« Alors que » a rajeuni

                                                                                                                                                                    

ALORS QUE…

a subi une cure de rajeunissement!

               C’est connu, toute langue est en perpétuelle évolution. Elle change au gré des besoins qui se font jour et de ceux qui n’ont plus leur raison d’être. En tout temps la langue se trouve confrontée à deux forces opposées : l’une, conservatrice, qui cherche à la maintenir dans son état actuel même si les besoins n’y sont plus; l’autre, avant-gardiste, qui la pousse dans de nouvelles directions, en raison des nouveaux besoins. Donc de nouveaux  mots naissent; d’autres tombent en désuétude, deviennent obsolètes, pour parler comme les linguistes.

               Si tous les mots d’une langue  – passés et présents – devaient être colligés dans un même ouvrage, ce dernier serait trop volumineux pour être pratique et, partant, inabordable. Les rédacteurs de tels ouvrages doivent donc faire des choix, s’ils veulent lui conserver une taille acceptable et un prix raisonnable. Donc des mots apparaissent dans le dictionnaire; d’autres disparaissent.

Les mots qui font leur apparition ne sont d’aucune façon signalés dans ces ouvrages, pas plus d’ailleurs que ceux qui en disparaissent. Mais ces derniers  voient leur fin annoncée par l’adjonction d’une marque d’usage, qui passe de vieilli à vieux, puis parfois à anciennement.

Petite histoire de la locution conjonctive alors que

Si l’on en croit Féraud [Dictionaire (sic) critique de la langue française, 1787-1788], la locution alors que serait apparue dans la langue, au temps de Vaugelas (1585-1650), sous la forme de alorsque, en remplacement de lorsque, pour répondre aux besoins des poètes, qui cherchaient désespérément une syllabe pour respecter la métrique du vers. Elle n’a donc au départ qu’une valeur temporelle.

Qu’en  est-il, aujourd’hui, de cette locution? Comment a-t-elle évolué? Étonnamment, la réponse varie selon la source consultée.

Le Petit Robert 2010 lui reconnaît deux valeurs : temporelle et adversative.

– 1.  (Temporel) Lorsque. Cela s’est produit alors qu’il n’était pas chez lui.  2. (Adversatif) À un moment où au contraire…  Il fait bon chez vous, alors que chez moi on gèle.tandis que.

Le Larousse en ligne est du même avis, mais y ajoute une marque d’usage : la valeur temporelle serait littéraire et commanderait l’emploi de l’indicatif imparfait!

– 1. Avec l’indicatif, marque une opposition (tandis que, et pourtant) : Ici on grelotte, alors que là-bas on étouffe. 2. Littéraire. Avec l’indicatif imparfait, marque un rapport de temps (lorsque, quand: Alors qu’il était encore enfant.

Selon le Wiktionnaire (http://fr.wiktionary.org/wiki/alors_que),  la valeur temporelle serait vieillie. On y laisse entendre qu’elle s’emploie souvent avec une valeur que l’on pourrait qualifier d’adversative.

(Vieilli) Synonyme de lorsque, dans le sens de Au moment de. Note : S’emploie souvent pour désigner une chose qui a lieu en même temps qu’une autre qui ne devrait pas exister, se produire. Il flâne alors que les autres travaillent. Sa santé décline alors qu’on le croyait guéri.

Bref, alors que, qui au départ n’avait qu’une valeur temporelle (lorsque, au moment de), aurait, avec les années, non seulement perdu cette valeur – ou serait sur le point de la perdre (donc vieilli ) –, mais pris du galon. Elle en aurait maintenant une nouvelle, adversative cette fois (opposition, discordance, incompatibilité)! Qui faut-il croire ? Le Robert, le Larousse ou Wikdictionnaire?

Devant une telle discordance, j’ai voulu en savoir un peu plus sur le sujet. J’ai donc consulté les éditions précédentes du Petit Robert et du Larousse, espérant y trouver une explication. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que la situation se compliquait! En effet, le Petit Robert, dans son édition 2001, la disait, lui aussi, vieillieAlors que aurait donc, durant la dernière décennie, subi une cure de rajeunissement! Vieillie en 2001, elle ne le serait plus en 2010! Le Petit Larousse, pour sa part, dans son édition 2000, lui reconnaissait les deux valeurs, sans aucune restriction. Alors que y aurait donc, au cours de la dernière décennie, laissé des plumes. Sa valeur temporelle ne serait plus que littéraire!

Qu’en dit donc l’Académie ? Dans la 9e édition de son dictionnaire (1985-…), elle lui reconnaît les deux valeurs, temporelle et adversative, sans aucune restriction. D’où vient donc l’idée que la valeur temporelle soit vieillie, idée qui va et vient selon les éditions et les sources? Dans la 8e édition de son dictionnaire (19932-35).  on y voit la marque vieilli, c’est-à-dire, selon ses termes : « qui commence à n’être plus d’usage, à passer, à perdre de sa vogue, de son importance, de son utilité. Ce mot, ce terme a beaucoup vieilli. Cette locution, cette expression vieillit. » L’Académie a donc fait subir à alors que, entre 1935 et 1985, une cure de rajeunissement!

Depuis quand l’Académie considérait-elle cette locution vieillie? À vrai dire, cette marque est apparue dans la 8e édition de son dictionnaire et est disparue dans la 9e. On pourrait donc pasticher Malherbe et dire : « Et la locution alors que a vécu ce que vivent certaines locutions, l’espace d’une édition». C’est également dans la 8e édition que la valeur adversative a fait son apparition. Sans crier gare.

Le Petit Robert a toujours utilisé la marque vieilli, et ce,  jusqu’en 2001, tout au moins. Dans les éditions postérieures à 1985, il aurait pu y apporter la modification faite par l’Académie dans la 9e édition. Hélas, il s’est contenté de repiquer, d’édition en édition, ce que l’Académie disait en 1935! C’est d’ailleurs à cette même source que s’est alimenté le Wikdictionnaire. Le Petit Robert a fini par s’amender; le Wikdictionnaire, pas encore. Quant au Larousse…

Que dire de la marque littéraire que lui colle le Larousse en ligne? Et que penser de l’indicatif imparfait associé à la valeur temporelle? Mystère. Tout comme celui qui fait la loi est au-dessus de la loi, celui qui fait un dictionnaire est au-dessus des dictionnaires. Il n’a pas à se justifier, à s’expliquer. Le lecteur doit le croire. Mais cela devient une entreprise risquée quand les sources ne s’entendent pas entre elles et qu’elles ne sont pas à la page, malgré leurs prétentions.

L’usage de alors que a-t-il, entre 1935 et 1985, changé au point qu’il faille lui enlever cette marque vieilli? Si oui – la démonstration resterait à faire –, cela expliquerait la cure de rajeunissement qu’on lui a fait subir dans la 9e édition. Se pourrait-il aussi que l’Académie l’ait vieillie prématurément, dans sa 8e édition, – sans que la preuve en ait été faite – et qu’elle ait corrigé le tir dans l’édition suivante?  Qui sait?

On peut donc dorénavant utiliser alors que avec une valeur temporelle ou adversative. Sans se faire taper sur les doigts.

Maurice Rouleau

P.-S.  Je vous reviendrai, au début du mois de janvier. Je traiterai alors du verbe apostropher.

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