Accord du participe passé (1)

Les caprices de l’accord du participe passé

Règle de base

(1)

                En 1647, Vaugelas se plaignait de la méconnaissance, trop généralisée à son goût, de  la règle d’accord du participe passé. C’est d’ailleurs ce qui l’a amené  à rédiger une Remarque intitulée De l’vsage des participes passifs, dans les preterits (1). Elle commence ainsi :

En toute la Grammaire Françoise, il n’y a rien de plus important, ny de plus ignoré. Je dis, de plus important, à cause du frequent vsage des participes dans les preterits, et de  plus ignoré, parce qu’vne infinité de gens y manquent.    

Voici, en exemples, ce que Vaugelas professait alors – je vous fais grâce des explications fournies, car elles sont parfois fantaisistes (2).

  1. J’ai reçu des lettres;
  2. Les lettres que j’ai reçues;
  3. Les habitans nous ont rendu maîtres de la ville; le commerce les a rendu
    puissans;
  4. Nous nous sommes rendus maîtres (exception : elle s’est trouvé
    guérie tout à coup);
  5. Elle s’est fait peindre; c’est une espèce de fortification que j’ay appris
    à faire;
  6. La peine que m’a donné cette affaire.

Selon Vaugelas, l’accord dans les exemples 1 et 2 n’a jamais posé problème. Pour ce qui est des exemples 3 et 4, les accords sont, dit-il,  « contestez, mais la plus commune et la plus saine opinion est pour eux. » Le 5e exemple ne présente « point de difficulté, toute la Cour et tous nos bons Autheurs en vsent ainsi. » Dans le 6e exemple, l’accord est présenté comme une « belle et curieuse exception à la Reigle des preterits participes ». Comme on peut le voir, les exceptions ne datent pas d’hier!

Vaugelas s’arracherait sans doute les cheveux (ou la perruque, qui sait?) si, de retour sur terre, après plus de 400 ans, il constatait que rien n’a vraiment changé : l’accord du participe passé est toujours problématique. La règle, qui a changé  un peu, est pourtant fort simple :

1-     le p.p. sans auxiliaire s’accorde, comme tout adjectif qualificatif, en genre et en nombre avec le nom ou le pronom auquel il se rapporte;

2-     Le p.p. conjugué avec être s’accorde en genre et en nombre avec le sujet du verbe;

3-     Le p.p. conjugué avec avoir s’accorde en genre et en nombre avec l’objet direct quand ce dernier le précède; il est invariable s’il le suit ou s’il n’y a pas d’objet direct.

Les rédacteurs fautifs peuvent toujours, pour justifier leur faiblesse à ce chapitre, accuser la complexité des trop nombreux cas particuliers, qui agrémentent l’énoncé de la règle générale. Ils sont nombreux, j’en conviens, mais ce n’est pas toujours là que le bât blesse. Souvent, c’est la règle de base qui n’est pas respectée.

Ce constat m’amène à me poser deux questions fondamentales : Comment expliquer qu’on fasse encore ce genre de faute? D’où nous vient cette façon d’accorder le participe passé?

Pourquoi fait-on toujours ce genre de faute?

On pourrait penser que c’est par ignorance. Possible, mais surprenant.

Possible, parce que l’enseignement de la langue, au cours des dernières décennies, s’est davantage intéressé à la langue parlée qu’à la langue écrite. Dire Les livres que j’ai acheté n’est pas fautif, mais l’écrire l’est. En français, le « s » final de la forme plurielle est muet. Donc, impossibilité à l’oral de déceler la faute. Autrement dit, on peut bien s’exprimer (langue parlée), mais mal rédiger (langue écrite).

