Raz de marée

Actualité et langue

1-    Raz de marée

Le 11 mars 2011, un séisme secoue le nord du Japon. Suivent le tsunami, les répliques, la défaillance d’une centrale nucléaire et la contamination par la radioactivité d’à peu près tout ce qui se trouve dans les environs. De telles catastrophes font nécessairement les manchettes. Les gens, y compris les  journalistes, sont alors amenés à employer, parfois d’une façon que d’aucuns  diraient abusive, certains mots peu courants, imposés par les circonstances.  Parmi ces mots, il y a non seulement des substantifs (ex. raz de marée, tsunami, épicentre, plaque tectonique, subduction, réplique), mais aussi des adjectifs (ex. nucléaire, radioactif, sismique, tellurique).

Dans ce premier billet sur la relation entre l’actualité et la langue, nous allons nous attarder au substantif raz de marée, apparu dans la langue en 1680. Dans le prochain billet, nous examinerons le terme tsunami, apparu, lui, en 1915. L’emploi de ces deux mots pose problème, soit parce que l’utilisateur lui donne un sens que ne reflètent pas les dictionnaires, soit parce que ces derniers ne s’entendent pas toujours sur son acception.

Graphie              

S’il est vrai que ce mot est apparu dans la langue en 1680, ce n’est pas sous cette graphie qu’il fait son entrée dans le Dictionnaire de Richelet, mais bien sous celle de rat de marée. Il faut attendre la 6e édition (1832-1835) du DAF (Dict. Acad. Française) pour le voir écrit ras de marée. Dans l’édition suivante (1878), il change à nouveau pour devenir raz de marée. Depuis lors, il ne s’est jamais écrit autrement qu’avec un « z ».

L’apparition des traits d’union est récente. J’ai retrouvé cette graphie pour la première fois dans le premier Petit Robert (1967) : raz de marée ou raz-de-marée, nous indiquait-on.  Ce n’est que dans l’édition de 1993, premier NOUVEAU Petit Robert, que l’ordre de présentation change : le terme avec traits d’union arrive en premier. C’est sans doute une façon d’indiquer, sans le dire carrément, qu’on privilégie une graphie. Subrepticement, on influe sur l’usage : en 1967, on l’aurait écrit surtout sans traits d’union, mais à partir de 1993, on préférerait le voir écrit avec traits d’union. Le Larousse ne semble pas suivre le même principe que le Robert pour ce qui est de la présentation d’un terme à double graphie. En effet, que ce soit dans l’édition 2000 ou dans l’édition en ligne, le Larousse accorde toujours préséance au terme sans traits d’union, même s’il reconnaît que l’autre graphie, celle avec traits d’union, est la plus fréquente.

Sens propre

Il n’y a pas que la graphie qui a changé avec les années. Le sens aussi. Dans la 6e éd. du DAF, rat de marée désignait un bouillonnement occasionné, en quelque endroit de la mer, par la rencontre de deux marées, de deux courants opposés. Littré, 40 ans plus tard, le définit d’une autre façon; il y ajoute même une précision sur la cause possible de ce phénomène :

soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause est encore inexpliquée, mais qu’on attribue à des volcans sous-marins; il porte en un instant les vagues sur la terre, à la hauteur de plusieurs mètres, tellement que des villes entières en ont été submergées.

Dans les 7e (1878) et 8e (1932-1935)  éditions du DAF, on définit raz de marée comme Littré l’a fait, mais de façon plus succincte : on reste muet sur la cause
possible d’un tel soulèvement.

Comment les dictionnaires d’aujourd’hui définissent-ils ce terme? Aussi étonnant que cela puisse paraître, cela peut dépendre du dictionnaire consulté. En effet, selon le Petit Robert 2010, c’est une vague isolée et très haute, d’origine sismique ou volcanique, qui pénètre profondément dans les terres. ➙ aussi tsunami. Selon le Larousse en ligne, c’est plutôt un envahissement exceptionnel du rivage par la mer, produit par une lame de tempête, un tsunami ou un plissement sous-marin. C’est dire que le raz de marée (défini par le Robert)  serait la cause du raz de marée (défini par le Larousse en ligne). Allez-y comprendre quelque chose… (1) Fort heureusement, la majorité des dictionnaires s’entendent, à peu de choses près, sur une définition. À peu de choses près, parce que, si la cause de ce phénomène constitue vraiment un trait sémantique (nous verrons ce qu’il en est dans le prochain billet), c’est-à-dire un élément essentiel de la définition, alors les différentes sources ne s’entendent pas  parfaitement. On le dit provoqué tantôt par un séisme, une éruption volcanique sous-marine ou une tempête (le Larousse 2000); tantôt par un tremblement de terre, une éruption sous-marine ou un ouragan (le Boulanger); tantôt, tout simplement, par un tremblement de terre ou par une éruption volcanique sous-marine (Antidote); ou encore plus simplement par un phénomène sismique (TLFi).

Vouloir utiliser correctement le terme raz de marée, c’est en connaître parfaitement le sens. Malheureusement, les dictionnaires ne nous sont pas d’une très grande utilité, comme nous venons de le voir. Il y a un manque d’harmonisation entre eux. L’harmonisation est toutefois une arme à deux tranchants, comme l’a démontré récemment Hugo Lafrance, de façon très convaincante, dans l’Actualité langagière : harmoniser ne signifie pas repiquer.

