AU ou CHEZ Wal-Mart?

AU  ou  CHEZ  Wal-Mart?

 

Un très bon ami à moi m’écrivait récemment : « Tu es sûrement au courant de la « règle » selon laquelle il faudrait dire au Wal-Mart plutôt que chez Wal-Mart (parce que ce nom n’est pas un patronyme). »  Et il ajoute : « La plupart des traducteurs que je connais y croient dur comme fer. » De toute évidence, je ne faisais pas partie de ce groupe. Peut-être aurais-je dû avoir honte de mon ignorance, mais je n’ai pas la honte facile. Je fus, tout au plus, fort surpris de n’en avoir jamais entendu parler. À l’âge que j’ai…

Selon la BDL (http://66.46.185.79/bdl/gabarit_bdl.asp?t1=1&id=1593), qui ne traite que du choix possible entre chez et à, il faut utiliser :

  1.  chez devant un nom de personne, un pronom ou une appellation de personne;
  2.  à devant un nom de lieu;
  3.  chez devant un nom d’entreprise si ce nom est un patronyme / préférablement à dans les autres cas;
  4. chez ou à si le nom de l’entreprise est un sigle, car l’usage est flottant.

Si j’étais encore traducteur, une telle règle me comblerait d’aise. Elle est claire et, en apparence, facile d’application. Je ne me serais pas posé de questions, car j’aurais eu sous la main une autorité sur laquelle m’appuyer. Je me serais contenté de croire, faute de temps pour mieux faire.

Maintenant que je suis à la retraite, je peux me permettre de chercher réponse à mes interrogations.

Pourquoi ne m’a-t-on jamais appris cette règle?

Tout simplement parce que mes enseignants n’y ont jamais vu de difficulté. Tout comme eux, nous disions et disons toujours : je vais à la pharmacie; je vais chez Pierre, chez moi, chez le dentiste. On utilisait et on utilise spontanément chez devant un nom de personne (nom propre, pronom ou appellation) et à devant un nom de lieu.

Il faut savoir qu’autrefois on disait couramment Je vais au dentiste, mais cette tournure est sortie de l’usage – certains préfèrent dire : condamnée par l’usage, sans doute pour que nous culpabilisions davantage!

Que faire alors si le complément est un nom d’entreprise?

De toute évidence, les dictionnaires de langue ou de difficultés ne se sont jamais intéressés à d’autres complément de chez qu’aux noms de personne et de lieu. Quand est arrivé le nom d’entreprise, le locuteur francophone s’est trouvé devant un vide. Et le français a horreur du vide, surtout syntaxique! Il fallait donc trouver une solution qui ne brusque pas trop nos habitudes langagières. C’est sans doute ce qui explique la distinction faite par la BDL : si le nom de l’entreprise est un patronyme, on utilisera chez; dans les autres cas, on utilisera à. Ouf! L’honneur est sauf.

Ce n’était d’ailleurs pas la première fois que l’emploi de chez posait problème. Du temps de Littré, cette préposition ne prenait pour complément que des noms de personnes ou d’êtres personnifiés (dans les fables). Mais quand sont arrivés les noms d’animaux (chez le chien, la dermatite…; chez  l’oiseau…), il a bien fallu corriger le tir. On a jugé qu’il serait plus exact de dire : noms d’êtres animés, plutôt que noms de personnes. Et le problème était réglé.

Et si l’on ne sait pas que le complément de chez est un patronyme?

C’est là qu’on constate que la règle, pourtant fort simple, n’est pas pour autant facile d’application. J’aimerais attirer votre attention sur quelques cas, disons intéressants.

Dois-je dire : Acheter au Hyundai Gatineau ou chez Hyundai Gatineau? Acheter au Honda Charlesbourg ou chez Honda Charlesbourg? Euh… il me faudrait savoir ce que désignent Hyundai et Honda. La règle voudrait que je dise : acheter au Hyundai Gatineau, parce que Hyunday est un mot coréen, qui signifie  « modernité ». Par contre, il me faudra dire : Acheter chez Honda Charlesbourg. Peut-être ne le saviez-vous pas, mais Honda est le nom du fondateur de l’entreprise. Et que faire si l’entreprise s’appelle Trois-Rivières Honda? Changer le chez pour à, parce que Trois-Rivières n’est pas un patronyme? N’avez-vous pas l’impression que ça commence à friser le ridicule? Ces exemples illustrent à quel point les mots  étrangers posent problème. Le locuteur emploiera, selon l’inspiration du moment, l’une ou l’autre préposition et, par conséquent, sera fautif une fois sur deux!

