Un zeugme…!

J’ai fait un zeugme, dites-vous!

Est-ce mal?  

 

  • La rue est un brutal sentier que l’homme suit comme l’eau le canal. (Maurois) (Phr. 1)
  • Tiens, tiens! dit-il en lui même et en japonais. (Phr. 2)
  • Après nous avoir embrassés et recommandé de dormir, maman est allée au salon. (Phr. 3)
  • Avez-vous peur de tomber quand vous entrez ou sortez de votre baignoire? (Phr. 4)

Qu’ont en commun ces quatre phrases? Vous resteriez muets que je n’en serais pas surpris. Si je vous disais que ces auteurs ont eu recours au zeugme…, vous en resteriez fort probablement cois. Peut-être certains se croiraient-ils devenus le Monsieur Jourdain de Molière (Le Bourgeois gentilhomme), celui à qui son maître de philosophie venait de lui apprendre qu’il faisait de la prose chaque fois qu’il ouvrait la bouche. Et Jourdain de lui répondre : « Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j’en susse rien; et je vous suis le plus obligé du monde, de m’avoir appris cela. »

                Des phrases comme la première, vous en faites certainement, plus souvent que vous le croyez; comme la deuxième, cela ne vous vient pas naturellement; comme la troisième, vous ne sauriez dire, pour le moment; comme la quatrième, cela ne vous arrive plus parce que, dans vos cours de traduction, vous avez appris que cette construction est fautive et que, si, par mégarde, vous en laissiez passer une dans vos travaux, vous vous feriez sermonner. Vous perdriez la face et des points! 🙂

                Comment des constructions aussi différentes peuvent-elles toutes se réclamer du zeugme? Tout dépend de l’ouvrage consulté ou du professeur que vous avez eu! Bizarre, n’est-ce pas?

Selon Le Petit Robert, un zeugme, ou zeugma, est une « construction qui consiste à ne pas énoncer de nouveau, quand l’esprit peut les rétablir aisément, un mot ou un groupe de mots déjà exprimés dans une proposition immédiatement voisine ». C’est le cas de la Phr. 1. Le lecteur comprend facilement que l’eau suit le canal. Ce zeugme, « puisqu’il faut l’appeler par son nom »,  est dit simple parce que le mot sous-entendu est exactement celui qui a été utilisé précédemment. Si, par contre,  il ne l’est pas, le zeugme est alors dit composé. C’est le cas de l’exemple fourni par le Petit Robert : L’air était plein d’encens et les prés de verdure (Hugo). L’esprit a inconsciemment compris que les prés étaient pleins de verdure. Cette définition du zeugme ne date pas d’hier. On la retrouve dans l’Encyclopédie de Diderot (1751-1775), tout comme dans le Dictionnaire Littré (1872).

Certains ne voient peut-être dans la Phr. 1 qu’une ellipse du verbe. C’est le point de vue défendu par G et R. Le Bidois (Syntaxe du français moderne, ses fondements historiques et psychologiques, 2e éd., revue et complétée, 1968, p. 289, tome 2) : « Quelques grammairiens, aujourd’hui, lui donnent le nom de « zeugma » (du mot grec semblable, qui signifie lien); le vrai zeugma (ou adjonction) est autre chose. Laissons ce terme qui prête à confusion; le mot ellipse est plus clair. »  Les Le Bidois ajoutent que l’ellipse est « un fait de contraction, de resserrement syntaxique »; et le zeugme, « une figure de mots par laquellle on rattache à un adjectif ou à un verbe non seulement les mots qui s’y unissent normalement, mais d’autres encore qui ne s’y joignent que par abus ». Le fait que vous n’ayez pas reconnu le zeugme dans la Phr. 1 donne en partie raison aux Le Bidois. Mais en partie seulement. S’il est vrai que tout zeugme est une ellipse, toute ellipse n’est pas nécessairement un zeugme. Ce qui distingue ces deux figures, c’est que, contrairement à ce qu’on observe dans le zeugme, le sous-entendu dans l’ellipse ne se retrouve nulle part. Ex. Chacun son tour pour Chacun agit à son tour.

