« Acheter de » pas français!(suite)

« Acheter de » is not French!   

(suite et fin)

                Le billet de la semaine dernière se terminait par une question : « L’emploi de la préposition de, cette mal-aimée, ne nous permettrait-elle pas de sortir de cette impasse? » Voyons ce qu’il en est.

3- Acheter qqch de qqn

Si l’on en croit la réponse faite par la Parisienne à l’Italien, « acheter de » n’est pas français. Point, à la ligne! Ce serait pourtant une excellente solution. Elle permettrait de lever l’ambiguïté créée par l’emploi de à quand il s’agit de désigner la personne qui vend la chose. Ne recourt-on pas régulièrement à cette préposition pour exprimer la provenance : Je viens de Québec; je l’ai obtenu de mon ami; je sui tombé de ma chaise! Alors, pourquoi ne pourrait-on pas dire : je l’ai acheté de mon fournisseur habituel?

Le Petit Robert 2010 nous fournit quelques exemples d’emploi du verbe acheter avec des prépositions. Quelques-unes seulement. On y voit que la préposition à sert à désigner soit celui qui vend qqch, soit celui à qui on offre qqch. Mais aucun exemple avec la préposition de. Et ce, depuis 1967. La même chose s’observe dans le Larousse. Aux yeux de certains, cette absence signifie que ça ne se dit pas. Erreur. Un dictionnaire n’est jamais complet. Ce n’est donc pas parce que qqch n’est pas dans le dictionnaire qu’il est interdit de l’employer (voir Note 1).

Le Robert et le Larousse n’en soufflent mot. Soit. Mais qu’en dit l’Académie française dans son dictionnaire? Le de brille par son absence dans la 9e éd. (1985-…); dans la 8e éd. (1932-5), par contre, on peut y lire : « J’ai acheté de lui cette maison, cette montre, ce cheval ». On y apprend aussi que : « Acheter une chose à quelqu’un signifie L’acheter de lui ». Si l’on prend soin de préciser le rapport exprimé par à, c’est qu’il n’est pas apparent. La Parisienne a donc tort en disant : « acheter de is not French ». Ce verbe se construit avec l’une ou l’autre préposition. Mais depuis quand?

En fait, depuis près de deux cents ans. En effet, c’est dans la 6e éd. (1832-5) de son dictionnaire que l’Académie mentionne, pour la première fois, les constructions qui nous intéressent (acheter à et de qqn) et elle précise : « Acheter une chose à quelqu’un, signifie quelquefois, L’acheter de lui (c’est moi qui souligne) ». C’est dire que acheter de se disait bien avant acheter à, dans ce sens. D’ailleurs, quelque cinquante ans plus tôt, Féraud, dans son Dictionaire (sic) critique de la langue française (1787-88), écrivait : « Doit-on dire acheter de ou à; j’ai acheté ce cheval dun Juif, ou à un Juif? Je préférerais le 1er (c’est moi qui souligne) ». En 1872, Littré sait que les deux prépositions, à et de, s’utilisent. Il précise toutefois que acheter à est plus usité dans le langage ordinaire. Le à aurait donc supplanté le de! Dans la langue ordinaire, à tout le moins. Mais qu’en est-il dans celle des bons auteurs? D’ailleurs, moins usité ne veut pas dire sorti de l’usage, comme certains auteurs semblent le croire.

S’il est vrai que acheter de est moins usité, les ouvrages qui traitent des difficultés de la langue devraient en faire mention. Du moins, on le souhaiterait. Faux espoir. On ne trouve rien, ni dans Girodet (Bordas), ni dans Colin (Les Usuels du Robert), ni dans Péchouin & Dauphin (Larousse). S’agirait-il là d’une légende urbaine? Si personne n’en parle, force est de reconnaître que dire  « acheter de qqn » n’est pas aussi péché qu’on veut bien le faire croire. Mais quels sont donc les auteurs qui le croient? Ils sont rares, mais j’en ai trouvé deux : Dupré (1972) et Hanse (1983).

Dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (1972), Dupré trouve raisonnable ce que disait Hanse en 1949 (Dictionnaire des difficultés grammaticales et lexicologiques, Baude,1949) à propos de l’emploi de la préposition à et de son remplacement par pour, en cas d’ambiguïté (voir Note 2). Puis il nous dit, sans ménagement, que « La construction avec de est complètement sortie (c’est moi qui souligne) de l’usage »! Pourtant aucune des  sources citées ne mentionne,  ni même ne suggère, une telle disparition. Il faut donc le croire sur parole! Ce que j’ai toujours bien de la difficulté à faire.

