’imagine que vous vouliez écrire « s’attarder ».

      J’aurais presque le goût de vous emprunter la phrase d’ouverture de votre premier courriel et d’y changer article pour commentaires.

      • Elodas dit :

        Les deux messages ne sont pas contradictoires : le choix du contributeur est de donner toute-puissance à l’usage (opinion présente dans les deux messages).
        Dans son premier message, il considère que l’usage n’a pas encore imposé la forme transitive indirecte, et préconise donc l’utilisation de la forme « ancienne ».
        Dans le deuxième, il précise qu’il pense néanmoins que l’usage aura bientôt imposé la forme indirecte.
        Dans les deux cas, il en appelle à la toute puissance de l’usage du mot et refuse le pouvoir aux « quelques gens qui décrètent ».

  6. cassandra dit :

    Bonjour,

    Merci pour ces explications très intéressantes! Dans votre article, vous mentionnez « continue à (de?) », problématique très intéressante qui devait faire l’objet d’un article. Avez-vous eu l’occasion de l’écrire?

    Merci

    • rouleaum dit :

      Bonjour Cassandra,
      J’ai bien des sujets sur le métier. Continuer à vs Continuer de y est toujours, mais je ne m’y suis pas encore attelé suffisamment pour que le texte que je voudrais publier ait la gueule souhaitée. Cela viendra, mais je ne saurais vous dire exactement quand.

  7. Jean-Paul Deshayes dit :

    « alors inutile de s’agiter comme ça autour de la légitimité de défendre la structure actuelle du verbe. »

    Je demeure moi-même pantois devant la médiocrité de l’expression de cette personne au ton si prétentieux !

  8. Jane dit :

    Bonjour,
    Article très intéressant, au contraire ! Je suis professeur de mathématiques (j’ai quelques lacunes concernant la langue française, oubliée durant mon cursus universitaire…) et en cette période de fin de trimestre, comme toujours, je me pose beaucoup de questions en remplissant les bulletins de mes élèves. J’avais pris l’habitude d’écrire des choses comme « Il faudra travailler plus régulièrement pour pallier à ses difficultés ». Mes collègues emploient également cette expression… Nous avons donc tout faux !
    Concernant la grammaire et l’orthographe je suis en général contre les changements, l’évolution dont vous parlez. Je n’accepte toujours pas la liaison « des zaricots » acceptée depuis peu…
    Par cet article vous me rendez un grand service et je vous en remercie infiniment !

  9. fproj dit :

    Les « gardiens de la langue » , autrement dit les « geôliers de la langue » sont comme les gardiens des religions: ils confondent usages liés à une époque, et règles éternelles. Personne n’est dupe, pour ces nouveaux inquisiteurs, religion ou la langue, ce n’est qu’un prétexte pour dominer les autres en se proclamant police de la vertu traquant les déviants et les infidèles. Il n’est pas étonnant que la religion n’étant plus un créneau juteux, du moins en France, nos apprentis ayatollahs se sont emparés de la langue française pour développer leur instinct de frustrés censeurs. Faut voir ces fous du subjonctif imparfait brandir leur fatwa sur tous les sites et forums, corrigeant tel ou tel écrit hérétique. Tout naturellement ces intégristes de la langue sont souvent d’extrême droite. S’ils arrivaient au pouvoir ils auront tôt fait de dresser des buchers pour un écart aux règles de la langue qu’ils auront figées.
    Qu’ils lisent les auteurs classiques pour voir l’évolution permanente de la langue au lieu d’ânonner leur catéchisme de règles de « leur » jeunesse comme des talibans, voulant imposer leur burka à la langue française.

    Mohamed Aissa

  10. Bien d’accord avec l’article, pallier dans sa forme intransitive n’a pas le même sens que dans sa forme transitive. Mais il n’a pas non plus exactement le même sens que « remédier à », c’est pourquoi il a le droit d’exister, et que de fait, il existe. Il y a dans « pallier à » une nuance d’à peu près, qu’on n’a pas pas dans « remédier à », plus précis, plus efficient.

  11. Olivier dit :

    Abandonnons donc le français et passons directement à l’anglais.

    • rouleaum dit :

      Je ne saisis pas très bien le sens de votre commentaire. Laissez-vous entendre que la construction de pallier avec la préposition À tient de l’anglais? Si oui, il y a quelque chose qui m’a échappé dans l’analyse que j’ai faite. Si non, pourriez-vous préciser votre pensée?

  12. Ping : Pallier ou pallier à ? | Neoplume

  13. Cbg dit :

    Roule am arrêtez de vous flagelller
    Vous êtes trop poli pour ce monde

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