Presque île ou Presqu’autant

PRESQUE ÎLE  /  PRESQU’AUTANT

 

« Presqu’autant de gestionnaires que de personnel soignant, dans le réseau de la santé. »

« Horreur! », m’écriais-je, intérieurement, en lisant cette manchette. C’était, vous l’aurez deviné, le docile traducteur qui réagissait. Mais quelques secondes plus tard, le scientifique, ou le rationnel, qui sommeille en moi s’est réveillé. « Pourquoi cela devrait-il être fautif? », me demandai-je. Ce fut le début d’une autre quête.

Comme chacun le sait, l’élision, c’est la suppression d’une voyelle finale devant un
mot commençant par une voyelle ou par un h muet, cette suppression s’indiquant par une apostrophe. Il faut donc dire : l’amour, l’élève, l’île, l’ouvrage, l’unité, l’ypreau, l’homme, mais pas la amour, le élève, etc. Alors celui qui avait rédigé la « troublante » manchette n’avait fait qu’imiter ce que des milliers d’utilisateurs font, à longueur de journée : une élision. Autrement dit, il suivait l’usage. L’usage oui, mais pas le Bon usage! Il ignorait qu’en français une règle de grammaire comporte presqu’obligatoirement (attendez avant de me condamner) des  exceptions; et celle de l’élision n’y échappe pas. Un petit malin m’a même déjà dit que, si on enlevait du Bon Usage toutes les exceptions qui s’y trouvent, le nombre de pages de cet ouvrage fondrait comme neige au soleil, que cette cure d’amaigrissement battrait en efficacité celle des Weight Watchers. Et il n’avait pas tort. Peut-être que vous ne le saviez pas, mais Grevisse (11e éd.) utilise 6 ½ pages pour traiter de l’élision! C’est vous dire à quel point la langue française est simple…   

                Revenons à nos moutons ou plutôt à presque. Les dictionnaires de difficultés du français et les grammaires (Colin, Girodet, Péchouin & Dauphin, Hanse, Littré et Grevisse) sont unanimes : le e final de presque ne s’élide jamais, sauf dans presqu’île. Cette prescription ne date d’ailleurs pas d’hier. À la fin du XVIIIe siècle, Féraud [Dictionaire (sic) critique de la langue française (1787-88)] la défendait en termes qui ne laissaient aucune place à la discussion :

« Quelques Auteurs et Imprimeurs élident l’e muet et mettent une apostrophe à l’u, lorsque presque est suivi d’un mot començant par une voyèle. « Ils réussiroient presqu’aussi bien qu’en France. Let. Édif.« Occupées presqu’uniquement de, etc. Ann. Lit. « Presqu’aussi puissamment. Pluche. Presqu’irrésistible, presqu’ absolu. L’Ab. Prévot. « Presqu’indépendant. L’Ab. Millot. — Cette ortographe est mauvaise. Le torrent des Auteurs écrit presque sans apostrophe. L’Acad. met dans les exemples, presque achevé, presque usé. Elle ne met l’apostrophe que dans presqu’île. » (C’est moi qui souligne.)

Si l’Académie le dit, alors tout est dit…!  (Je vous reviendrai certainement un jour
sur ce dogme.)

Aussi rigide soit-elle, cette règle n’est pas respectée par tous. Même de nos jours. Passe encore qu’un illustre inconnu ne s’en soucie guère, mais que de bons auteurs en
fassent autant, c’est un peu troublant : presqu’au même instant (H. Taine); projet presqu’irréalisable (R. Martin du Gard); presqu’aveugle (J. Cocteau); presqu’aussitôt (A. Chamson); presqu’un enfant (F. Mauriac); presqu’au coin du boulevard (L. Aragon);
presqu’un sourire (A. Gide); dans presqu‘aucune église (J. Rivière). Alors… Oui, mais ce n’est pas l’Académie, diraient certains!

PRESQU’ÎLE et non PRESQUE ÎLE

Pourquoi ne faire l’élision du e que dans presqu’île? Parce que … on ne l’a jamais
écrit autrement! La question est pourtant pertinente. Presque vient de près et que (à preuve Féraud, en 1787-88, l’écrivait avec un accent grave : prèsque) et, que je sache, le e du que s’élide devant tout mot commençant par un h muet ou par une voyelle. Ne dit-on pas : il faut qu’humblement il avoue; il faut qu’à midi tout soit terminé; il faut qu’elle parte sur-le-champ; il faut qu’immédiatement cela cesse; il faut qu’on fasse cela; il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée; qu’y a-t-il dans ce livre? Mais à compter du jour où l’on a décidé de lier le près et le que, le e ne pouvait plus être élidé, sans que cela soit fautif! Sauf évidemment dans presqu’île! Aberrant, n’est-ce pas?

