Tsunami

Actualité et langue

2 – Tsunami

 

Selon le Robert, tsunami, mot d’origine japonaise, aurait fait son apparition dans la langue française en 1915 (1). Il serait donc d’un emploi beaucoup plus récent que raz de marée.

Même si ce mot se trouve dans le Petit Robert depuis 1967, il ne figurait pas dans la 8e éd. du DAF (Dict. Acad. Française). Peut-être qu’en 1935 ce nouveau mot n’était pas encore assez utilisé pour mériter d’y figurer. Nous verrons, dans une dizaine d’années peut-être, ce que l’Académie aura alors décidé. Même si la rédaction de la 9e édition est commencée depuis 1985, on n’en est rendu qu’à la lettre « p ». Il faut comprendre qu’à raison de trois heures de travail par semaine les Académiciens chargés de la révision du dictionnaire ne peuvent que se hâter lentement…

Sens propre

Contrairement à celui de l’Académie française, les principaux dictionnaires de langue reconnaissent à tsunami le droit à l’existence.

Selon le Petit Robert (1967-1992), un tsunami, c’est un raz de marée des côtes du Pacifique, une vague séismique. En 1993, c’est-à-dire dans le Nouveau Petit Robert, la définition change : un tsunami devient une onde océanique engendrée par un séisme ou une éruption volcanique. Plus tard, on y ajoutera provoquant d’énormes vagues côtières. Ce changement s’observe d’ailleurs dans presque tous les dictionnaires. Dans le Larousse 2000, on trouve : onde océanique superficielle, engendrée par un séisme, une éruption sous-marine, un glissement de terrain. (On dit parfois improprement raz de marée.) (2). Dans le Larousse en ligne, la formulation est non seulement légèrement modifiée, mais rédigée dans un français particulier (3) : onde océanique superficielle engendrée par un choc  tellurique comme un séisme, une éruption sous-marine, un glissement. Se propageant très rapidement 800 km/h avec une faible amplitude 1m, il n’est pas ressenti par les bateaux. En abordant les côtes, la vitesse diminue et la hauteur augmente parfois jusqu’à 20 m. Le TLFi le considère de même : onde océanique solitaire, immense vague ayant pour origine un tremblement de terre, une éruption volcanique sous-marine ou la chute dans la mer de grands pans de falaises ou de glaciers, et provoquant de graves dégâts quand elle déferle sur une côte. Synon. raz de marée (2)Le dictionnaire d’Antidote est le seul que je connaisse qui fasse bande à part; selon lui, c’est toujours un raz-de-marée  provoqué par un séisme (2).

Que conclure de ce tour d’horizon, sinon que ces différents ouvrages ne perçoivent pas cette réalité de la même façon. Quel rapport voient-ils entre raz de marée et tsunami? Tout dépend de celui que vous consultez.

Un rapport de synonymie?

Le Larousse en ligne et le TLFi nous disent carrément que tsunami est synonyme  de raz-de-marée. Le Nouveau Petit Robert semble aller dans le même sens, sans toutefois être aussi explicite; il ne fait que le laisser entendre (raz-de-marée ➙aussi tsunami ). La flèche, « suivie d’un mot en gras, présente un mot qui a un grand rapport de sens avec le mot traité », nous dit le Tableau des termes, signes conventionnels et abréviations. Pourquoi alors avoir ajouté « aussi »? Veut-on par là insister davantage sur le  rapport, sans aller jusqu’à dire ouvertement qu’il s’agit  d’un synonyme? Si vraiment tsunami est synonyme de raz-de-marée, pourquoi avoir emprunté un mot japonais pour décrire une réalité qui possède déjà un nom français? Pour la même raison que rutabaga, mot suédois, a remplacé le mot français chou  de Siam?…

Selon le Larousse 2000, ces deux termes ne seraient pas synonymes, car on peut y lire : « On dit parfois improprement raz de marée ». D’ailleurs, ce même dictionnaire ne nous dit-il pas qu’un raz de marée peut être provoqué par un tsunami!

Alors, ces deux termes, sont-ils synonymes ou non? Les dictionnaires ne nous sont pas d’une grande aide pour répondre à cette question. À quel dictionnaire faudrait-il  se fier? Si ces termes ne sont pas synonymes, quel rapport entretiennent-ils donc entre eux?

Un rapport d’hyperonymie/hyponymie?

Ouvrons ici une parenthèse.

Un hyperonyme, c’est un mot qui sert de classificateur à un autre mot (un générique); l’hyponyme est son contraire (un spécifique). Dans un dictionnaire, on définit toujours un terme en fonction de son hyperonyme. C’est ainsi qu’un chat est défini comme un « mammifère »; un mammifère,  comme un « vertébré »; un vertébré, comme un « animal ». On passe donc du particulier au général. Il faut qu’il en soit ainsi, sinon on ne définirait rien, on tournerait en rond.

Fin de la parenthèse.

