ÉPICENTRE

MAÎTRISE DU VOCABULAIRE

1- ÉPICENTRE 

12 janvier 2011

Triste anniversaire que celui du tremblement de terre qui a secoué Haïti, l’an dernier

               À certains, cette entrée en matière pourra sembler déplacée. Et ils n’auraient pas tout à fait tort. Les apparences jouent effectivement contre moi. Pourquoi en effet parler de tremblement de terre dans un blogue sur la langue française? Parce que ce sujet m’offre la possibilité d’aborder, de façon concrète, le problème de la cooccurrence. Par cooccurrence, j’entends le fait de trouver, dans un texte sur un sujet donné, des termes qui semblent indissociables. Par exemple, on ne peut, de nos jours, parler d’incendie sans soulever la possibilité qu’il s’agisse d’un acte criminel. Et cela, même si, par définition, un incendie n’est pas de nature criminelle. Pourquoi? Parce que de tels incendies sont de plus en plus fréquents.

               Revenons à nos moutons. Un tremblement de terre ne fait la manchette que s’il est destructeur. Et il le sera d’autant plus qu’on se trouve près de son point d’origine. Il est donc important, d’un point de vue journalistique, de préciser à quelle distance se trouve ce point, auquel les sismologues ont donné le nom de épicentre. De nos jours, il n’est jamais fait mention d’un séisme sans que l’on parle de son épicentre. Ce sont donc des cooccurrents. Mais encore faut-il savoir réellement ce qu’ils signifient. Autrement, on risque de faire une grossière erreur, que bien des journalistes font.

Quand le tremblement de terre est survenu à Haïti, l’an  dernier, la nouvelle est tombée en ces termes :

Le tremblement de terre de magnitude 7 a frappé à 16h53, heure de Montréal, à environ 15 km à l’ouest de Port-au-Prince et l’épicentre du séisme se trouvait à 10 km de profondeur, non loin de la capitale, selon l’Institut géologique américain (USGS).

Chaque fois que je donne cette phrase à réviser, les traducteurs/réviseurs ne se privent pas d’intervenir. Ils déplacent le dernier segment de la  phrase : « et, selon l’Institut géologique américain (USGS), l’épicentre du séisme se trouvait à 10 km de profondeur » ou encore « et l’épicentre du séisme se trouvait, selon l’Institut géologique américain (USGS), à 10 km de profondeur »; ils mettent une virgule après Port-au-Prince; ils encadrent d’espaces le « h » dans 16h53; ils éliminent la redondance que constitue l’emploi, dans la même phrase, de « à 15 km de Port-au-Prince » et « non loin de la capitale ». Bref, ils s’en donnent à cœur joie. Ce qu’ils ignorent,  c’est qu’ils n’ont fait que des retouches cosmétiques. Ils ont vu la paille dans l’œil du voisin, mais pas la poutre dans le leur. Autrement dit, ils ont laissé passer une faute de sens, ce qui est beaucoup plus grave que de ne pas faire les corrections apportées. Ils sont donc aussi coupables que le journaliste qui a rédigé cette manchette. En fait, il serait plus exact de dire : aussi coupables que LES journalistes.

Ils sont légion, les journalistes, à faire cette erreur. Dans leurs comptes rendus, ils tiennent à préciser où se situe l’épicentre du séisme. Avec raison, car l’importance des dégâts est fonction de son éloignement. Là où ils ont tort, c’est quand ils nous fournissent les coordonnées de ce point. Généralement, ils le situent en surface et en profondeur. À preuve, les extraits relevés dans la grande presse, qui nous informent de la survenue d’un tel cataclysme quelque part dans le monde :

1-      (Pérou) L’épicentre du séisme a été enregistré à une profondeur de 115 km, à 85 km au nord-est de Moyobamba, capitale du département de San Martin, […], selon l’Institut géophysique du Pérou.