Autre cas intéressant : Dois-je dire : au Wal-Mart ou chez Wal-Mart? Celui qui voudrait qu’on utilise à parce que Wal-Mart n’est pas un patronyme est, à mes yeux, un peu « vite sur la gachette ». Sait-il seulement que Wal-Mart vient du nom de son fondateur, Sam Walton?  Ce nom d’entreprise est donc à moitié patronymique…  Comme les mots hybrides n’ont pas été envisagés dans la règle, que faire alors? Est-ce le Wal– qui devrait l’emporter sur le –Mart ou l’inverse? Euh…

Devrais-je dire : Aller au IKEA ou chez IKEA? Pour répondre correctement, il me faut savoir ce que représente IKEA. Est-ce un patronyme, un nom de lieu, un acronyme ou un nom hybride, comme Wall-Mart? Bien malin qui pourrait répondre sans avoir au préalable fait une petite recherche. Et le cas de IKEA n’est pas unique. Faut-il dire : Acheter au FIAT de la Capitale (rue Marais, Québec) ou chez FIAT de la Capitale? Que représente FIAT? Si vous ne le savez pas, vous risquez de faire une faute! Et si c’était un sigle…

Pourquoi peut-on utiliser indifféremment chez ou à devant un sigle (1)?

La BDL, dans un tel cas, justifie sa tolérance à l’emploi des deux prépositions en se réclamant de l’USAGE « flottant ». Que veut-elle dire par là? Que l’on rencontre à quand il faudrait utiliser chez, et inversement? Autrement dit, l’usager aurait toujours raison! Pourquoi alors dicter une façon de faire dans les autres cas? Invoquer l’usage, surtout « flottant », c’est une façon de décider sans rien décider. Voici quelques questions que suscite ce traitement de faveur accordé au sigle, questions qui demeurent sans réponse :

  • L’usage de combien de personnes?
  • À partir de quel moment un mot peut-il être dit d’usage « courant », « flottant »…?
  • Y a-t-il des données statistiques qui l’attestent (enquête, sondage…)?
  • Aurait-on simplement fait confiance à son pifomètre, comme le fait l’équipe du Dictionnaire Robert?

Une approche différente, pour ne pas dire plus logique, aurait été de se demander pourquoi l’usage hésite. Et si c’était tout simplement parce que l’usager ignore ce que désigne la suite de lettres en question… par exemple que FIAT est un acronyme; que HYUNDAI n’en est pas un; que IKEA en est un. Que désignent, d’après vous, H&M, M&M, HP? Vous l’ignorez fort probablement, et j’irais jusqu’à dire que c’est normal. Comment alors peut-on appliquer la règle? Impossible. Alors on y va au pif! Tantôt l’une, tantôt l’autre. Mais la BDL a préféré invoquer l’usage, ce bouc émissaire des caprices de ceux qui régentent la langue!

Si l’on autorise l’emploi de l’une ou l’autre préposition, sous le prétendu prétexte d’usage « flottant », pourquoi ne pas, entre autres, avoir étendu cette exemption aux mots étrangers qui ne signifient rien pour le locuteur francophone?

Rien ne fait plus plaisir au traducteur/réviseur que de trouver une règle qui lui indique la voie à suivre. Il a, de ce fait, une riposte toute prête en cas de reproche. Autrement dit, on ne pourra plus lui taper sur les doigts, mais il pourra taper sur les doigts des autres, quand il sera devenu réviseur! Quelle satisfaction! Cette attitude remonte à nos années de formation, au cours desquelles nous nous sommes fait dire, ad nauseam, que nous ne savions pas écrire, que nous transgressions telle ou telle règle, etc. Alors la règle  est devenu notre planche de salut. Et quand nous la trouvons, quel soulagement, quel bonheur!

Mais cette règle, cette planche de salut, encore faut-il qu’elle soit facile d’application. Dans le cas qui nous intéresse, force est de reconnaître que la distinction faite par la BDL ne l’est pas. Tellement d’ailleurs qu’il n’aurait pas été déraisonnable de laisser l’usage « flottant ou pas » s’imposer. En effet, à quoi sert une règle si son application est problématique? Poser la question, c’est y répondre.

Maurice Rouleau

(1) Même si la BDL ne parle que de sigle, elle entendait aussi acronyme, car ce dernier n’est qu’un sigle prononcé comme un mot ordinaire.