Sens figuré        

               Le sens de raz de marée, que nous venons de présenter, est appelé « sens propre », ou sens premier du mot; cet emploi renvoie généralement à des choses concrètes. Dans le cas qui nous intéresse, il s’agit d’un terme technique du domaine de la géographie. Ce n’est que plus tard, quand la langue générale a commencé à s’en servir, qu’on l’a appliqué des choses abstraites ou imagées. On parle alors de « sens figuré », sens qui permet à l’émetteur (celui qui parle, qui écrit) d’interpeller l’imaginaire du récepteur (celui qui écoute, qui lit) et ainsi de faire passer une sensation, une émotion, une idée que ne permettrait pas l’utilisation du mot au sens propre (2).

Quel sens a donc ce terme au figuré? Les dictionnaires consultés (Robert, Larousse, TLFi, Boulanger) ont retenu l’idée de « bouleversement ». À l’unanimité. C’est, nous dit-on, un bouleversement de l’ordre  politique, social. Et généralement on le fait suivre d’un adjectif tel que gaulliste, socialiste, conservateur, etc. Dernier exemple rencontré : raz de marée orange. C’est ainsi que l’on a parlé du succès inattendu du Nouveau Parti démocratique (NPD), aux dernières élections fédérales du 2 mai 2011. Mais l’idée véhiculée par cette formulation est-elle réellement celle d’un bouleversement? Ne fait-on pas plutôt allusion à la vague de popularité du parti néo-démocrate, qui est allée croissante à mesure que la campagne se déroulait. Au point que le jour des élections, le NPD a fait élire assez de députés pour constituer l’opposition officielle. Je ne nie pas que le résultat des élections soit inattendu, qu’il crée un changement sur l’échiquier politique, mais parler de « bouleversement » est peut-être un peu fort. L’idée que l’on veut mettre de l’avant est bien plus celle d’une « forte augmentation » du nombre de votes qu’un « bouleversement ». En optant pour « bouleversement », les dictionnaires ont privilégié l’effet de la vague plutôt que la vague elle-même. Ont-ils raison? Le moins que l’on puisse dire c’est qu’il y a harmonisation entre les sources! Mais, à quoi tient cette harmonisation?…

Comment la grande presse utilise-t-elle ce mot? Avec le sens de « vague » ou celui de « bouleversement »? Avec l’acception figurée, consignée dans les dictionnaires? Rien n’est moins certain. En voici trois exemples. Comme nous allons voir, aucune de ces occurrences n’éveille l’idée d’un  bouleversement » quelconque, politique ou social.

  • « Pollution : le raz de marée silencieux » : Ici, on parle de l’augmentation de la contamination de notre environnement, donc de la pollution, que les scientifiques tiennent responsable du nombre croissant de certaines maladies.
  • « Immobilier québécois: pas de raz-de-marée de vendeurs à l’horizon » :  Ici, c’est de l’augmentation du nombre de propriétés mises en vente qu’il est question. Cette forte hausse ne « laisse toutefois pas présager un raz-de-marée de maisons à vendre sur le marché immobilier ».
  • « Un raz-de-marée pour Noir silence » :  Ici, on décrit le boom médiatique créé par la révélation du changement de sexe d’un des membres du groupe Noir silence.

Même s’il est utilisé figurément, raz de marée ne signifie pas, ici, « bouleversement », comme les dictionnaires le disent. D’ailleurs, si l’on examine attentivement les exemples cités par ces ouvrages, on est en droit de s’interroger sur le sens réel du terme utilisé au figuré : raz de marée gaulliste,  socialiste, conservateur. S’agit-il vraiment d’un « bouleversement »? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une « vague » de popularité? Cette vague aura, j’en conviens, des conséquences sociales, politiques, qui peuvent aller qu’à un bouleversement de l’ordre établi. Mais, ce « bouleversement » ne se produira que dans les cas extrêmes. Alors a-t-on bien fait de définir raz-de-marée, au figuré, par le cas extrême? Moi, j’en doute. Et vous?

Maurice Rouleau

(1)    Preuve, s’il en fallait une, qu’un dictionnaire n’est pas infaillible. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on trouve quelque chose dans un dictionnaire qu’on est obligé d’y croire.

(2)    Sens propre / sens figuré

  1. aboyer : le chien aboie à l’approche d’un étranger; l’adjudant aboie ses ordres;
  2. pêcher : j’ai pêché une morue; je me demande où il va pêcher ces histoires;
  3. tomber : il est tombé par terre; je suis tombé par hasard sur mon meilleur ami.

 P.-S. –  Dans mon prochain billet, je me pencherai sur le cas de tsunami. J’examinerai le rapport qu’entretient ce terme avec raz de marée. Est-ce vraiment son jumeau homozygote?

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2 commentaires pour Raz de marée

  1. Jean Lachaud dit :

    On aime à penser que c’est l’adjuDant qui aboie ses ordres, l’adjuvant étant, lui, occupé ailleurs !

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