SE RAPPELER de (1)

Peut-on dire
se rappeler de…? (1)

infinitif (passé / présent)

 

            Cette question, on me l’a posée, il y a de cela quelques lunes. Elle m’a pris par surprise, car, ainsi formulée, elle me paraissait malvenue. Pourquoi se posait-on cette question? Moi, j’avais toujours dit Je me rappelle de cela ou encore Je me rappelle de l’avoir fait, et personne n’avait jamais trouvé à redire. Ce devait donc être correct. Alors,
si l’on me posait la question, c’est qu’il devait y avoir anguille sous roche. Se pouvait-il que je fasse une faute – une autre –, sans que j’en sois conscient? Je me suis donc mis à fouiller. À droite, à gauche. Pour finalement me rendre compte que je n’avais pas tout à fait tort, mais que… Autrement dit, la réponse n’était pas aussi simple que je le croyais ni que les autres le croyaient.

Pour mieux cerner le problème, il convient, je crois, de distinguer (1) se rappeler suivi d’un infinitif et (2) se rappeler suivi d’un nom. Ce sont deux cas très différents, dont je traiterai séparément, car chacun d’eux mérite qu’on s’y attarde. Pour le moment, contentons-nous d’examiner l’emploi de l’infinitif comme complément du verbe. Il faut, là encore, faire une  distinction, cette fois-ci entre l’infinitif passé et l’infinitif présent.

A) Se rappeler + infinitif passé

          Se rappeler + infinitif passé se construit sans préposition. C’est ce que l’on
retrouve partout : dans les dictionnaires de langue (Robert, Larousse, Littré) comme dans les dictionnaires des difficultés du français (Girodet, Péchoin & Dauphin, Hanse). Avec ou sans remarque.

Certaines sources se contentent de ne fournir qu’un exemple d’emploi, laissant ainsi au lecteur le soin de tirer sa propre conclusion. Peut-être veulent-elles que le lecteur se dise : Ce n’est pas dans le dictionnaire, ce n’est donc pas bon. C’est ce que font le Petit Robert : Elle s’est rappelé avoir pleuré à cette occasion, et l’Académie (8e éd.) : Je me rappelle avoir vu, avoir fait telle chose.

D’autres sont des adeptes du : « Dites… mais ne dites pas… ». Ces sources laissent entendre par là qu’il y a faute. C’est le cas du Péchoin & Dauphin : Je me rappelle avoir vu ce film à la télévision il y a quelques mois (et non : *d’avoir vu ce film); et  du Girodet :
Je me rappelle avoir entendu cette histoire, et non : *d’avoir entendu cette histoire.

Il en est d’autres qui ne font que noter l’existence des deux constructions. C’est ce que font, par exemple, le Littré et le Hanse. Dans le premier, on y apprend qu’il se dit avec de et l’infinitif. Je me rappelle d’avoir vu, d’avoir dit telle chose (tour attesté par l’Académie); qu’on le dit aussi sans de : Je me rappelle avoir vu, je me rappelle être venu. Pour sa part, Hanse nous dit, à sa façon, que les deux constructions se rencontrent, mais que l’une d’elle ne se dit plus : « Devant un infinitif, on n’emploie plus de après se rappeler. » C’est donc dire qu’on l’employait et que cette construction était correcte. Qui donc l’employait?

En 1788, Féraud, dans son Dictionaire (sic) critique de la langue françoise,
faisait plus que l’admettre, il la prescrivait : Se rapeler (sic) régit de avec l’infinitif : Je ne me rapèle pas de vous en avoir donné la comission (sic).

L’Académie (dans les 5e, 6e et 7e éd. de son dictionnaire; donc de 1798 à 1878) ne mentionne que cette construction : Je me rappelle d’avoir vu, d’avoir fait telle chose. Ce n’est qu’en 1935 (8e éd.) qu’elle l’élimine et la remplace par Je me rappelle avoir vu, avoir fait telle chose. Et si, pour le lecteur, l’absence d’une construction dans un dictionnaire signifie qu’elle ne se dit pas, alors il croira que l’emploi du de est fautif. Voilà certes une conclusion fort discutable.

Enfin, il en est d’autres qui ont fait entendre leurs voix discordantes. Je pense en particulier au linguiste J. Vendryes (1875-1960), qui estimait que cette construction « est dans la tendance naturelle de la langue » (je traduis  : Pourquoi s’en scandaliser? Elle finira bien par s’imposer.); aux Le Bidois, grammairiens, qui écrivaient (dans Syntaxe
du français moderne
) :

Suivi d’un infinitif, le tour avec de est correct, (et il n’y a aucune raison pour qu’il ne le soit pas); il est déjà fréquent au XVIIIe siècle : Je me rappelle de t’avoir demandé si… (Marivaux); Il s’est rappelé de vous avoir vu plusieurs fois (Rousseau).

Comment expliquer que les Le Bidois, grammairiens de père en fils, trouvent ce tour correct alors que d’autres la condamnent ? Une explication, fort simple, s’offre pourtant à nous.