Selon le Larousse, le zeugme est autre chose. C’est une « coordination de deux ou plusieurs éléments qui ne sont pas sur le même plan syntaxique ou sémantique. Ex.  Vêtue [sic] de probité candide et de lin blanc [Hugo]) ». Comment expliquer que la définition que Diderot donne de « zeugme » en 1750 et qu’endossent, encore de nos jours, le Littré (1872) et le Petit Robert (2010) soit si différente de celle du Larousse?  Mystère.

V. Hugo, dans l’exemple cité, a coordonné deux compléments que régit très bien, séparément, le verbe vêtir. Mais ces deux compléments  probité candide et lin blanc relèvent de registres sémantiques différents : le première est abstrait (qualité de probité) et le second est concret (lin : fibre naturelle). D’où l’effet de surprise, d’étonnement. C’est donc le contraste entre cette construction syntaxique identique et l’écart sémantique des compléments (concret / abstrait, ici) qui donne à cette phrase sa particularité. Le contraste se fonde sur l’ellipse, dans le second membre de la phrase, du verbe conjugué vêtue [sic].

Ce type de zeugme est surtout littéraire. Les grands auteurs n’y recourent pas pour autant très souvent En voici quelques exemples :

  • Contre ses persiennes closes, Mme Massot tricote, enfermée dans sa chambre et dans sa surdité. (Roger Martin du Gard)
  • Mais aussi dépourvu de dignité que de manteau pour me protéger de la température glaciale, je m’abritai sous le porche.  (L’Ombre du vent, traduction de François Maspero,  p. 416)
  • En quelques années, il avait tout perdu en commençant par sa réputation et en finissant par sa montre en or, cadeau de son père pour sa première communion. (idem, p. 511)
  • La directrice adjointe était une Noire nommée Lavinia Robson, pourvue d’un diplôme d’éducatrice et de manières agréables. (La Psy, traduction de M.-F. de Paloméra p. 109)

Mais les humoristes ne s’en privent pas, car il produit à coup sûr un effet comique :

  • L’ancien combattant a été blessé deux fois ; une fois au front, l’autre à l’abdomen. (Coluche)
  • Ils sautèrent le dessert et, en fin de soirée, la bonne.
  • Hier, pour la première fois, Théo a mangé à table avec nous et ses doigts.
  • Mieux vaut s’enfoncer dans la nuit qu’un clou dans la fesse gauche. (Alphonse Allais)

La Phr. 2 (dit-il en lui-même et en japonais) est un exemple de zeugme tel que défini par Larousse. Le premier complément précise le lieu, le second la manière. D’ailleurs ce n’est pas tant ce qui est dit qui étonne que la façon dont la chose est dite, c’est-à-dire en coordonnant ces deux compléments. Comparez « Tiens, tiens! dit-il en lui même et en japonais » avec  « Tiens, tiens! dit-il en lui-même, en japonais ». L’étonnement vient vraiment de la présence du et, conjonction de coordination.

Autant on accepte, sans même trop sourciller un zeugme sémantique (celui où la surprise vient de l’emploi de deux mots de registres différents), autant on manque de tolérance pour un zeugme syntaxique. Même si ce sont de bons auteurs qui y ont recours :

  • Ils savent compter l’heure et que la terre est ronde. (Musset)
  • Il croyait à son étoile et qu’un certain bonheur lui était dû. (André Gide).

Dans ces deux exemples, il y  a, en plus de l’ellipse du verbe (ils savent et il croyait), un problème de parallélisme de structure. Dans le premier exemple, le verbe savoir a deux compléments construits différemment (proposition infinitive et proposition complétive); dans le second, le verbe croire a un complément indirect (à son étoile) et une proposition complétive. Dans un cours de rédaction, une telle construction serait sanctionnée, car ce serait une faute de syntaxe. On proposerait, sans doute, comme solutions à la phrase de Gide : il croyait que la chance lui souriait et qu’un certain bonheur lui était dû ou encore il croyait en sa bonne étoile et au fait qu’un certain bonheur lui était dû. Le parallélisme serait rétabli : deux complétives, introduites par que ou deux substantifs : étoile et fait.

