Brièvement

Dites-moi brièvement…

 

L’autre jour, j’entends Pascal Yiacouvakis, météorologue à Radio-Canada, nous dire : « Il se peut que le soleil se montre brièvement. » Un peu plus tard, au téléjournal, on nous
apprend que « Earl Jones a brièvement comparu hier. »

Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Moi, j’avais toujours cru, peut-être à tort, que brièvement ne signifiait que en peu de mots. D’où ma surprise quand j’ai entendu les nouvelles à Radio-Canada. M’étais-je vraiment trompé durant toutes ces années?

Il est vrai que l’adjectif bref (ancienne  forme : brief) est à l’origine de l’adverbe brièvement; que cet adjectif a deux sens : « 1- de peu de durée (Un bref  épisode, une brève rencontre); 2-  de peu de durée dans l’expression, dans le discours : succinct, concis (Une brève allocution. Soyez bref) ». L’adverbe devrait donc avoir la même extension que l’adjectif qui lui a donné naissance, à moins que sons sens ne se soit rétréci avec les années. Qui sait? Cela méritait une petite recherche, comme dit souvent une de mes bonnes amies, chargée de cours à l’Université de Montréal.

Je consulte donc mes dictionnaires. Les Larousse (éd. 2000 et en ligne) ne donnent comme définition de brièvement que en peu de mots. Le Petit Robert en fait autant, et cela depuis son apparition, en 1967. Comme je sais, par expérience, que le Petit Robert ne marche pas toujours sur les traces du dictionnaire de l’Académie, et surtout pas à la même vitesse (voir alors que), je suis remonté dans le temps : j’ai consulté les « Dictionnaires d’autrefois »(http://artfl-project.uchicago.edu/node/17) . À  mon grand étonnement, j’y découvre que brièvement ne signifiait, déjà en 1606, que « en peu de mots »; que l’Académie française a abondé dans le même sens durant près de trois siècles [de la 1ère (1694) à la 8e éd. (1935)]; que Littré était du même avis. Bref, il y avait unanimité. Je n’avais donc pas tort. Du moins pas sur toute la ligne.

Puis, dans la 9e édition de son dictionnaire (1985-…),  l’Académie change soudainement d’idée. On peut maintenant y lire :

« 1. En peu de mots, rapidement. Il nous raconta la chose brièvement. Expliquez-vous brièvement.

2. Litt. pour une courte durée. S’arrêter brièvement dans une ville. »

Cette seconde acception n’est pas courante, car on lui ajoute la marque Litt. À  remarquer que le Petit Robert, près d’un quart de siècle plus tard, n’en fait toujours pas mention dans son édition 2010. Peut-être même a-t-il pris position, jugeant l’inscription de cette acception non conforme à l’usage, tel qu’il le définit! Le seul autre endroit où l’on trouve cette acception, c’est dans le Trésor de la langue française informatisé, ou TLFi (http://atilf.atilf.fr/tlf.htm). Non seulement on lui accole la marque Litt., mais on renchérit avec la marque Rare. On l’appuie avec une citation de Colette : « Une étoile filante raya brièvement le haut du ciel, vite perdue dans le banc des vapeurs qui pesait sur Paris. » (Julie de Carneilhan, 1941, p. 140)

J’ai voulu savoir ce que signifie rare pour le TLFi. J’ai communiqué avec eux à quelques reprises, mais je n’ai jamais obtenu de réponses claires à mes questions. J’y ai tout de même appris que « Le nombre d’occurrences est brut, pas détaillé sens par sens, ce qui était impossible.» Alors, si le dépouillement n’a pas été fait sens par sens, comment peut-on qualifier la seconde acception, et elle seule, de « rare »? Mystère.

Malgré tout ce qu’en disent les dictionnaires, il arrive qu’on attribue à brièvement le sens de : pour une courte durée, comme en font foi les deux citations du début. Certains pourraient penser qu’il s’agit d’un phénomène québécois. Que non ! On l’observe aussi en France (tv, internet, journaux). En voici d’ailleurs quelques exemples :

  • La gare Saint-Lazare brièvement évacuée après une alerte.  (TF1)
  • Samedi, lorsqu’il est apparu brièvement au milieu de la foule, il a été accueilli sous les vivats. (Le Figaro)
  • Pour récupérer un paragraphe d’une page Web ou une phrase sur un message, appuyez brièvement sur une touche Majuscule, puis déplacez le curseur avec la bille pour sélectionner l’extrait à copier. (Le Figaro)
  • Ces derniers avaient pu, très brièvement, interviewer les acteurs sans avoir vu l’adaptation du roman de Dan Brown dont seul un extrait avait été projeté à Londres. (Le Monde)
  • Un informaticien de 27 ans a été brièvement détenu par les douanes
    américaines, ce week-end, dans le cadre de l’enquête sur la publication par le
    site WikiLeaks de 90 000 rapports de l’armée américaine  en Afghanistan. (Le Monde)
  • Le dollar chute brièvement à son plus bas niveau en 15 ans face au yen  http://www.trader-forex.fr/

Bref, le locuteur francophone utilise brièvement quand bon lui semble, et cela, malgré ce qu’en disent les dictionnaires. Ces ouvrages, qui se veulent les gardiens de la langue, devraient  être le reflet de l’usage, ce qui n’est évidemment pas le cas, ici. Disons, à leur défense, qu’ils tardent peut-être à sanctionner un emploi parce qu’ils voudraient  être sûrs que ce dernier est bien implanté dans la langue… La prudence est-elle toujours bonne conseillère?…

Maurice Rouleau

P.-S. – Dans mon prochain billet, je chercherai à savoir pourquoi le e final de presque ne s’élide que dans presqu’île

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3 commentaires pour Brièvement

  1. Léony casin dit :

    Bonjour,
    Contrairement à vous je ne savais pas que le terme brièvement voulais dire « en peu de mots », car malheureusement je ne l’est jamais vérifié sur le Dictionnaire. Je croyais que ce terme était employé pour un petit laps de temps, merci pour l’information 🙂

  2. bonus casino dit :

    Bel exemple sur la complexité de la langue française dont nous devons être fiers! Dieu sait à quel point il y a de termes à double sens dans la langue de Molière!

  3. votre observation est très pertinente, surtout parce que les médias influences toujours les gens simples. Un emploi erroné d’un mot peut être pris comme un bon emploi par les gens qui ne se renseignent pas plus.

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