Cette inexplicable particularité a piqué au vif ma curiosité et mon esprit critique : le cas de presque est-il unique dans la langue? Tous les mots formés sur ce modèle sont-ils soumis à la même restriction. Par exemple, qu’en est-il de puisque (qui vient de puis et que), lorsque (de lors et que), quoique (de quoi et que) – jusque est exclu, car son origine est différente. La belle unanimité, observée chez les grammairiens, concernant l’élision du e de presque est disparue. Cette fois, la réponse varie selon la source consultée. Cela aussi est aberrant, n’est-ce pas?

Examinons le cas de puisque.

Même si l’Académie précise pour la première fois, en 1835, dans la 7e éd. de son dictionnaire, que « L’E s’élide ordinairement devant les pronoms il, elle, on, et devant Un, une », elle donnait comme exemple, et cela depuis au moins 1762 (en fait depuis la 4e éd.), puisquainsi est, je suis d’accord, sans toutefois prescrire l’élision devant ainsi. Autrement dit, elle nous disait de faire ce qu’elle dit et non ce qu’elle fait! En 1872, Littré corrige la situation : il ajoute ainsi à la liste fournie par l’Académie.

Selon Grevisse (11e éd., 1980), l’élision se fait également dans les mots invariables […]  jusque, lorsque, puisque, quoique et dans les locutions conjonctives composées avec que. Il prend soin d’ajouter, en petits caractères, cela va sans dire : « Selon certains grammairiens, l’e de lorsque, puisque, quoique, n’est remplacé par l’apostrophe que devant il(s), elle(s), on, un(e), ainsi. »

Hanse, en 1983, fait d’abord un constat d’usage : l’élisions se fait « dans lorsque, puisque, quoique (en un mot), toujours dans certains cas, plus ou moins couramment dans d’autres. Toujours devant il(s), elle(s), on, un(e), généralement devant ainsi et en (pronom, adverbe ou préposition), souvent dans les autres cas ». Puis il conclut : « On peut donc toujours l’élider dans ces trois conjonctions. »

Les autres dictionnaires de difficultés du français y vont chacun de leur  prescription. Le Girodet (1988) s’aligne sur l’Académie : «  Le e [de puisque] s’élide seulement devant, il, ils, elle, elles, on, un, une. Devant en l’usage est flottant. » En 1994, Colin (Usuels du Robert) inclut dans sa liste : en et ainsi. Il ajoute même : « L’oreille aujourd’hui admet l’élision quand une voyelle suit immédiatement la conjonction : Puisqu’Ariane le veut ainsi… » Selon le Péchoin & Dauphin (2001) – le successeur du Thomas –, l’usage ne serait plus flottant, car il inclut dans sa liste en, mais pas ainsi.

Qu’en est-il de lorsque?

Lorsque est, lui aussi, issu d’une liaison, celle de lors et que. Alors qu’en
est-il de l’élision de son e final? Comme nous l’avons vu précédemment, Hanse et Grevisse autorisent l’élision, en toutes circonstances. Les autres dictionnaires des difficultés de la langue française présentent des points de vue différents. Girodet, fidèle à lui-même, applique à lorsque la même prescription qu’à puisque. Colin le suit, mais il ajoute que l’élision se fait parfois devant en. Quant au Péchoin & Dauphin, il est plus ouvert : « l’élision devant en est entrée dans l’usage; l’élision se fait également devant avec, aussi, aucun et enfin ». Il ajoute même : « la tendance, à l’oral, à lier lorsque au mot qui suit accentue le phénomène à l’écrit ». Est-il en train de nous dire, à mots couverts, que l’’élision serait entrée dans l’usage?

Le cas de quoique?

Girodet ne déroge pas de sa position : «  Le e s’élide seulement devant, il, ils,
elle, elles, on, un une. Devant en l’usage est flottant. On préférera la forme non élidée : Quoique en Bretagne il ne fasse jamais froid...  Selon le Péchoin & Dauphin,  quoique ne s’élide que devant il, elle, on, un et une (il n’est pas question d’élision devant en). Quant à
Colin, il est beaucoup plus ouvert à l’élision. Il nous dit : « L’élision du –e– final est restreinte par certains grammairiens, comme pour lorsque et puisque. En fait, rien n’empêche de la faire chaque fois que cette conjonction est devant une voyelle. Quoiqu’Oscar soit fâché… »

Que conclure de cet examen de l’élision du e final dans presque, lorsque, puisque
devant un mot commençant par une voyelle ou un h? Euh… J’’aurais le goût de vous répondre ce que Jean de La Fontaine faisait dire à son laboureur, dans sa fable Le Laboureur et ses  Enfants (Livre V – Fable 9) :

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine,
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
«Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
Que nous ont laissé nos parents :
Un trésor est caché dedans.
Je ne sais pas l’endroit; mais un peu de courage
Vous le fera trouver
: vous en viendrez à bout.

