CIO ou l’ordre des adjectifs en français

CIO

ou

L’ordre des adjectifs en français

 

Qui  est Jacques Rogge? Le comte Jacques Rogge? Vous l’ignorez peut-être, mais c’est le président du CIO, ou Comité international olympique. En disant cela, personne n’a l’impression de faire  une faute (!!) . Et pourtant…

Où donc est la faute? Peu saurait le dire. Mais si je dis que Jacques Rogge est non seulement le président du CIO, mais aussi un chirurgien belge orthopédiste, on plissera fort probablement le front. On aura l’impression que quelque chose ne va pas dans cet énoncé, sans pour autant pouvoir mettre rapidement le doigt sur le problème. Pourtant si Jacques Rogge disait  aux sportifs qu’ils doivent, pour exceller dans leur discipline, avoir une colonne solide vertébrale, je suis certain que tous réagiraient.

Qu’y a-t-il de si évident dans colonne solide vertébrale, qui ne l’est pas autant dans chirurgien belge orthopédiste et qui ne l’est pas du tout dans Comité international olympique? Le mauvais ordre des adjectifs. Mais qu’est-ce qui, en français, dicte cet ordre? Concrètement, cela signifie pouvoir répondre à la question suivante : que faut-il dire :

1-   Chirurgien belge orthopédiste   ou  chirurgien orthopédiste belge;

2-   Blé dur entier  ou  blé entier dur;

3-   Autobus bondé scolaire  ou  autobus scolaire bondé;

4-   Président américain charismatique  ou  président charismatique américain;

5-    Station internationale  spatiale  ou  station spatiale internationale;

6-   Comité international olympique  ou  comité olympique international ?

Tous les langagiers savent que trouver une réponse dans le Bon Usage n’est pas aisé. Certains iraient jusqu’à dire que c‘est une mission presque impossible [ou presqu’impossible ?] (1). Malgré tous mes efforts, je n’y suis pas parvenu. Le seul endroit où le problème est abordé, c’est dans le Dagenais (Dictionnaire des difficultés de la langue française au Canada, 1967), où il est dit, sans plus, que « le français définit avant de qualifier » (p. 18), sa variante étant : on détermine avant de qualifier. D’après cet énoncé, il y aurait donc deux types d’adjectifs : ceux qui définissent  ou déterminent, et ceux qui qualifient.  Grevisse  dans son Bon Usage (11e éd.,  # 695) ne fait pas une telle distinction, même si elle mériterait de l’être. En effet, on peut y lire :

Les adjectifs qualificatifs, tout en qualifiant, peuvent souvent déterminer.  Ainsi, dans Il a écrit des romans historiques, le qualificatif historique distingue, parmi toutes les espèces de romans, une espèce particulière, à l’exclusion des autres espèces.

Historique est donc un adjectif qualificatif qui détermine.

Il serait fort utile de parler d’adjectif qualificatif et d’adjectif déterminatif. Mais Grevisse réserve l’appellation adjectif déterminatif à l’adjectif qui sert à introduire dans le discours le nom auquel il est joint (adj. numéral, possessif, démonstratif, relatif, interrogatif et indéfini). Il faudrait, pour éviter toute confusion, utiliser une autre appellation. On a déjà suggéré adjectif classifiant / non classifiant ou encore adjectif objectif / subjectif. Mais ces appellations ne trouveraient aucune résonnance chez le lecteur. Nous allons donc continuer à (ou continuer de?) (1) parler d’adjectif  qualificatif et d’adjectif déterminatif, tout en gardant à l’esprit que Grevisse donne à ce dernier un sens différent.

Un adjectif déterminatif, c’est celui qui attribue  une propriété permettant de ranger le référent dans une classe stable, établie indépendamment de l’utilisateur. C et adjectif nous précise la nature de ce que représente le substantif. Ex. : un roman historique.

Un adjectif qualificatif, c’est celui qui représente un jugement de valeur de la part de l’utilisateur, une appréciation, une qualité qui n’a rien à voir avec la nature de l’être qualifié.  Ex. : un roman historique intéressant / élaboré / superficiel

Comment distinguer l’adjectif déterminatif de l’adjectif qualificatif ? Il existe diverses caractéristiques qui le permettent. L’adjectif déterminatif :

  • peut être remplacé par un groupe prépositionnel : L’élection présidentielle / l’élection du président ; [un édifice imposant  / * un édifice de ??, groupe prépositionnel inexistant];
  • est toujours postposé au nom qu’il accompagne : une élection présidentielle / *une présidentielle élection; [un édifice imposant / un imposant édifice];
  • ne peut être attribut : *l’élection est présidentielle; [l’édifice est imposant] ;
  • ne peut être modifié par un adverbe de comparaison : *une élection très présidentielle ; [un édifice très imposant];
  • ne peut être coordonné à un adj. qualificatif ni en être séparé par une virgule : une élection présidentielle hâtive / *une élection présidentielle et hâtive  /  * présidentielle, hâtive ; [un édifice imposant et magnifique / imposant, magnifique].

