Apostropher

L’a-t-on vraiment apostrophé?

 

               Quand j’ai voulu savoir ce que signifiait apostropher, j’ai fait ce qu’on m’a toujours enseigné : j’ai consulté mon dictionnaire. Dans mon Petit Robert – celui sans lequel la vie de tout traducteur serait apparemment impossible –, j’ai trouvé ce qui suit :

Adresser brusquement la parole à (qqn) de loin et fort, sans politesse. Elle l’a apostrophé dans la rue pour lui dire son fait. Pronom. récipr. Chauffeurs qui s’apostrophent et s’injurient. Ils s’apostrophaient d’un immeuble à l’autre.

Cette définition, on l’y trouve depuis près de 20 ans. Il faut s’adresser à qqn brusquement, de loin et fort, pour pouvoir dire qu’on l’apostrophe. Selon le Petit Robert, du moins!

Comme je suis du genre à me poser bien de questions, je me suis demandé ce que pouvait bien en dire le Larousse. Dans son édition 2000, on peut lire : « s’adresser brusquement ou brutalement à qqn »; dans l’édition en ligne, essentiellement la même chose. Cette définition ne rejoint donc que partiellement celle du Petit Robert. Il lui manque deux traits : de loin et fort. De toute évidence, ces deux ouvrages ne voient pas du même œil l’action décrite par ce verbe. Si les traits manquant dans le Larousse sont définitoires, pourquoi ne les mentionne-t-il pas? Ou inversement, ces traits, que précise le Petit Robert, sont-ils vraiment définitoires?

En 1967, le tout premier Petit Robert définissait ainsi ce verbe : « adresser brusquement la parole à (qqn), sans politesse. Elle l’a apostrophé dans la rue pour lui dire son fait ». Les traits de loin et fort brillent par leur absence, vous l’aurez noté. D’ailleurs, cette formulation est presque la copie conforme de celle du Larousse actuel. Pourquoi le Petit Robert a-t-il modifié sa définition? Parce que, nous dira-t-on fort probablement, c’est le reflet de l’usage! Et le Larousse, lui, ne respecterait pas l’usage? Encore faudrait-il savoir ce qu’ils entendent vraiment par usage! Leur point de vue sur le sujet semble diverger, c’est le moins que l’on puisse dire.

À quand donc remonte cet ajout dans le Petit Robert? À 1993, année de la parution du Nouveau Petit Robert. C’est dire que de 1967 à 1992, la définition est restée la même. Puis, soudain, cet ajout! Que s’est-il donc passé, cette année-là, pour que les rédacteurs de ce dictionnaire sentent le besoin d’y ajouter ces traits? On ne peut que spéculer. Ce que l’on sait pour sûr sort de la bouche même de Mme Rey-Debove, responsable de la refonte de cet ouvrage. En réponse à Jacques-Folch Ribas, chroniqueur à La Presse, qui lui demandait ce qui avait changé dans cette nouvelle mouture, elle répondit : « Tout dans le contenu, rien dans la méthode »!

Se pourrait-il que le Petit Robert 1993 ait corrigé le tir, cette fois avec seulement 8 ans de retard (Voir alors que) parce que l’Académie l’avait fait en 1985?  Tel n’est pas le cas. Dans la 8e édition de son dictionnaire (1932-35), l’Académie définit ainsi ce verbe : « Fam., Apostropher quelqu’un, Lui adresser la parole pour lui dire quelque chose de désagréable. » Dans la 9e édition (1985-…), la définition a été modifiée : « Interpeller avec brusquerie, sans égards ou même en termes désobligeants. […] Quand il rencontra son rival, il l’apostropha grossièrement. Pron. Ils s’apostrophaient dans la rue. » Apostropher n’est plus un geste familier. Au lieu d’adresser la parole, il faut maintenant interpeller qqn pour prétendre l’apostropher et, même, recourir à des termes désobligeants. À remarquer qu’il n’est fait mention ni de l’intensité de la voix ni de la distance séparant les deux personnes qui s’apostrophent. Alors, que viennent faire ces deux traits qu’a ajoutés le Robert en 1993? Mystère. Et à ceux qui objecteraient que l’exemple cité par ce dictionnaire : Ils s’apostrophaient d’un immeuble à l’autre illustre bien la définition donnée, je répondrai que les rédacteurs créent les exemples qu’ils veulent bien, en fonction de leurs besoins. S’ils veulent que apostropher signifie : de loin et fort, ils agiront en conséquence. C’est fort différent d’une citation d’auteur.

Bref, je ne serais pas porté à accorder trop d’importance aux traits de loin et fort pour déterminer si l’emploi du verbe apostropher est correct. Le Petit Robert semble faire bande à part. Cela ressemble plus à un caprice de ceux qui régentent la langue, qu’un caprice de la langue elle-même. Hélas!

Maurice Rouleau

P.-S. – J’aborderai, la semaine prochaine, le problème de la ponctuation d’une série (titre/fonction + nom propre).

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