Ce de n’est pas amené par le verbe lui-même, comme il l’est dans Partir de Québec ou S’échapper de la maison, où il indique l’origine. C’est le de dont la langue fait volontiers usage pour introduire un infinitif complément d’un grand nombre de verbes transitifs ou pronominaux (Grevisse # 1839 ; il en énumère près de 250) : Cesser de critiquer; avertir de se lever; achever de manger; mériter de réussir;  s’arrêter de
parler; se dépêcher de partir,
etc. Ces de sont des prépositions dites vides, car elles n’ont aucune valeur sémantique; elles servent uniquement d’« outil grammatical » ou de « cheville syntaxique » (pour parler comme Grevisse). Alors, dire Je me rappelle de l’avoir fait est tout à fait correct, grammaticalement parlant. On peut donc l’employer, et en justifier l’emploi. Alors pourquoi certains s’y opposent-ils? Parce qu’ils la croient copiée sur « se souvenir de »? Si oui, ils abusent de leur pouvoir en la disant fautive.

Mais encore là, il faudrait être prudent quand on cherche une justification, pour
l’une ou l’autre construction. Par exemple, Dupré, dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, dit :

Avec un infinitif passé, l’emploi de de est acceptable, en raison de l’analogie de construction des verbes tels que aimer, espérer, etc. Il vaut mieux cependant ne pas recourir à cette construction qui risque d’être prise pour l’incorrection signalée plus  haut.

Cet énoncé appelle deux remarques. 1- Pourquoi Dupré recourt-il à aimer et espérer pour appuyer son dire, deux verbes qui ne s’utilisent plus avec de? Veut-il par là amener le lecteur à croire que, tout comme pour aimer et espérer, la construction avec de est désuète? Si oui, chapeau! c’est réussi. Si par contre il voulait simplement faire la démonstration du caractère « correct », « acceptable » de cette construction, il y serait mieux parvenu en choisissant d’autres verbes, comme cesser ou avertir, qui commandent, encore de nos jours, l’emploi de la préposition vide de2- Dupré a établi SES priorités : il accorde plus d’importance au risque d’être accusé à tort qu’à l’emploi normal, par analogie avec une foule d’autres verbes. Il cherche à infléchir l’usage simplement parce qu’il craint le jugement des autres!

Si vous êtes de ceux qui disent Je me rappelle d’avoir fait cela, allez-vous dorénavant changer vos habitudes langagières?

B)  Se rappeler + infinitif présent

Selon Grevisse (# 1838, 11e éd.), se rappeler, avec un infinitif complément exprimant une action encore à accomplir (c.-à-d. un infinitif présent), se construit avec de : Rappelle-toi de bien fermer les fenêtres.

Colin abonde dans le même sens : se rappeler se construit correctement avec de suivi d’un infinitif présent marquant une intention, un acte à faire : Rappelle-toi de me téléphoner dès que tu seras arrivé. J’apprécierais que, dès ton arrivée à la maison, tu me rappelles de lui faxer le document en question.

Hanse n’est pas d’accord : quand le verbe subordonné exprime une action future, il est évidemment hors de question de dire Rappelle-toi de lui écrire. Selon lui, il faut dire : Souviens-toi de lui écrire, comme on est contraint de dire : Je me souviens de vous!

Girodet s’aligne sur Hanse. Pour lui, il n’est pas question d’utiliser de après se rappeler, il faut changer de verbe. On dira : Souviens-toi de me téléphoner ou Pense à me téléphoner, plutôt que Rappelle-toi de me téléphoner.

Un tel interdit me laisse perplexe, surtout de la part de Hanse. En 1991, il disait :
« Devant un infinitif, : Rappelle-moi de lui écrire (ce n’est pas le de fautif  qu’on aurait
devant qqch, mais un de de liaison). » À remarquer qu’ici c’est le verbe rappeler et non se rappeler. Il reconnaît donc comme correct rappeler à qqn de faire qqch, mais incorrect de recourir à la même construction quand le qqn en question est soi-même, autrement dit quand le verbe est réfléchi : rappeler à soi de faire qqch, ou se rappeler de faire qqch!

Compte tenu de ce qui vient d’être dit, continuerez-vous à dire : Rappelle-toi de faire cela, Je lui ai rappelé de faire cela, ou bien allez-vous abandonner cette  construction pour n’utiliser que le verbe se souvenir?

À SUIVRE…

Maurice Rouleau

P.-S. – Dans mon prochain billet, j’examinerai la façon dont doit se construire se rappeler suivi d’un nom.

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6 commentaires pour SE RAPPELER de (1)

  1. Marc81 dit :

    Une petite coquille en fin de billet : Compte tenu de ce qui vient d’être dit, continuerez-vous à dire : Rappelle-toi de faire cela, Je lui ai rappellé de faire cela > Je lui ai rappelé.

  2. Medelea dit :

    Merci pour cette belle explication ! (« Merci pour » ou « merci de », je me pose toujours la même question !).
    Je veux m’abonner à votre blog !

    • rouleaum dit :

      Ce que j’en dis n’est pas coulé dans le béton. Autrement dit, l’usage peut varier selon les locuteurs. Et je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y « faute », si l’on ne respecte pas cette distinction.

  3. Au plaisir de vous lire!

  4. Quel blog excellent !
    Merci.

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