Voyons les 6 cas présentés au début.

1-      Chirurgien orthopédiste belge     Belge ne détermine pas la nature des chirurgies; orthopédiste, oui. Donc orthopédiste vient avant belge.

2-      Blé dur entier     On ne prend pas qu’une partie du blé dur, on le prend en totalité. Donc dur dit la nature du blé en question.

3-      Autobus scolaire bondé     Scolaire précise le type d’autobus; ce dernier pourrait être bondé, vide…

4-      Président américain charismatique     Américain dit la nationalité du président, et  ce dernier peut fort bien ne pas être charismatique.

5-      Station spatiale internationale     Spatiale précise la nature de la station; internationale n’est qu’une qualité, car cette station pourrait fort bien être russe, française, américaine.

6-    Que dire de Comité international olympique?  (2)

Ce dernier exemple mérite un traitement particulier. Théoriquement, il est mal construit, car on qualifie le comité avant d’en préciser la nature. La logique voudrait que l’on fasse l’inverse et que l’on dise : Comité olympique international. Mais vouloir, aujourd’hui, renverser la vapeur est impossible, car le sigle, CIO, est ancré dans l’usage. Il nous faudra donc composer avec cette irrégularité.

Que penser de comité national olympique (CNO). On a déjà voulu justifier cette construction en prétendant qu’elle s’imposait. En effet, comme  il existe des comités olympiques nationaux, le sigle correspondant devrait être CON. Cette succession de lettres fait qu’on se retrouve avec un acronyme, au sens  trop familier ; il faut donc déroger à la règle et dire CNO, ou comité national olympique!  Est-ce pour la même raison que l’on a préféré CIO à COI ? On n’aurait pas aimé que la prononciation de ces lettres en tant qu’acronyme laisse entendre que l’on pose une question?  Un peu faible comme argument.

Il existe pourtant des oreilles moins chastes. En effet, en fouillant sur Internet, on relève de très nombreuses occurrences de comité olympique national.  On le trouve même dans la bouche de Marcel Aubut, président du COC (comité olympique canadien)  et non du CCO :

«Notre potentiel est extrêmement grand. Je veux en faire le meilleur comité olympique national au monde, rien de moins. À la fin de mon mandat, j’espère que le sport canadien sera comparable à celui des autres membres du G8, car, pour l’instant, nous sommes derrière plusieurs pays.»

S’il fallait se rendre à l’argumentation invoquée pour justifier CNO, il faudrait dire : comité national olympique du Canada (CNOC), mais comité olympique canadien (COC)! Fait à remarquer, la plupart du temps, l’adjectif national est remplacé par l’adjectif correspondant au nom du pays (ex. comité olympique canadien). Cela crée l’habitude de faire suivre immédiatement comité de olympique, construction qui a le mérite de respecter la logique de la langue.

Nous sommes peut-être obligés de vivre avec CIO ― il est là depuis tellement longtemps―, mais rien ne nous oblige à en faire autant avec CNO.

Maurice Rouleau

(1)    Tout mot écrit en rouge et suivi d’un point d’interrogation fera l’objet d’un billet.

(2)    CIO semble être la traduction gauche de International Olympic Committee (IOC)). Sachant qu’en français le substantif est en tête du syntagme, le traducteur se serait peut-être contenté de déplacer le substantif sans modifier l’ordre des adjectifs. Il aurait dû savoir qu’en anglais l’ordre des adjectifs est inversé : l’adjectif qui détermine est placé immédiatement à la gauche du substantif et l’adjectif qualificatif sera le plus éloigné. Autrement dit, le premier utilisé en anglais est le dernier à l’être en français.

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Un commentaire pour CIO ou l’ordre des adjectifs en français

  1. Linda Perreault dit :

    Au plaisir de découvrir votre blogue! Merci pour l’atelier sur la traduction spécialisée (hier à Gatineau). Malgré ma participation discrète, croyez-moi, j’ai adoré le contenu et la formule que vous adoptez.

    Au plaisir de suivre un autre cours de votre cru!

Répondre à Linda Perreault Annuler la réponse.

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