Chateau / château / chanteau

Chateau de pain

 

J’entends encore ma mère dire à l’heure du repas : Qui veut le chateau?  (Sans accent circonflexe.) Cette question, elle ne la posait jamais plus de deux fois par pain. Obligatoirement. Pour elle, le chateau, c’était la première tranche de pain qu’elle coupait, après avoir fait, comme toute bonne chrétienne d’alors, une croix sous ce pain avec la pointe de son couteau. La dernière tranche se voyait attribuer le même nom.

Si, aujourd’hui, j’utilise chateau à table, je lis la surprise sur la face de mes convives. De toute évidence, personne ne connaît ce mot. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle mes sœurs ont cessé, bien avant moi, de l’utiliser. J’ai fini par en faire autant; mes propres enfants ne le connaissent pas. Même si je ne l’utilise plus, quand je vois ce morceau de pain, le seul mot qui me vienne à l’esprit, c’est chateau. Il peut difficilement en être autrement, c’est le seul que j’ai jamais utilisé. Les autres mots qui servent à  désigner cette réalité, à savoir croûte, entame, entome, quignon, chignon, font tous partie de mon vocabulaire passif : je les connais, mais je ne les utilise pas.

Quand la conversation m’y incite, je demande à mes interlocuteurs par quel mot ils désignent la première et la dernière tranche d’un pain. Jamais je n’en ai entendu un  me répondre chateau. Alors, comment expliquer que ce mot fasse partie de mon vocabulaire, à moi et à la famille de ma mère, mais à personne d’autre? Serai-je celui qui aura signé l’arrêt de mort de ce mot? Le dernier à l’avoir utilisé? Peut-être que oui. Mais avant d’en être le fossoyeur, j’ai voulu en savoir plus sur ce mot rare, sur cet hapax (1), pour parler comme les linguistes.

C’est connu, il est plus facile d’émettre des hypothèses que de les démontrer. Il en est de même pour cette particularité lexicale qui est mienne. Je me suis donc mis en frais d’en examiner quelques-unes de plus près.

Hypothèse 1 : la déformation d’un mot?

Il est possible que chateau soit une déformation. Si tel est le cas, reste à savoir de quel mot il s’agit. D’un mot anglais (ex. bécosses), d’un mot français (ex. : choutiam, entome ou entoumer)? Difficile à dire, car les transformations que peut subir un mot sont parfois déroutantes.

Le mot bécosses, par exemple, qui désignait, et qui désigne encore à  l’occasion,  « les toilettes extérieures, rudimentaires, d’autrefois » est la déformation du mot anglais backhouse, défini de la même façon par le Merriam-Webster  : a small building having a bench with holes through which the user may defecate or urinate. Dans Cesse de me bâdrer avec cette affaire-là (Dict. Bélisle), bâdrer est la déformation du verbe anglais to bother : importuner. C’est dire que le terme d’origine n’est pas toujours aussi apparent qu’on le voudrait.

Choutiam (mot utilisé partout au Québec, selon Dulong, et que j’utilisais dans ma jeunesse) en est un autre bel exemple. C’est la déformation de Chou de Siam, mot français s’il en est, que l’on a remplacé, en 1768, par rutabaga, mot d’origine suédoise. Peut-être qu’un vent d’exotisme soufflait alors sur la France! Qui sait? L’Académie française a déjà consigné le terme chou de Siam, dans les 4e et 5e éditions (1762 et 1798) de son dictionnaire. C’est donc dire qu’au moment où arrivaient, de Bacilly (Basse-Normandie), mes ancêtres paternels et, de Saint-Jean-de-Luz (Aquitaine), mes ancêtres maternels, le terme utilisé pour désigner ce chou-rave était alors chou de Siam. Et mes ancêtres ne se distinguaient pas, à cet égard, des autres Français, venus coloniser la Nouvelle-France. C’est par la suite que ce mot a été modifié, à l’oral d’abord puis à l’écrit, pour devenir finalement choutiam.

Autres exemples de déformations : chousse pour souche, entome pour entame, entoumer (que l’on trouve dans Pantagruel, de Rabelais) pour entamer.

