« Acheter de », pas français!

« Acheter de » is not French!  

 

Le hasard a voulu que je tombe sur un site web qu’utilisent des traducteurs en quête d’une solution à un problème ponctuel. Un jour, un Italien demande s’il y a une différence entre acheter de qqn/ acheter chez qqn. Une Parisienne lui répond aussitôt, believe it or not :

 We say « acheter chez un fournisseur / acheter à un fournisseur ».
« Acheter de quelqu’un » is not French.

L’Italien devait certainement être ravi, car, pour le même prix, il obtenait non seulement un petit extra concernant l’emploi de la préposition à, mais le tout dans la langue de Shakespeare!

J’ignorais que la préposition de ne s’emploie pas avec le verbe acheter. J’ignore également si c’est la seule qui soit frappée d’interdit. J’ai donc décidé, compte tenu de mon ignorance, de faire le tour de la question.

Acheter, en tant que verbe transitif, se suffit difficilement à lui-même; il appelle généralement un complément, qui désigne la personne ou la chose sur laquelle passe l’action décrite par le verbe. Ce complément peut être un complément d’objet direct (COD), un complément d’objet indirect (COI) ou un complément circonstanciel (CC). Seuls les deux derniers sont introduits par une préposition. Et les prépositions rencontrées sont : à, avec, chez, dans, de, en, entre, par, pour, sans, sur. [Voir Acheter + groupes prépositionnels]

Nous nous limiterons, ici, aux trois prépositions mentionnées dans la réponse faite à l’Italien : chez, à et de.

1-   Acheter qqch chez qqn

Étymologiquement chez vient du latin casa, qui veut dire « chaumière ». Il est donc dans l’ordre des choses que cette préposition serve à indiquer l’endroit où l’action du verbe se produit. Au sens propre : Je l’ai vu chez toi (dans ta demeure), comme au sens figuré : Cela se rencontre chez Molière (dans ses écrits). Et avec le verbe acheter, cette préposition ne fait pas exception; elle indique l’endroit où l’achat se fait.

Cet endroit peut prendre la forme d’un nom commun, d’un nom propre ou d’un pronom. Acheter qqch chez son coiffeur (là où travaille son coiffeur); Acheter qqch chez IKEA (dans un commerce dont le nom est…); Acheter qqch chez lui (là où il travaille) ou encore Acheter qqch chez moi (dans mon commerce). Mais jamais on ne dira Acheter qqch chez Pierre, si Pierre ne fait pas référence à un commerce. Si ce nom propre ne désigne qu’une personne, une connaissance, un ami, il faut recourir à une autre préposition. Mais laquelle? La préposition à pourrait-elle nous dépanner? Oui, mais…

2-   Acheter qqch à qqn

Le sens de cet énoncé n’est pas clair. Il varie en fonction de la nature du qqch et de la relation qu’entretient le sujet du verbe avec le qqn en question. Comparez les 4 exemples suivants :

  • J’ai  acheté un jouet à mon enfant. (ex. 1)
  • J’ai acheté une parcelle de terrain à mon nouveau voisin. (ex. 2)
  • J’ai acheté un livre à Pierre. (ex. 3)
  • Voudrais-tu m’acheter un paquet de cigarettes? (ex. 4) (m’ = à moi)

Dans l’ex. 1, le mot « enfant » désigne la personne à qui j’offre qqch. Il peut difficilement en être autrement.

Dans l’ex. 2, le rapport entre le verbe et le régime « mon voisin » peut difficilement être le même que celui qui est exprimé dans l’exemple précédent. En effet, quel intérêt aurais-je à acheter un terrain pour le donner à mon voisin? Le mot « voisin » désigne ici non pas celui à qui j’offre qqch, mais bien celui qui me vend qqch. Aucune ambiguïté possible, ici non plus, même si le rapport est totalement différent.

Dans l’ex. 3, on est en droit de se demander qui est Pierre. Celui qui m’a vendu qqch (comme dans l’ex. 2) ou celui à qui j’offre qqch (comme dans l’ex. 1)? À moins que le contexte ne permette de trancher, les deux réponses sont possibles. Il y a donc ici ambiguïté, ou amphibologie, pour parler comme les linguistes. Dans un tel cas, que faire?

Péchouin et Dauphin (Dict. des difficultés du français, Larousse, 2001) font la recommandation suivante : « Si le contexte ne permet pas d’éviter l’ambiguïté, employer la construction acheter pour.»  De toute évidence, ces auteurs semblent des disciples inconditionnels de Littré, qui écrivait en 1872 : « l’emploi de à au lieu de pour est du parler vulgaire et négligé »! Si Pierre est celui à qui j’offre la chose, il faudrait, selon eux, écrire : J’ai acheté un livre pour Pierre. Dans J’ai acheté un livre à Pierre, Pierre ne peut être que le vendeur, toujours selon eux! C’est leur choix, ou celui que Hanse formulait déjà en 1983. Mais ce n’est pas le mien. Je n’ai jamais utilisé à pour désigner le vendeur ni pour pour désigner celui à qui j’offre qqch.

La préposition pour est censée lever l’ambiguïté causée par l’emploi du à. Rien n’est moins certain, car cette préposition peut désigner deux personnes différentes : celle à qui vous offrez qqch (acheter qqch pour son bébé) ou celle qui vous a demandé d’acheter qqch à sa place, car elle était dans l’impossibilité de le faire elle-même (comme dans l’ex. 4). Comment interpréter : J’ai acheté une cartouche de cigarettes pour Pierre? Vous lui en faites cadeau ou vous l’avez achetée pour lui rendre service? Rien ne permet de trancher. Lever une ambiguïté en en créant une autre n’est pas la découverte du siècle! C’est pourtant ce qui se produit quand, avec acheter, on emploie pour  au lieu de à.

Nous avons vu que, si Pierre ne désigne pas un commerce, acheter qqch chez Pierre ne se dit pas. On peut par contre, s’il y a ambiguïté, dire acheter qqch à Pierre (recommandation de Péchouin et Dauphin, et de Hanse). Mais comment le lecteur peut-il savoir que ces auteurs réservent le à pour désigner le vendeur? Ils proclament que l’ambiguïté est levée, mais en fait elle est toujours là. Serions-nous dans un cul-de-sac? Par quelle préposition pourrait-on, dans un tel cas, remplacer le à? L’emploi de la préposition de, cette mal-aimée, ne nous permettrait-elle pas de sortir de cette impasse?

3-   Acheter qqch de qqn  …         À SUIVRE

Maurice Rouleau

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Un commentaire pour « Acheter de », pas français!

  1. Très juste! Je vais m’entraîner en achetant (modérément, c’est la crise) à… / pour… (en espérant qu’il ou elle me remboursera) / de…

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