SE RAPPELER de (3)

Peut-on  dire se rappeler de…? (3)

(suite  et fin)

 

Se rappeler, suivi  d’un infinitif, se construit avec de (V.  se rappeler de 1)

  • facultativement s’il s’agit d’un infinitif passé;
  • obligatoirement s’il s’agit d’un infinitif présent.

Se rappeler, suivi d’un nom/pronom, se construit avec ou sans de (V.  se rappeler de 2):

  • sans de, si le complément est un nom;
  • avec de, si le complément est un pronom personnel (de 1ère  ou de 2e personne).

Au cours de mes lectures, j’ai pu  constater à quel point ces façons de faire étaient loin d’être respectées, même  par de bons auteurs. La construction fautive (se rappeler + de), le Petit Robert la  dit  « très répandue »; le  Larousse, « très courante »; le TLFi  la trouve « pourtant fréquemment chez les  bons auteurs »; et le Dictionnaire  historique de la langue française, sous la plume de A. Rey, dit que cette  construction, « sans cesse combattue par les pédagogues, est très vivante dans l’usage spontané ».

Bref, les grammairiens ont beau condamner  cette construction, les gens continuent de l’utiliser. En clair, cela signifie que l’usage ne pèse pas lourd dans la balance  des grammairiens, ces « régents » de la langue. Moi qui ai toujours  cru que l’usage était la mamelle à  laquelle se nourrissait la langue française! Ce que je pouvais être naïf!

ANALOGIE

Pour bien faire comprendre le côté  fautif de se rappeler de,  on recourt généralement à l’analogie avec se souvenir, qui lui se  construit avec de : « Par anal. avec se  souvenir de… » (NPR); « Cette faute s’explique  par l’analogie avec se souvenir »  (Le Bidois); « On se rappelle qqn, qqch, et non [de qqn, de qqch.] comme après se  souvenir » (Hanse); « À la différence de se  souvenir, le verbe se  rappeler se construit sans de »  (Girodet). La grande coupable, c’est donc l’analogie.

Pourtant, se souvenir, qui régit de, est de plus en plus utilisé  sans de (Colin, Girodet,  Hanse), une construction naguère critiquée.  Et qui, de nos jours, l’est encore parfois : « On  évitera, dit Girodet, cette construction dans la langue surveillée. Écrire
plutôt : je me souviens de  l’avoir vu. » Comment expliquer cette tendance à omettre le de? C’est, nous dit Grevisse (11 éd. # 1846), par analogie avec se  rappeler! Eh bien oui, par analogie!  Cette dernière sert d’une part à condamner une construction que l’on veut fautive (se  rappeler de); d’autre part, à justifier une construction qu’on ne veut plus fautive (se souvenir  avoir fait). Autrement dit, les grammairiens l’invoquent quand bon leur semble!  Aberrant, n’est-ce pas?

NATURE DU FAMEUX DE

On condamne  l’emploi du de après se rappeler (sauf  dans le cas d’un pronom personnel), parce que le complément introduit par cette  préposition est un complément d’objet direct (COD). Soit. Bien dompté, le  réviseur qui voit un tel de crie haro sur cette construction.  C’est ce que, depuis Pavlov, on appelle « réflexe conditionné ».

Se  pourrait-il que ce réflexe joue de vilains tours au réviseur? Oui, car le de
en question est un peu caméléon. Et celui qui n’y prend garde risque de se  tromper magistralement. En effet, le de a une double personnalité. Il  peut être : 1) préposition, introduisant tantôt un complément du verbe, Je pars de  Montréal, tantôt un complément du nom, La  maison de mes parents; 2) article  partitif, introduisant un COD (Je  mange de la crème glacée). La pertinence de l’intervention du réviseur dépendra donc  de sa capacité à bien cerner le rôle joué par le de en question.

Quelle serait, d’après vous, la  nature des de, parfois cachés sous des des et des dont, qui accompagnent se rappeler dans les neuf (9) phrases  suivantes, empruntées en partie à Grevisse et au TLFi, en partie à ma banque de  phrases problématiques.