Pour ce qui est de chateau, la question reste en suspens.

Hypothèse 2 : un régionalisme?

Un régionalisme étant un fait de langue propre à une région, j’attribue à «  région » un sens à la fois très restreint (une famille) et très large (un pays). De plus, je suppose que le mot en question est écrit correctement et qu’il a le sens que lui donnait ma mère. Alors la question est de savoir si chateau est vraiment un régionalisme.

Si ce terme n’était utilisé que dans mon patelin d’origine, à savoir Sorel, mes sœurs, qui y ont toujours vécu, ne se seraient pas butées, dans leur jeunesse, à un mur d’étonnement, d’incompréhension quand elles l’utilisaient, et elles n’auraient pas cessé de l’employer.

Si ce terme n’est pas connu dans mon patelin, le serait-il ailleurs dans la province de Québec? Il semblerait que non. J’en veux pour preuve, bien qu’incomplète, les résultats d’un petit sondage que je faisais assez régulièrement quand je donnais des formations en traduction un peu partout dans la province : personne ne connaissait ce terme.

Serait-il connu à l’extérieur du Québec? Pas plus, car je posais la même question quand je donnais des formations, d’un bout à l’autre du pays (Nouveau-Brunswick, Ontario, Saskatchewan et Colombie britannique) et j’obtenais toujours la même réponse. Bref, si c’est un régionalisme, il cache bien ses origines.

Hypothèse 3 : un régionalisme tombé dans l’oubli?

Le fait que, de nos jours, personne ne connaisse ni n’utilise le mot chateau ne l’exclut pas nécessairement de la classe des régionalismes. Il peut fort bien en avoir été un, puis, sous diverses influences, être disparu du vocabulaire des gens du  pays.

Pour m’en assurer, j’ai fouillé certains ouvrages susceptibles de me fournir ce genre de renseignement : le dict. Boulanger (2), qui décrit le français parlé au Québec;  le dict. Bélisle (3) et le dict. Dulong (4), qui se sont intéressés aux canadianismes.

Pour m’en assurer, j’ai fouillé certains ouvrages susceptibles de me fournir ce genre de renseignement : le dict. Boulanger (2), qui décrit le français parlé au Québec; le dict. Bélisle (3) et le dict. Dulong (4), qui se sont intéressés aux canadianismes.

  •  Dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, de Jean-Claude Boulanger (1992), on ne trouve pas ce mot.
  • Dans le Dictionnaire général de la langue française au Canada, de Louis-Alexandre Bélisle (1957), chateau brille par son absence. Par contre, à château (avec accent), on y trouve une acception régionale : « patin de chaise berceuse » : Les châteaux de ma chaise son usés. 
  • Dans le Dictionnaire des canadianismes, de Gaston Dulong (1ère éd., Larousse, 1989), une heureuse surprise m’attend : je trouve enfin le mot tant cherché. L’auteur nous renvoie toutefois à chanteau, où l’on peut lire : 1- Chanteau de chaise : arceau, patin d’un siège à bascule; 2. Vx ou rég. en fr. Chanteau de pain : gros morceau de pain, quignon. Syn. voir : chignon de pain (5).

Force m’est de reconnaître que chateau est une déformation de chanteau, mot qui ne serait plus utilisé au Québec, mais qui l’a été puisque le Bélisle le consigne. Ce mot y est défini de la façon suivante :

Morceau coupé à un grand pain. Chanteau de pain bénit ou absol. chanteau, le morceau qu’on envoie à la personne qui doit rendre le pain bénit le dimanche suivant.

Toujours intrigué par la rareté de ce terme, je décide de poursuivre mes recherches, cette fois à partir de chanteau. Je le retrouve dans un glossaire acadien (6). Son auteur, Pascal Poirier, nous dit au sujet de ce mot :   

La coutume, si chrétienne, évocatrice de la première église, de distribuer le pain béni aux offices religieux du dimanche persiste encore dans quelques recoins de l’Acadie (7), mais est à la veille de disparaître à tout jamais. De ce pain béni par le célébrant, le chanteau, morceau du bout et le plus doré, était réservé pour le prêtre, et le plus gros allait d’ordinaire à la chaumière d’un pauvre s’il s’en trouvait dans la paroisse. […]

Au point de vue philologique, ce qu’il y a de particulier au mot chanteau, c’est que les Acadiens l’appellent château : le château du pain béni ou même d’un pain quelconque.