Le trésor (l’autorisation de faire une élision) est caché quelque part dans vos
ouvrages de référence. Je ne saurais vous dire lequel, mais, avec un peu de patience, vous finirez bien par le trouver. Et ainsi faire taire vos détracteurs! Je vous dit cela, sans témoins. Que ceux qui ont des oreilles entendent!

Maurice Rouleau

P.-S. – Dans mon prochain billet, je me demande pourquoi  on parle si souvent de feu de forêt en activité.

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9 commentaires pour Presque île ou Presqu’autant

  1. Dominique Pioffet dit :

    Cher Monsieur Rouleau,

    Pourriez-vous, dans un futur article, traiter des expressions françaises analogues « le cas échéant », « s’il y en a/s’il en existe », « s’il en existe », « éventuel » et « éventuellement » qui nous donnent du fil à retordre et expliquer leurs différences d’emploi et, le cas échéant, lesquelles sont interchangeables. Ces mots traduisent tantôt « if any », « if applicable », « if so », etc. Merci d’avance.

    • rouleaum dit :

      Je vous remercie de votre suggestion. Je vais m’y attarder. Je ne peux vous promettre un billet pour une date précise, car chacun d’eux me demande beaucoup de temps. Mais je vais répondre à votre demande.
      Maurice Rouleau

  2. Giovanni dit :

    Je bloquais sur un compte rendu sur le fait d’écrire « Presque autant » ou « Presqu’autant », alors votre article me sauve la mise !!!

    Notre langue française est si belle qu’il faut des personnes comme vous pour la faire perdurer. Alors continuez, parce que je ne suis ni traducteur ni linguiste (simple apprenti sociologue), parce que votre article est évidemment intéressant pour de nombreux lecteurs.

    Merci

    (j’ai choisi d’écrire « presqu’autant »)

  3. pisspiss dit :

    qu’est qu’on dit:passer voir ou aller voir quelqu’un?

  4. Carmen Toudonou dit :

    Ouf, vous me sauvez la vie. Je suis Carmen Toudonou, jeune écrivaine béninoise. je viens de publier mon 1er roman qui s’intitule « Presqu’une vie ». Certaines personnes m’ont attaquée sur le titre de mon livre. Merci pour votre article qui m’apprend que des auteurs dont je n’ai ni la notoriété ni l’envergure ont fait cet usage du mot avant moi. merci du fond du coeur.

    • rouleaum dit :

      Ceux qui vous critiquent font partie de tous ceux qui ont été « conditionnés » à respecter aveuglément la grammaire. Sans évidemment se poser de questions. La règle veut que… Alors on fait ce que la règle dicte.

      Si j’ai décidé de rédiger tous ces billets sur mon blogue, c’est que j’en avais marre de me faire imposer des « caprices » de régents. Et je voulais montrer que ces « caprices » ne tiennent vraiment pas la route.

      Je suis bien conscient que, ce faisant, je suis un franc-tireur (i.e. Personne qui mène une action indépendante, isolée, n’observe pas la discipline d’un groupe). Mais cela ne m’empêche pas de dormir.

  5. BrossierF dit :

    Article très intéressant. Cela dit j’aurais souhaité faire une remarque. Vous écrivez « mais pas la amour, le élève, etc. ». Or il me semble que le mot amour est masculin au singulier et féminin au pluriel. Serait-ce un erreur de votre part ? ou de la mienne ? En tous cas il serait fort intéressant d’étudier les raisons qui nous font dire que de tels mots (amour, orgue, délice) voit leur genre changer au pluriel. Si le sujet vous inspire je serai ravi de lire le résultat de votre étude.

    • rouleaum dit :

      Vous avez tout à fait raison de vous poser la question. Vous le faites toutefois dans une optique contemporaine. Cet « amour » n’a pas toujours été masculin au singulier. Voyez ce que le Dictionnaire de l’Académie française, 1st Edition (1694) en dit :
      Amour. s. m. & f. Sentimens de celuy qui aime. Affection qu’on a pour un objet que l’on considere comme un bien. Un bel amour. une amour folle. Un autre caprice, parmi tant d’autres, de la langue française.

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