Toute définition fournie par un dictionnaire est censée être bien rédigée, car elle  est l’œuvre d’un spécialiste en dictionnairique. Alors, quand un tel ouvrage définit tsunami par raz de marée – comme le fait toujours le dictionnaire d’Antidote –, il faut en conclure que raz de marée est un générique et tsunami un spécifique (4). Quand, en plus, on précise que c’est un « raz-de-marée des côtes du Pacifique » comme l’a fait le Petit Robert, de 1967 à 1992, cela signifiait que seul un raz de marée qui frappait les côtes du Pacifique était un tsunami. Comment alors appeler un raz de marée qui frappe les côtes de l’Inde?…  Vous comprenez pourquoi, en 1993, le Nouveau  Petit Robert a éliminé « des côtes du Pacifique » de la définition de tsunami. Ce n’était pas tout simplement pas un trait sémantique.

Nous avons vu qu’à compter de 1993 on a changé d’hyperonyme dans la définition de tsunami : raz-de-marée est devenu onde océanique. Pourquoi avoir changé de générique? Parce qu’on voulait éviter de définir un terme en recourant à son synonyme? Parce qu’on s’est rendu compte que le rapport entre tsunami et raz de marée n’en était pas un d’hyperonymie ? Parce qu’on a prêté une oreille attentive aux
scientifiques qui travaillent dans le domaine? Qui sait?

Chose certaine, les scientifiques font une différence entre ces deux termes. La distinction tient à la cause du phénomène : météorologique ou géologique , et non à sa nature, car, dans les deux cas, il s’agit d’une onde océanique. Raz de marée désignerait  une onde provoquée par un phénomène météorologique (tempête, ouragan); tsunami, une onde générée par un phénomène sismique. Tsunami et raz de marée seraient donc synonymes si l’on ne se limitait, pour les définir, qu’à leur nature, mais non  synonymes si leur cause devient un trait sémantique. C’est dire que les définitions de tsunami, présentées au début du présent billet et tirées des divers dictionnaires,  nécessiteraient quelques retouches.

Il faut reconnaître que cette distinction basée sur la cause du phénomène, distinction faite par les scientifiques, n’est pas très bien connue du grand public. Il suffit de lire la grande presse pour s’en rendre compte. En voici quelques exemples, tous tirés de sites français (titre guillemété + début de l’article):

  1. «Un tsunami dévastateur qui a tout emporté » : Venu du large, le raz-de-marée
    a submergé la côte nord-est du Japon (Figaro).
  2. « Raz-de-marée sur le Pacifique » : Après la côte nord-est du Japon, des tsunamis ont touché un grand nombre de zones côtières du Pacifique où l’alerte avait été rapidement donnée (Nouvelle République).
  3. « Alerte au tsunami dans toute la zone Pacifique » : Le séisme de magnitude 8,9 qui a frappé le Japon a provoqué un raz-de-marée sur la côte nord est de l’archipel. Une vague de 10 mètres de haut a déferlé sur la région de Sendai (France-info).
  4. « Alerte au tsunami au Japon » : Une alerte au tsunami a été lancée lundi à la suite d’un séisme dans le nord du Japon, a rapporté la chaîne de télévision publique NHK  en précisant que la vague du raz-de-marée devrait atteindre les 50 centimètres (Europe1).

De toute évidence, ces journalistes utilisent indifféremment tsunami et raz-de-marée; ce sont, pour eux, des synonymes. De plus, si l’on se fie aux résultats obtenus sur Google, raz-de-marée serait en train de tomber en désuétude au profit de tsunami (5).

Sens figuré

Avec le temps, raz de marée s’est vu attribuer un sens figuré, mais pas tsunami. Du moins pas encore. Seul le Petit Robert 2010 l’utilise comme tel sans toutefois le définir : Fig. Un tsunami de virus. Le tsunami de la croissance. déferlante, raz (de marée). Que sous-entend-on? Si c’est l’idée de dévastation qu’une telle vague cause sur la terre ferme, comment interpréter les deux exemples du Robert? C’est fort probablement celle de vague, car le Robert nous renvoie à deux termes qui ont un grand rapport avec ce mot, à savoir « déferlante » et « raz-de-marée ». Ce ne serait  qu’un synonyme de vague? Pourquoi alors utiliser tsunami? Vague est pourtant plus court. Certes, mais il est moins exotique… Il fait moins in.

Les dictionnaires ont beau ne pas donner à tsunami un sens figuré précis, les locuteurs, eux, ne se gênent pas pour le faire. Mais ce sens qu’on lui attribue ne semble pas faire consensus. Voyons quelques occurrences.

Il arrive qu’il soit utilisé avec le sens de « vague », soit explicitement comme  dans un article publié le lendemain de l’élection du 2 mai : « La vague orange s’est transformée en tsunami emportant tout sur son passage, hier, en Outaouais et au Québec », soit implicitement, comme ce fut le cas, dans la bouche de Wajdi Mouawad. En entrevue à Radio-Canada, il s’est dit étonné par le tsunami de protestations qu’a provoqué l’annonce de la participation de Bertrand Cantat au spectacle qu’il montait : Le cycle des femmes. Ce que l’on appelait autrefois une vague de protestations est devenu, dans sa bouche, un tsunami de protestations (6). Pourquoi pas un raz-de-marée  de protestations?

