Feu de forêt en activité

Feux de forêt en activité

Pléonasme ou pas?

 

            La neige est fondue. Le beau temps arrive et, aussi vrai que deux et deux font quatre, les feux de forêt suivront. Cette année encore, les journaux nous informeront que :

    1.  « En raison du temps humide, il n’y a aucun incendie en activité dans la province, présentement. »
    2. « Le plus récent bilan de la SOPFEU fait état de 55 feux en activité au Québec.»
    3. « Il y a maintenant 39 feux de forêt en activité au Québec et cinq d’entre eux sont hors de contrôle. »
    4. « Vingt-sept incendies étaient toujours en activité dans l’ensemble de la province, jeudi, mais aucun d’entre eux n’était hors de contrôle. »
    5. « Au Québec, on recense 16 incendies de forêt en activité. »

Cette façon de dire  est tellement fréquente que le lecteur risque d’en venir à croire que c’est LA façon de s’exprimer. Mais, un feu de forêt peut-il être autrement qu’en activité? Aussi étrange qu’elle puisse paraître, cette question doit être posée, et une réponse apportée.

Ma compréhension de ce qu’est un feu m’amène à penser que cette tournure est pléonastique. D’après moi, il y a feu de forêt quand la forêt brûle. Quand il ne reste plus rien à brûler, le feu s’éteint. Il n’y a plus de feu. Si ce raisonnement se tient, comment alors expliquer que les journalistes sentent ce besoin impérieux de préciser que le feu de forêt dont ils signalent l’existence est en activité?

Procéderaient-ils par analogie?

On dit bien volcan en activité, pourquoi ne dirait-on pas feu de forêt en
activité
? Tout simplement parce que, une fois éteint, un feu n’est plus un feu, mais qu’un volcan, même éteint, reste un volcan. En effet, un volcan, c’est un « relief, généralement de forme conique, formé par les produits magmatiques qui atteignent la surface du globe ». Ce qui distingue un volcan d’une autre montagne, ce n’est pas son activité, mais bien son mode de formation. Même s’il ne crache plus de lave, un volcan devra son existence au fait qu’il en a déjà craché. Un volcan, c’est un type de montagne. C’est, nous dit le Petit Robert une « montagne qui émet ou a émis des matières en fusion ». L’analogie ne peut donc pas être invoquée pour justifier l’utilisation de incendie en activité, formulation en apparence pléonastique, jusqu’à preuve du contraire.

Se réclameraient-ils de la langue de la spécialité?

Les informations relatives aux feux de forêt sont communiquées aux journalistes par la SOPFEU (Société de protection des forêts contre le feu) http://www.sopfeu.qc.ca/.
C’est elle, la spécialiste des feux de forêt; elle devrait donc savoir comment décrire sa réalité. Et c’est elle qui utilise ce terme. Il suffit de chercher SOPFEU sur Google pour se voir offrir un accès rapide à 8 pages particulières, et l’une d’elles est intitulée « Incendie(s) en activité ». Alors le journaliste ne ferait donc que reprendre ce que la SOPFEU, la spécialiste en question, dit…  C’est un argument qui a une certaine valeur, mais  il ne me convainc pas totalement. J’ai de la difficulté à croire qu’aux yeux de cet organisme, il puisse y avoir des feux en activité et d’autres qui ne le soient pas. N’étant pas spécialiste en la matière, j’ai consulté le Lexique technique.  compilé et utilisé par la SOPFEU.

À l’entrée Condition d’un incendie, on trouve la définition suivante : « état d’un incendie déterminé en relation avec sa gestion à un moment donné. On identifie les conditions suivantes : nouveau, hors-contrôle, contenu, maîtrisé, éteint et sous observation. »

Puis vient la définition de chaque condition :

  1.  Nouveau – Incendie signalé et qui est en évaluation.
  2.  Hors-contrôle – Incendie qui se développe librement soit parce qu’il n’a reçu aucune intervention ou soit que l’intervention effectuée n’a pas réussi à en enrayer la progression.
  3.  Contenu – Incendie dont la progression est arrêtée au moins temporairement.
  4.  Maîtrisé – Incendie dont la progression est arrêtée de façon définitive où
    subsistent des signes de combustion.
  5.  Éteint – Incendie où ne subsiste aucun signe de combustion.
  6.  Sous observation – Incendie dont l’existence est connue mais contre
    lequel aucune intervention de lutte n’a lieu en raison des priorités du moment
    ou d’autres considérations.

À remarquer que, nulle part, il n’est question d’une condition répondant à « feu, ou incendie en activité ». Alors, invoquer la langue de spécialité pour justifier l’utilisation de ce terme n’est pas plus défendable qu’invoquer l’analogie.

Si la SOPFEU utilise le terme feu ou incendie en activité, pourquoi ne le définit-elle pas? Vu que la SOPFEU recommande l’utilisation de incendie plutôt que feu, je suis allé voir, dans son Lexique technique, ce qu’on disait à « feu ». Quelle ne fut pas ma surprise d’y trouver feu en activité. Surprise encore plus grande, le terme y est défini : « État d’un feu entre le moment où il a été allumé et son extinction ». Je n’avais donc pas tort de dire qu’une fois éteint un feu n’en est plus un. La formulation serait donc pléonastique. Mais alors comment concilier cette définition de feu en activité que le SOPFEU nous fournit et l’utilisation qu’elle en fait? Serait-elle, à ce point, inconséquente avec elle-même?

Le meilleur moyen d’en avoir le cœur net, c’est de demander aux principaux intéressés. Après quelques minutes de discussion avec eux, tout s’est clarifié. À la fois l’utilisation qu’en fait la SOPFEU et celle qu’en font les journalistes. La SOPFEU ne se contredit pas en l’utilisant; les journalistes, eux, l’utilisent mal à propos. Je m’explique.

La SOPFEU, de par son mandat, tient à jour un décompte annuel des feux de forêt. Elle possède donc des statistiques, constamment mises à jour. Ces données statistiques
tiennent compte de tous les feux de forêt, aussi bien ceux qui sont éteints que ceux qui sont toujours en activité. La SOPFEU a donc raison de parler d’incendies en activité, car elle envisage ces données dans une perspective globale, celle qui répond à une partie de sa mission. Si, depuis le début d’une année, il y a eu 55 feux de forêt  et que 45 ont été éteints, la SOPFEU a tout à fait raison de dire qu’il n’en reste plus que 10 en activité. C’est ce qui explique son emploi de la formulation en question. Le journaliste, par contre, ne fait que rendre compte d’un simple fait : il y a 10 feux de forêt actuellement. L’emploi de en activité est redondant. D’ailleurs, il n’est pas rare qu’un journaliste n’utilise en activité que dans le titre de son article. Ailleurs, il n’en est plus question.  En voici un bel exemple :

51 feux de forêt en activité ; 6 hors de contrôle

                Le bilan total des feux de forêt est resté passablement stable au cours des
dernières 24 heures au Québec. En effet, 51 incendies de forêt sont rapportés ce matin par la Société de protection des forêts contre le feu.[…]

Alors, la réponse à la question soulevée (est-ce que incendie de forêt en activité est pléonastique?) est double. Elle dépend du contexte dans lequel cette formulation est utilisée. Dans le cadre statistique qu’est celui de la SOPFEU, l’emploi de ce descriptif est justifié. Dans un cadre journalistique, il ne l’est pas. Il serait bon qu’on en prenne bonne note.

Maurice Rouleau

P.-S. – Dans mon prochain billet, je chercherai à savoir pourquoi il ne me faudrait plus dire  Je m’en rappelle.

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