Ponctuation (titre/fonction + nom propre)

Ponctuation d’une suite

1 –  Titre/fonction  + nom propre

 

               Je lisais récemment dans La Presse : « Les Canadiens se montrent de plus en plus sévères envers le chef du Parti libéral Michael Ignatieff […] ». Et plus récemment encore : « Le maire de Québec, Régis Labeaume, se dit désormais prêt à assumer le tiers du financement […] »

               Vous avez sans doute noté une différence de ponctuation dans ces deux phrases : absence de virgules dans la première; présence, dans la seconde. Laquelle des deux est bien ponctuée, en supposant qu’une seule le soit? Et comment justifier cette ponctuation? Si, pour décider, l’on devait s’en remettre à l’usage – entendre : imiter ce qu’on lit dans les journaux ou sur Google –, on ne saurait que faire. On y trouve de tout. De toute évidence, c’est un problème courant.

Pour pouvoir décider si une phrase contenant une telle suite (titre/fonction + nom propre) est bien ponctuée, il faut savoir de quoi il est question et surtout se rappeler la règle qui gouverne la ponctuation des propositions relatives.

Pourquoi donc parler de relative, quand il n’y en a aucune? Parce que, malgré les apparences, il y en a une, non formulée, effacée, du genre « dont le nom est… ». Et la ponctuation de cette relative virtuelle, ou implicite, est dictée par la nature de l’information que cette proposition véhicule, comme l’est celle de toute relative formelle, ou explicite.

  • – Dans une relative explicative, l’information est non essentielle.  Elle peut être éliminée sans que le sens de la phrase n’en soit modifié. La présence de virgules est alors de rigueur : Mes livres, qui étaient dans la bibliothèque, ont été volés. Tous mes livres ont été volés. Il se trouve qu’ils étaient tous dans ma bibliothèque. Enlever cette relative ne change rien à l’exactitude de l’information :  Mes livres ont été volés.
  • – Dans une relative déterminative, l’information est essentielle.  Son élimination aurait pour effet d’enlever un élément nécessaire à la compréhension de la phrase L’absence de virgules est de rigueur : Mes livres qui étaient dans la bibliothèque ont été volés. Seuls ceux qui étaient dans la bibliothèque l’ont été.

Bref, relative explicative : avec virgules; relative déterminative : sans virgules.

Examinons les deux exemples cités en entrée.

Tous les Canadiens savent, ou devraient savoir, que Michael Ignatieff est le chef du Parti libéral – même si, apparemment, certains s’en plaignent. Et il est le seul à occuper ce poste – même s’il en est qui doivent grenouiller dans son dos. Son nom ne serait pas mentionné que l’on saurait de qui l’on parle. L’information est donc non essentielle : il aurait fallu encadrer son nom de virgules.

Tous les Québécois savent que Régis Labeaume est le maire de Québec. Ne pas fournir son nom ne nuirait pas à la compréhension. Les virgules ont donc été utilisées, ici, à bon escient.

Ces deux exemples ont été choisis en raison du caractère évident de l’information fournie. Mais il n’en est pas toujours ainsi. Il faut donc, chaque fois que la question de ponctuation se pose, s’interroger sur le caractère essentiel de l’information.

Voici quelques cas relevés dans la grande presse.

Le juge Michel Robert, de la Cour d’appel, a eu des mots très durs pour le juge Larouche. (La Presse, 4 déc. 2010)

Il serait incorrect d’encadrer de virgules « Michel Robert », car la phrase résultante : « Le juge de la Cour d’appel a eu des mots très durs pour le juge Larouche » n’a plus de sens. L’article défini en début de phrase nous fait croire qu’il n’y a qu’un seul juge à la Cour d’appel du Québec, ce qui est faux. Cette Cour est composée d’un juge en chef, en l’occurrence Michel Robert, assisté de vingt autres juges.

Fort de ces connaissances, le journaliste aurait pu écrire : « Le juge en chef de la Cour d’appel, Me Michel Robert, a eu des mots durs… » ou encore « Le juge en chef de la Cour d’appel a eu des mots durs… » Le message est identique dans les deux cas, et sans ambiguïté. Que dire de « juge Larouche »? L’utilisation de virgules indiquerait au lecteur que le nom propre n’a aucune importance, ce qui est évidemment faux. Les reproches ne sont adressés qu’à un seul juge, le juge Larouche.

Le gérant de Misteur Valaire Guillaume Déziel est un pionnier québécois au chapitre de la musique indépendante évoluant dans un environnement numérique. (La Presse, 18 sept. 2010)

Faut-il ou non encadrer « Guillaume Déziel » de virgules? Tout dépend du sens. Si Misteur Valaire (MV) a plus d’un gérant, la phrase est bien ponctuée. Si, par contre, MV n’a qu’un seul gérant, il serait possible de taire son nom sans pour autant changer la nature de l’information. Dans le cas présent, que faire? Même si je pense qu’un groupe émergent peut difficilement avoir plus d’un gérant, penser ne suffit pas. Il faut en être sûr. Vérification faite, tel est bien le cas. Il aurait donc fallu mettre des virgules, non pas parce que la lecture de la phrase serait pénible – ce serait effectivement le cas –, mais parce que le sens l’exige.