  1. Ceux qui étaient nés dans les villes  se rappelaient des rues toutes retentissantes, des tavernes, des  théâtres, des bains, et les boutiques des barbiers où l’on écoute des
    histoires. (FLAUBERT, Salammbô, t.  2, 1863, p. 127)
  2. Et ce n’était point encore assez pour elle que les crucifiements de son  cœur : elle se martyrisait aussi dans sa chair par des supplices ignorés et  cachés sous sa robe, par toutes sortes de macérations qu’elle se rappelait des histoires de piété. (GONCOURT, Soeur Philom., 1861, p.290)
  3. C’est  un événement dont  je me rappelle fort bien tous les détails.
  4. 1651 « se rappeler des personnes,  des  choses du passé ». (CORNEILLE, La  Poésie à la peinture, 104 ds Œuvres, éd. Ch. Marty-Laveaux, t. 10,  p. 121)
  5. Ensemble de cordelettes de couleurs  variées, dont la réunion, l’agencement, la combinaison des nœuds étaient  utilisés par les Incas pour calculer ou pour se rappeler des faits  importants. (TLFi)
  6. Le vieux collège, dont je me rappelle, dans  les moindres détails, la façade, la chapelle, les salles de cours…
  7. Que  l’on veuille bien se rappeler de ma ridiculissime éducation. (STENDHAL, H. Brulard, t. 1, 1836, p.  477)
  8. Quand il m’arrive de me rappeler de mon  âme. (PAUL CLAUDEL, La Rose et le Rosaire)
  9. Celui-ci,  flatté, cherche avec effort ce dont il se rappelle. (LARTÉGUY,  Les Tambours de bronze)

Y êtes-vous parvenu(e) à la première  lecture, à la seconde…? Les seules phrases où l’emploi du de  est clairement fautif, selon les grammairiens, ce sont les phrases 7, 8, 9. Dans  les autres, le de est soit une préposition qui introduit un complément du nom  (phr. 2, 3, 6), soit un article partitif (phr. 1, 5). Le de la phr. 4 est  impossible à analyser, le contexte étant insuffisant; ce de peut aussi bien être préposition  qu’article partitif. (Voir ci-dessous le commentaire de Caroline Mongeau et ma réponse.)

FAUT-IL  EN ÊTRE SCANDALISÉ?

Faut-il vraiment  s’indigner de voir des gens utiliser un de après le verbe se rappeler? J’ai personnellement de la  difficulté à le faire, et cela, pour deux raisons. D’abord, l’interdiction  n’est pas absolue. La langue nous  permet  d’utiliser le de, facultativement ou obligatoirement. Tout dépend du  complément; sans oublier qu’elle l’exige devant un  pronom personnel qui est COD! Puis la nature  du de  en question n’est pas toujours évidente; sa détermination est tellement ardue (vous  venez peut-être de le constater) que, dans le feu d’une conversation – et même  à l’écrit –, on peut fort bien l’utiliser à tort, sans s’en rendre compte. C’est  sans doute ce qui fait dire à A. Rey que cette construction « sans cesse combattue par les pédagogues, est très vivante dans  l’usage spontané ». Et où les pédagogues s’alimentent-ils, sinon dans les
grammaires…

L’emploi  du de après se rappeler  n’est pas un problème récent. Déjà, en 1887, Darmesteter [La vie des mots  étudiée dans leurs significations (re-publié par Éditions Champ Libre,  Paris, 1979, p. 104) l’avait noté et, en un certain sens, condamné :

On  disait autrefois : il me souvient; le peuple dit : je me  souviens, et la langue littéraire l’a répété après lui; aujourd’hui la  langue littéraire se rappelle le passé; la langue populaire se  rappelle du passé. La langue littéraire doit-elle l’imiter? Non, jusqu’au  jour où l’académicien lui-même, dans l’abandon de la conversation familière,
aura dit : je m’en rappelle.

Les  Le Bidois (Syntaxe du français moderne, 1968, p.16, # 23), citant
Darmesteter, rajoutent :

Qu’on  nous permette de changer quelques mots à cette conclusion : jusqu’au jour  où l’académicien lui-même, non pas simplement dans l’abandon de la conversation
familière, mais dans sa pleine conscience et responsabilité d’écrivain, aura  dit : je m’en rappelle. En attendant, nous tiendrons ce tour pour ce qu’il  est présentement, un solécisme, et  d’une gravité particulière, étant l’indice d’une tenue d’esprit négligée.

(Ouf !  Que ceux qui font la faute se le tiennent pour dit!)

Le  fait que de nombreux écrivains, et de bons par surcroît, l’utilisent ne suffit
pas, de toute évidence, à les convaincre. Cette construction a pourtant été  trouvée sous la plume de Stendhal, Gustave Flaubert, Francis Jammes, Paul Claudel, André
Gide… (Grevisse,11 éd., # 1369). Est-il nécessaire de rappeler que Claudel et Gide étaient membres  de l’Académie française? De toute évidence, deux académiciens, ça ne fait pas  le poids!