D’autres emplois de tsunami laissent également le lecteur un peu déconcerté. Je vous laisse deviner ce que les auteurs voulaient dire en recourant à ce terme d’actualité :

                On en trouve bien d’autres : tsunami de la faim; tsunami de tendresse; tsunami de haine; tsunami de l’US. Navy; tsunami de boutons de manchette; tsunami de la vérité; tsunami de la croissance; tsunami de plus de 44 milliards de DH; tsunami de la repentance; Les soldes, ce tsunami de connerie (sic). Et j’en passe.

           Si l’une des qualités d’un texte bien écrit est d’être compris à la première lecture, il faut reconnaître que l’emploi de tsunami n’y contribue absolument pas. Faudrait-il attendre que les dictionnaires s’entendent sur son sens figuré avant de l’utiliser? Pas
nécessairement, mais il faut reconnaître que son emploi n’assure pas à la phrase où il se trouve la limpidité de style qu’on devrait attendre de tout texte bien écrit.

Vouloir utiliser un mot à la mode n’est pas garant d’un style clair.

Maurice Rouleau

(1)    J’utilise le conditionnel par déformation professionnelle. Je ne peux, comme
scientifique, avancer une idée sans pouvoir la documenter ni rapporter un fait sans l’avoir vérifié. Comme l’année 1915, comme datation, n’est associée, dans le Petit Robert, à aucun document particulier, il m’est impossible d’endosser cette information. Cela ne signifie pas pour autant qu’il y a erreur.

(2)    J’ai mis en rouge cette information pour que vous puissiez la retrouver rapidement
le moment venu.

(3)   J’ai mis en gras ce qui me semble douteux : onde océanique superficielle engendrée par un choc tellurique comme un séisme, une éruption sous-marine, un glissement. Se propageant très rapidement 800 km/h avec une faible amplitude 1m, il n’est pas ressenti par les bateaux. En abordant les côtes, la vitesse diminue et la hauteur augmente parfois jusqu’à 20 m.

  • Peut-on dire que la terre peut subir un choc? qu’un glissement est un choc tellurique?
  • Grammaticalement, l’antécédent de « il » ne devrait-il pas être « onde »?
  • « En abordant…, la vitesse »! Cela n’est pas sans me rappeler : « En allant à bicyclette, la vache m’a frappé »! Belle anacoluthe.

(4)  Si un tsunami est un raz-de-marée, un raz-de-marée n’est pas nécessairement un tsunami  (tout comme un chien est assurément un mammifère, mais un mammifère n’est pas obligatoirement un chien).

(5)  Une recherche sur Google nous a permis de relever 912 000 occurrences de raz de marée et 332 000 000, de tsunami. Près de quatre fois plus! Même si ces données n’ont aucune valeur scientifique, elles n’en révèlent pas moins une forte tendance.

(6)  Sur Google, on trouve près de 400 000 occurrences de « vague(s) de protestations », mais seulement 1410, de « tsunami de protestations ». Le moins que l’on puisse dire, c’est que la tendance n’est pas encore renversée, contrairement à tsunami vs raz-de-marée.

P.-S. –  Dans les deux prochains billets, je me pencherai sur le cas de l’adjectif feu/feue. J’examinerai d’abord son accord et son origine, puis son sens et son emploi.  Le tout à partir d’une notice nécrologique qui m’a été soumise.

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4 commentaires pour Tsunami

  1. André Versailles dit :

    Bonjour,
    J’ai plaisir à vous lire et j’apprécie beaucoup votre travail de réflexion et de recherche. Ne le prenez donc pas mal si je vous invite à vous relire avant publication…
    Dans votre billet sur le mot tsunami, je trouve, dans la 5e note, « 912 000 occurrences », puis « 332 000 », puis « Près de quatre fois plus! ». Soit les nombres sont inexacts, soit le calcul l’est! Qui plus est, cette note, censée illustrer un propos (« raz de marée serait en train de tomber en désuétude au profit de tsunami », le contredit plutôt.
    Sans malice.

    • rouleaum dit :

      Une erreur est toujours possible. Alors je ne suis jamais offusqué quand un lecteur m’en signale une. Bien au contraire, je lui en suis reconnaissant. Et j’y apporte la correction sur-le-champ. Mais cette fois-ci, je ne le peux pas, car, moi, je lis bel et bien 332 000 000 et non pas 332 000, comme vous l’indiquez. Y aurait-il eu erreur de transmission du texte?

      • André Versailles dit :

        Le courriel porteur de votre rubrique sur le mot tsunami me montre que j’avais mal lu. Désolé! Avant de vous inviter à vous relire avant publication, c’est moi qui aurais dù vous relire ou le faire plus attentivement!

        Au plaisir de vous lire.

        André Versailles

  2. Ping : Seisme larousse | Proxycommalpha

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