2-      (Pérou) Selon l’institut sismologique péruvien, l’épicentre du séisme, qui a duré deux minutes, se situait sous la mer, à 169 km au sud-ouest de la capitale, Lima, et à une profondeur de 47 km.

3-       (Chine) Un séisme de magnitude 4,8 a frappé le Yunnan dimanche matin, a-t-on appris du Centre du réseau sismique de Chine. […] L’épicentre a été localisé à 24,7 degrés de latitude nord et 97,9 degrés de longitude est, et à une profondeur de 10 kilomètres.

4-      (Chili) Dimanche soir, donc, le Chili à 17h20 heure locale, a de nouveau vibré au rythme des secousses sismiques, et notamment au lieu de l’épicentre situé à 96 kilomètres de la ville de Temuco dans le centre du pays et à une profondeur de 32 kilomètres.

5-     (France) Un séisme de faible intensité s’est produit, hier, à 18 h 24, au niveau de la vallée de l’Ouzom. D’une magnitude de 3,8 sur l’échelle de Richter et d’une profondeur de 10 kilomètres, son épicentre a été localisé à proximité d’Arthez-d’Asson et de Ferrières (65), a-t-on appris auprès du correspondant dans les Pyrénées-Atlantiques du Bureau central sismologique français (BCSF).

De toute évidence, les journalistes ne maîtrisent pas la notion de épicentre. Par définition, ce terme désigne le point à la surface de la terre (épi- veut dire « sur ») qui se trouve sur la projection perpendiculaire de l’endroit souterrain d’où sont parties les secousses. Comme ce point est situé en surface, il ne peut donc pas être caractérisé par sa  profondeur . L’épicentre n’est en fait que le foyer apparent du tremblement de terre. Le foyer réel, lui, est souterrain, et les sismologues lui ont donné le nom de hypocentre, terme jamais rencontré dans la grande presse, en raison fort probablement de son caractère trop technique.

Comment expliquer que épicentre, lui,  soit entré dans la langue générale? En raison sans doute de l’importance de cette donnée et, du même coup, de l’économie dans l’expression de cette information. L’adjectif nosocomial en est un autre bel exemple. Il est passé de la langue médicale à la langue générale sous la pression des besoins journalistiques. Je m’explique : nosocomial « se dit d’une infection contractée lors d’un séjour à l’hôpital ». Ce type d’infection a tellement pris de place, récemment, dans l’actualité que l’adjectif qui le décrit si bien, utilisé couramment par les médecins interviewés à propos de ces éclosions, a été repris par les journalistes, parce qu’à lui seul il dit beaucoup. C’est, à ne pas en douter, ce qui est arrivé à épicentre.

Maintenant que l’on maîtrise la notion de épicentre, c’est-à-dire que l’on sait  que la profondeur n’est pas une coordonnée de ce point, il est possible de reformuler la nouvelle concernant le séisme qui a frappé Haïti, de la façon suivante :

Hier, à 16 h 53, heure de Montréal, Haïti a été secoué par un tremblement de terre, de magnitude 7. Les secousses ont pris naissance à une profondeur de 10 km. Son épicentre a été localisé, selon l’Institut géologique américain (USGS), à environ 15 km, à l’ouest de la capitale, Port-au-Prince.

Bref, avant d’utiliser un cooccurrent, surtout dans un domaine technique, il serait bon de s’assurer de bien connaître le sens des mots. C’est la condition sine qua non pour en faire un bon usage. Et ce problème est plus fréquent qu’on le croit.

Maurice Rouleau

P.-S. –  La semaine prochaine, je traiterai du problème de la ponctuation d’une autre série : « qualité + nom propre ».

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3 commentaires pour ÉPICENTRE

  1. Michel dit :

    Plus fréquent qu’on le croit. Non? (est-ce vraiment un subjonctif ici?)

  2. This is very interesting! Great information and it is also very well written. I will bookmark and comeback soon.

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