Et  je réserve le mot de la fin à Maurice Grevisse :

Cette tournure populaire [Je m’en RAPPELLE], dans laquelle  l’influence de je m’en souviens est  manifeste, est en voie de s’implanter dans la langue littéraire. Sans doute il  lui manque actuellement la sanction nette du bon usage, mais il semble bien qu’elle doive finir par s’imposer  […] « Notre langue contemporaine, écrit Vendryes (Le langage, p. 188), réussit à imposer, malgré la grammaire,  l’usage de certains tours condamnés jusqu’ici. Tout le monde dit je m’en rappelle au lieu de je me le rappelle… ». […] Remarquez  d’ailleurs que le tour je m’en souviens  a été, lui aussi, à l’origine, un solécisme,  et qu’il a cependant pris la place du tour autrefois seul régulier il m’en souvient. Remarquez en outre que  se rappeler de s’imposera d’autant plus  sûrement que l’emploi de se rappeler comme transitif direct n’est pas possible avec les  compléments me, te, nous, vous […]

(Les  soulignés sont de moi.)

Quand cette  construction finira-t-elle par s’imposer? Je ne saurais dire, car, en matière de langue, il  faut savoir y mettre le temps (1). Fait à remarquer, il commence à y avoir un  certain relâchement dans la condamnation. Le Larousse 2000 disait cette  construction familière et fautive. Dans le Larousse en  ligne, elle n’est plus que familière.  Il y a donc espoir. Mais la patience doit être notre compagnon de route.

Cette  « sanction nette du bon usage » doit venir, non pas des auteurs, qui,  eux, lui font une belle place, mais des grammairiens, ces régents de la langue, qui, eux, lui  refusent encore le droit à l’existence (2). Pour eux, la raison doit l’emporter  sur l’usage. Cette idée, Vaugelas ne la partagerait sans doute pas s’il vivait  encore, car déjà, en 1647, dans la préface de son ouvrage Remarques sur  la langue françoise, il écrivait :

Ainsi l’Vsage est celuy auquel il faut  entièrement se sous-mettre en nostre langue, mais pourtant il n’en exclut pas  la raison ny le raisonnement, quoy qu’ils n’ayent nulle autorité; ce qui  se voit clairement en ce que ce mesme Vsage fait aussi beaucoup de choses contre  la raison… (p. 23)

En un mot  l’Vsage fait beaucoup de choses par  raison, beaucoup sans raison, et beaucoup contre raison. (p.  24)

(Les gras et les soulignés sont de moi.)

L’emploi  du de  après se rappeler, quand l’Usage, enfin!, le reconnaîtra, servira peut-être  d’exemple d’une façon de faire qui est contre  raison. Ce ne sera pas d’ailleurs la première fois que cela se  produira, foi de Vaugelas.

Maurice Rouleau

1-     Jazzman, mot apparu dans la langue vers 1930, n’est toujours pas  naturalisé par le NPR. Il y est toujours, quatre-vingts ans plus tard,  catalogué comme anglicisme!

2- Peut-être  faudrait-il ajouter «  et des dictionnaires », car eux aussi  influent beaucoup sur l’usage. Ne se croit-on pas autorisé à dire telle ou  telle chose parce que tel ou tel dictionnaire en fait mention?

P.-S. – Dans mon prochain billet, je chercherai à savoir pourquoi, dans la famille de ma mère, on utilisait chateau (sans accent) pour désigner le quignon du pain.

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6 commentaires pour SE RAPPELER de (3)

  1. Caroline Mongeau dit :

    Article partitif ? Dans les phrases 1 et 5 (et peut-être la phrase 4, selon le contexte), je vois plutôt le simple pluriel de l’article indéfini.

    • rouleaum dit :

      Bonjour Madame,

      Je vous remercie de votre vigilance. Votre remarque est très pertinente. Je crois avoir fait la preuve par l’absurde de la difficulté d’analyser la fonction du DE après se rappeler. Je n’avais d’yeux que pour le DE que je voyais dans tous les DES qui suivaient se rappeler. J’aurais dû être plus perspicace.
      Je vais apporter une modification à mon billet, car il y a peut-être d’autres lecteurs qui se posent la même question sans pour autant me le signaler.
      Maurice Rouleau

  2. Impressionnant d’informations , merci beaucoup à l’ article de l’écrivain . Il est compréhensible pour moi maintenant , l’ efficacité et l’importance est ahurissant . Merci encore une fois et bonne chance!

  3. Marc81 dit :

    J’avoue être un peu perdu. Comme il est justement indiqué dans le premier commentaire, il s’agit de l’article indéfini au pluriel (pas d’un partitif) dans les phrases 1 et 5… qui rejoignent donc la liste des emplois fautifs, non ?
    A la réflexion, il eût sans doute été plus simple de dire : le seul cas où se rappeler peut se construire correctement avec en ou dont est lorsque ces derniers sont compléments du nom et non du verbe.

  4. Marc81 dit :

    Je n’ai pas eu le plaisir de connaître votre réaction à mes commentaires sur votre billet « se rappeler 3″…

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