Dix ans plus tard, Hanse ((Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, Duculot, 1983) n’est pas moins catégorique : « On ne dit plus : [acheter qqch de qqn] ». Cette idée vient-elle de Dupré?  Bien malin qui pourrait répondre. Mais il est certain que, si les auteurs se consultent, leurs points de vue risquent fort de concorder.

D’après Le Trésor de la langue française (TLFi), ouvrage consacré au français des XIXe et XXe siècles et publié dans les années 1980, acheter de se dit, mais rarement (voir Note 3).

Comment, sans créer d’ambiguïté et sans utiliser la préposition de, dire la phrase suivante, empruntée à Gabrielle Roy (Bonheur d’occasion, 1945)?

« Ils achetaient d’elle, des petits cornichons au vinaigre dont Azarius était friand. »

Dire : « Ils lui (à elle) achetaient des petits cornichons… » crée une équivoque. Elle, c’est celle à qui on offre ou celle qui vend? Autre possibilité : suivre la recommandation de Péchouin et Dauphin. Mais pour ce faire sans créer d’ambiguïté, il faut savoir que ces deux auteurs réservent le à pour désigner la personne qui vend. Et si on ne le sait pas, il y a encore ambiguïté. Nous sommes donc dans une impasse.

La solution est pourtant simple : utiliser la préposition de, même si certains déclarent cette construction rare ou encore sortie de l’usage. De toute évidence, Gabrielle Roy savait écrire, car sa phrase ne laisse place à aucune équivoque. Le lecteur comprend sans aucune difficulté son message.

Si vous avez encore des doutes sur l’utilité de la préposition de, essayez, toujours sans créer d’ambiguïté, de la remplacer dans la phrase suivante, que j’ai empruntée à un journaliste de La Presse : « Il aurait acheté des drogues du Floridien Richard Thomas, un ancien culturiste, qui affirme avoir fourni en stéroïdes divers athlètes, dont des joueurs des Capitals et des Nationals de Washington. »

Bref, malgré ce qu’on peut en dire, l’emploi de la préposition de avec le verbe acheter a son utilité. Bien malvenu serait celui qui en interdirait l’emploi alors qu’elle permet, si facilement, de lever toute ambiguïté. Alors prétendre que « Acheter de » is not French! tient de l’oukase.

Maurice Rouleau

Note 1. « Mon rapport au dictionnaire », dans L’Actualité langagière.

Partie I : http://www.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/chroniq/index-fra.html?lang=fra&lettr=indx_autr69&page=83#zz69

Partie II :http://www.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/chroniq/index-fra.html?lang=fra&lettr=indx_autr69&page=84#zz69

Note 2. C’est peut-être là que Péchouin et Dauphin ont trouvé leur inspiration.

Note 3. Savoir ce que signifie rarement dans cet ouvrage est une mission impossible. Ma question n’a jamais obtenu de réponse satisfaisante.

P.-S. 1 – Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est la solution idéale.

P.-S. 2 – La semaine prochaine, je me demanderai s’il est vraiment péché de dire « acheter chez Walmart », comme on le laisse entendre parfois.

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4 commentaires pour « Acheter de » pas français!(suite)

  1. Il y a une discussion intéressante dans la 11e édition du Bon Usage (§290.a) d’où il ressort que « de » est la forme d’origine qui déjà à l’époque de Littré, était concurrencé par « à ». Outre Gabrielle Roy, on y cite Stendhal, Napoléon, et Camille Lemonnier.

    • rouleaum dit :

      J’ai en main la onzième édition revue (Ducolot, Éditions du Renouveau pédagogique, 1980) et je n’y trouve pa la discussion dont vous parlez. Le §290 traite de la place du sujet dans la proposition. Est-ce que vous avez la même édition que moi? J’aimerais bien pouvoir citer d’autres auteurs qui utilsent acheter « de ».

  2. Eleonora dit :

    Pour commencer félicitations pour votre note, en même temps limpides et intéressantes. Cela dit, 2 ou 3 passages auraient mérité davantage d’explications, notamment vers la fin du billet. C’est juste une manière de dire que je suis impatient de lire la suite

    • rouleaum dit :

      Si vous aviez la gentillesse de me préciser quels sont les passages qui, d’après vous, mériteraient quelques éclaircissements, je me ferais un plaisir d’y jeter un coup d’oeil.

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