P.-S. – Dans mon prochain billet, je me demande pourquoi à, de et en sont les seules prépositions qu’il faut absolument répéter.

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5 commentaires pour AU ou CHEZ Wal-Mart?

  1. Danielle Durand dit :

    J’ai bien hâte de lire le prochain billet!

  2. M. L. dit :

    Merci pour cet article intéressant sur une question qui revient souvent (en tout cas je me la pose souvent moi-même).

    Je crois toutefois qu’il faut insister sur la distinction fondamentale entre «à» et «au». Il y a dans «au» (à+le) un article défini, et si l’on dit «au IKEA», on désigne un magasin particulier. D’où: «J’ai travaillé toute ma vie au IKEA» (=dans un magasin précis déterminé par le contexte) / «J’ai travaillé toute ma vie à/chez IKEA» (=dans l’entreprise IKEA, peut-être dans plusieurs magasins différents, au siège social, etc.). Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’opposition «au»/«chez». Il y a une opposition «à»/«chez» d’une part (question d’usage), et une opposition «au»/«à» ou «chez» d’autre part (question de sens).

    Pour la question du choix entre «à» et «chez», la BDL, suivant sa «politique éditoriale» («Dans une perspective normative, et non doctrinaire, les explications et les usages présentés doivent être sans équivoque. Il s’agit en fait d’orienter l’usage en proposant des formes et des emplois à privilégier […]»), ne s’embarrasse pas de nuances. Il est cependant curieux, comme vous le faites remarquer, qu’on invoque l’«usage flottant» devant les sigles (se réclamer de l’usage pour orienter l’usage?!), alors qu’on tranche dans les autres cas — en ignorant royalement l’usage, tout aussi flottant, par exemple, en ce qui concerne les noms d’entreprise formés «d’une expression ou d’un nom autre qu’un nom de personne»: 183 000 résultats Google pour « chez Bureau en gros »; un peu plus de 7000 pour « à Bureau en gros »; 42 700 pour « au Bureau en gros ».

    En gros (!), l’usage est flottant dans tous les cas. Et si l’on a des scrupules à s’écarter de «l’usage normalisé» de l’OQLF, on pourra s’autoriser de cette rubrique publiée sur le site de l’Académie française:

    Chez – étymologiquement: «dans la maison» – ne se dit qu’en parlant de personnes et, par extension, d’êtres animés ou d’êtres personnifiés: Il habite chez ses parents. Chez les rapaces, le bec est généralement corné.

    Dans le cas d’établissements commerciaux, quatre cas sont possibles:
    – la raison sociale se confond avec un nom de personne, et l’on utilise chez: Aller chez Durand et fils;

    – la raison sociale est un nom de chose ou un groupe comprenant un tel nom, et l’on utilise à: Aller au Bon Marché;

    – on traite comme nom de chose ce qui était autrefois un nom de personne et on utilise à: Aller à la Samaritaine;

    – on traite comme nom de personne un nom de chose, un acronyme, etc. et on utilise chez: Aller chez Fiat.

    Dans le cas où l’usage n’est pas fixé, à ou chez sont possibles: certains auront en tête le nom de personne Leclerc et diront chez Leclerc; d’autres, par une sorte d’ellipse, diront à Leclerc pour au magasin Leclerc.

    On dit peut-être plus couramment à Carrefour, à Auchan que chez Carrefour, chez Auchan. On n’utilisera l’article défini que pour désigner un magasin particulier: à l’Auchan de tel endroit, au Carrefour de telle ville.

    • Maurice Rouleau dit :

      Je vous remercie de votre commentaire.

      Vous avez tout à fait raison de faire la distinction entre « a » et « au ». Elle s’impose. Je ne l’ai pas abordée, car mon objectif principal était de montrer la difficulté d’appliquer la règle que nous fournit la BDL. Et aussi son caractère aléatoire.

      Même si la BDL envisage son travail dans une perspective « normative », les utilisateurs ne l’envisagent pas nécessairement comme telle. La BDL fait office de « grammaire » et, à ce titre, personne ne se sent le courage d’y déroger, surtout pas les réviseurs. D’où les semonces chaque fois qu’on ne suit pas la « règle ».

      J’en profite pour vous remercier de m’avoir fait connaître la page de l’Académie française, où il est question du sujet en titre.

      au plaisir

  3. Denise dit :

    Inscription.
    Cet article est intéressant et très bien écrit. Je m’inscris

  4. Nancy Gravel dit :

    Inscription
    J’ai pris grand plaisir à vous lire.
    Merci!

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