Quand je donne la Phr. 4 à réviser (Avez-vous peur de tomber quand vous entrez ou sortez de votre baignoire?), tous, sans exception, jettent l’anathème sur la construction utilisée, qu’ils appellent zeugme parce que leur professeur l’appelait ainsi. C’est pour eux une faute patente, dont le prototype est : Il est allé et revenu de l’hôpital à pied. On a appris à ne pas construire de même façon deux verbes qui commandent des prépositions différentes : on va à… et on revient de… Ce vice de construction n’est pas toujours aussi apparent. À preuve la Phr. 3, qui présente le même défaut que la Phr. 4 :  nous est complément d’objet direct du verbe embrasser, mais complément d’objet indirect du verbe recommander (construction syntaxique différente). Son manque d’apparence tient à l’absence circonstancielle de la préposition à dans le second membre.

Comment en est-on arrivé à appeler zeugme une telle construction? (V. Note) Qu’y a-t-il de commun entre le zeugme défini par le Robert, celui défini par le Larousse et le problème rencontré dans les deux dernières phrases? Bien malin qui pourrait répondre clairement à cette question. En effet, pour le Robert, il s’agit de l’ellipse d’un mot ou groupe de mots déjà utilisé(s). Ce qui n’est évidemment pas le cas dans les Phr. 3 et 4. Pour le Larousse, c’est l’utilisation de deux compléments de registres sémantiques ou syntaxiques différents, avec un même verbe. Ce n’est pas non plus le cas. Alors…

Dans l’espoir sans doute de contourner l’inconséquence qui vient d’être relevée, certains parlent de zeugme fautif (Multidictionnaire, M.-É. de Villers). Soit. Si tel est le cas, que serait un zeugme correct? Répondre : il est allé à l’hôpital et en est revenu à pied, n’est pas acceptable, car toute phrase qui répondrait en tous points aux exigences de la syntaxe mériterait ce nom! C’est un non-sens.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la logique n’est pas au rendez-vous. La définition de zeugme ne devrait pas varier selon la source consultée. Par ailleurs, dans aucun dictionnaire des difficultés du français, sauf dans le Multidictionnaire, il n’est dit que le zeugme est une faute. Et quand on le dit fautif, on n’arrive pas à savoir ce qu’il aurait l’air s’il était correct! N’y a-t-il pas là de quoi en perdre son latin!

La réponse à la question en titre : Est-ce mal de faire un zeugme? est fort simple : tout dépend de ce que vous appelez un zeugme! Aberrant, n’est-ce pas ?

Maurice Rouleau

Addendum :

Le Larousse en ligne appelle syllepse la « figure de rhétorique qui consiste à employer un mot dans son sens propre et dans son sens figuré. Ex : Vêtue [sic] de probité candide et de lin blanc (Hugo). » Chose étonnante, ce même dictionnaire utilise la même citation comme exemple d’un « zeugme »! J’y perds un peu mon latin.

Note :  Dans Pièges et difficultés de la langue française (Bordas), Girodet se contente de parler de construction boiteuse (p.881), sans jamais l’appeler « zeugme ». Il a sans doute raison.

Prochain billet

La semaine prochaine, nous traiterons, pour la dernière fois, de la ponctuation d’une suite, celle du nom d’une œuvre suivi de celui de son auteur (La peste d’Albert Camus / La peste, d’Albert Camus).

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2 commentaires pour Un zeugme…!

  1. Jean-Philippe ERBIEN dit :

    Bonjour,
    Une étourderie surement :
    « Ex. Vêtue de probité candide et de lin blanc [Hugo]) ».
    …………………..
    ……………, du verbe conjugué vêtue. » (Booz, un trans. ?)
    réparée dans l’Addendum :
     » Ex : Vêtu de probité candide et de lin blanc (Hugo). »  »
    Bien cordialement

    • rouleaum dit :

      Vous avez tout à fait raison.
      Et je n’ai que partiellement tort. Mais tout de même, tort.
      Je m’explique.
      1- J’ai appris et ai enseigné qu’on ne modifie jamais une citation, car c’est faire dire à son auteur ce qu’il n’a pas dit. La citation doit être reproduite textuellement. Et c’est précisément ce que je fais ici. Je cite le Larousse, qui l’a écrit ainsi. http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/zeugme/83108?q=zeugme#82109
      2- Ce que j’ignorais par contre, c’est que vêtu s’appliquait à Booz et que Booz est un homme. L’eussé-je su que j’aurais ajouté [sic] après chaque forme « fautive ». Mais je ne l’ai pas fait.

      Votre intervention me permet donc de corriger mon texte, i.e. d’ajouter [sic] là où cela s’impose.

      Un grand merci.

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