Dans cette description du chanteau, Poirier nous fournit deux détails intéressants : c’est le morceau du bout  non plus du seul pain béni(t), mais d’un pain quelconque. C’est exactement dans ce sens que ma mère l’utilisait, sans toutefois y mettre l’accent. Comme ces détails ne figurent dans aucun autre dictionnaire, je me suis demandé si cette acception était typiquement  acadienne? Une recherche dans les Dictionnaires d’autrefois me permet de répondre par la négative. En effet, dans son Thresor de la langue françoyse (p.112), publié en 1606, Jean Nicot nous apprend que chanteau :

Est une piece trenchée de l’encongneure d’une grande et entiere. On en use particulierement en pain benict, dont le chanteau est la piece trenchée du bord d’iceluy, qui se baille à celuy qui le doit faire le dimanche prochain ensuyvant […] Le Languedoc dit un cantel de pan pour une piece de pain, […]

Le chateau de ma mère, tout comme le château des Acadiens, serait donc la déformation de chanteau, terme qui désignait à l’origine (c.-à-d. aussi loin que je puisse remonter : 1606) la tranche du bout. Et c’est précisément dans ce sens que
ma mère l’utilisait. Ce terme a, très peu de temps après, perdu cette particularité, car, dans la 1ère édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il ne désigne plus la tranche du bout, mais simplement un :  Morceau coupé d’un grand pain. Il a pris un gros chanteau de pain.  /  On appelle, Chanteau de pain benit, ou  absolument, Chanteau, Le morceau de pain benit qu’on envoye à celuy qui  doit rendre le pain benit la feste ou le Dimanche prochain. C’est encore ce sens que nous fournit le Petit Robert 2010, avec toutefois les marques d’usage  Vx ou région.

Le mot chateau qu’utilisait ma mère a enfin livré une partie de son secret. Mais une partie seulement. Quant à savoir comment il se fait que l’acception que Nicot donnait à ce mot, en 1606, soit toujours celle que ma mère et moi  lui donnions, 500 ans plus tard, restera, je le crains, un mystère.

Maurice Rouleau

(1)  hapax : mot, forme, emploi dont on ne peut relever qu’un exemple (à une époque donnée ou dans un corpus donné); attestation isolée.

(2)   http://www.salic-slmc.ca/showpage.asp?file=org_serv_ling/ress_lexico/ouvrages_lexico/dicos_francais/1992_boulanger&language=fr&updatemenu=false&noprevnext

(3)    http://www.salic-slmc.ca/showpage.asp?file=org_serv_ling/ress_lexico/ouvrages_lexico/dicos_francais/1957_belisle&language=fr&updatemenu=false&noprevnext

(4)     http://www.septentrion.qc.ca/catalogue/livre.asp?id=72

(5)    Chignon de pain (gros morceau de pain) : canadianisme (utilisé partout au Québec, selon Dulong). Également consigné dans le Glossaire du parler français au Canada (1930) http://cltr.blogspot.com/2006/08/glossaire-du-parler-franais-au-canada.html

(6)   http://www2.umoncton.ca/cfdocs/cea/livres/doc.cfm?ident=G0103&nform=T&retour=nul

(7)     Selon Wikipedia, l’Acadie est une région nord-américaine, comptant environ 500 000 habitants, majoritairement des Acadiens, dont la principale langue est le français. Pour en savoir plus, voir  http://fr.wikipedia.org/wiki/Acadie

P.-S. –  Dans mon prochain billet, j’examinerai l’influence que peut avoir l’actualité sur la langue, parlée ou écrite. Je me pencherai sur les mots tsunami et raz
de marée
.

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