Il n’est pas trop tard, a affirmé la porte-parole de Bombardier Transport aux États-Unis, Maryanne Roberts, lors d’un entretien téléphonique avec La Presse Affaires(La Presse, 22 nov. 2010)     /     Hier, le porte-parole du Vatican le père Federico Lombardi a tenu à préciser que le pape avait « considéré une situation exceptionnelle dans laquelle » […]  (D’après AFP, La Presse, 22 nov. 2010)

À remarquer que les deux noms propres, Maryanne Roberts et Federico Lombardi, ne sont pas traités de façon identique. Dans le premier cas, on l’a encadré de virgules, pas dans le second. Ce qu’il faut comprendre, à la condition que la ponctuation soit correcte, c’est que Maryanne Roberts est la seule porte-parole de Bombardier Transports. Aux États-Unis, seulement. Ailleurs dans le monde, le/la  porte-parole serait quelqu’un d’autre. De plus, Maryanne Roberts ne serait pas la porte-parole de Bombardier Aéronautique, autre division de la même société. Pour ce qui est du Vatican, on doit comprendre, en raison de l’absence de virgules, que le père Lombardi est un des porte-parole et qu’il est important de préciser son nom, car ce sont ses paroles, à lui, qui sont rapportées. Ces interprétations sont-elles correctes? Seuls Bombardier et le Vatican pourraient confirmer.

Suivant la logique présentée, les phrases suivantes sont bien ponctuées :

  • Après 10 minutes de jeu, mon collègue Miguel Bujold m’a juré que les Argonauts n’avaient pas assez d’attaque pour remonter le score… […]  Mon voisin de gauche, Bertrand Raymond, m’a alors demandé ce qu’on faisait là. (La Presse, 22 nov. 2010)
  • L’accord sur (…) a été conclu lors d’une réunion organisée par téléconférence, a indiqué le ministre belge des Finances, Didier Reynders, dans des déclarations à l’agence de presse de son pays, Belga.  (Agence France-Presse, La Presse, 22 nov. 2010) [Le cas de Belga sera abordé dans un prochain billet.]

Suivant la même logique, les suivantes ne le sont pas :

  • Le président russe Dmitri Medvedev y est décrit comme le « Robin de Batman joué par Poutine »; le président haïtien René Préval a un « caractère de caméléon »; le président afghan Hamid Karzaï est qualifié de « faible et paranoïaque… (La Presse, 4 déc. 2010)
  • Le rédacteur en chef et cofondateur de WikiLeaks Julian Assange est devenu la bête noire du département d’État américain. (La Presse, 4 déc. 2010)
  • Le chef de l’État ivoirien sortant Laurent Gbagbo a été proclamé hier vainqueur de la présidentielle par le Conseil constitutionnel, mais son rival Alassane Ouattara s’est présenté comme le président élu… (Agence France-Presse, La Presse, 4 déc. 2010)

Comme il est question, dans cette dernière  phrase, des résultats du deuxième tour de scrutin et qu’il n’y avait que deux candidats en lice – au premier tour, il y en avait 15 qui convoitaient le poste de chef de l’État –, les noms des personnes en cause auraient dû être mis entre virgules, car leur identité ne pose aucun problème.

Bref, quand vient le temps de ponctuer une suite (titre/fonction + nom propre), toujours s’assurer de bien connaître le sujet, car lui seul permet de le faire correctement.

Maurice Rouleau

P.-S. – Comme le laisse clairement entendre le chiffre 1 dans le sous- titre, j’aurai l’occasion d’aborder d’autres aspects de ce sujet, très bientôt. La semaine prochaine, je traiterai de « tremblement de terre » et d’« épicentre », car le séisme qui a frappé Haïti, l’an dernier, ne manquera pas de faire, à nouveau, la manchette.

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5 commentaires pour Ponctuation (titre/fonction + nom propre)

  1. Anne de Thy dit :

    Voilà qui est clair ! Merci.

  2. Lisa Robichaud dit :

    Merci beaucoup M. Rouleau! C’est un article très utile!

  3. Michel dit :

    Excellents articles, dans votre blogue. Merci.

  4. Philippe Lemaire dit :

    Loin de moi l’idée d’enc… de couper les cheveux en quatre, mais en début d’article, ne devriez-vous pas dire : « Mes livres, qui étaient dans la bibliothèque, ont été volés », puisqu’il n’y sont plus?

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