Surprenant, car c’est une règle qui est obligatoirement enseignée. Elle figure au programme. Se pourrait-il alors qu’on la connaisse, mais qu’on ne l’applique pas? La réponse est OUI. D’autant plus que l’instituteur se doit de vérifier la connaissance théorique de la règle et non sa connaissance pratique (conséquence de l’importance
accordée à la langue parlée). J’en veux pour preuve ce qui m’est arrivé dans un de mes cours. Ayant constaté sur plusieurs copies une méconnaissance de la règle de l’emploi de la majuscule à l’adjectif, je décide de revenir sur le sujet. Plutôt que de leur redire la règle – déjà répétée ad nauseam –, je demande à l’un d’eux, choisi parmi les meilleurs, de le faire pour moi, convaincu qu’il s’acquitterait fort bien de cette tâche. Il ne me déçoit pas : sans aucune hésitation, il la récite. Je le félicite alors d’être parmi les rares à ne pas avoir commis la faute. Bien candidement, il avoue, devant toute la classe, qu’il a bel et bien fait la faute. J’en reste stupéfait : il connaît la règle sur le bout de ses doigts, mais ne l’applique pas! De toute évidence, il y avait  disjonction entre connaissance et application. Il avait fait preuve d’une excellente capacité mémorielle (connaissance théorique), mais d’une incapacité fonctionnelle (connaissance pratique). C’est inévitable quand on fait passer la langue écrite en second. Cette orientation a une autre conséquence : on n’enseigne plus l’analyse grammaticale, élément important de la maîtrise de la langue écrite. Par exemple, pour faire l’accord avec le COD, encore faut-il pouvoir le reconnaître. Comment y arriver sans analyse grammaticale? Les bonzes de l’enseignement ont oublié que la langue parlée doit, à un moment donné, se retrouver couchée sur papier.

Donc, on fait la faute non parce qu’on ignore la règle, mais parce qu’on oublie de  l’appliquer. La grammaire, c’est l’affaire du cours de français, et de rien d’autre. Pas celle du cours de géographie ni de mathématiques. Ni même de traduction!

D’où nous vient cette façon d’accorder le participe passé?

Pour répondre à cette question, il faut savoir à quand elle remonte. De fait, à très loin. Selon Grevisse (Bon Usage, # 1910) : « En ancien français, l’accord du participe passé pouvait se faire avec l’objet direct, précédant ou non : escrites ou escrit ay letres; letres ay escrites ou escrit. » C’est ce qu’en partie nous dit Marot, dans sa célèbre épigramme :

Enfans oyez une leçon :

Nostre langue a cette façon,       

Que le terme qui va deuant,                       

Volontiers regit le suiuant.           

Les vieux exemples je suiuray     

Pour le mieux, car à dire vray      

La chanson fut bien ordonnée     

Qui dit,m’amour vous ay donnée (3);

Voilà la force que possede           

Le feminin quand il precede.       

Or prouueray par bons tesmoins,                             

Que tous pluriels n’en font pas moins.                    

Il faut dire en termes parfaits,

Dieu en ce monde nous a faits,

Faut dire en paroles parfaites,    

Dieu en ce monde les a faites,

Ne nous a fait pareillement        

Mais nous a faits tout rondement

Marot nous dit que l’accord doit se faire quand le COD vient avant; il ne dit pas qu’il est fautif de le faire quand le COD vient après. Alors, s’appuyer sur cette épigramme pour professer que l’accord se fait UNIQUEMENT quand le COD précède, c’est en faire  une interprétation restrictive. Exactement ce que Vaugelas a fait, un siècle plus tard. À preuve, le libellé de sa Remarque: Cela est passé en reigle de Grammaire, non seulement aujourd’huy,mais du temps mesmes (4) d’Amyot (1513-1593), qui l’observe inuiolablement (inviolablement); comme on faisoit desja du temps, et auant le temps de Marot (1496-1544)

Au primaire, on ne faisait pas référence à Marot, cela va sans dire. On recourait plutôt à une explication plus simple, plus accessible aux jeunes esprits que nous étions. On nous disait : Dans Les histoires qu’il a racontées au cours de la soirée…, il faut écrire racontées, parce qu’on sait de quoi il est question. Dans Il a raconté, au cours de la soirée, des histoires…,  il faut laisser raconté invariable, parce qu’on ne sait pas encore de quoi il sera question au moment où on écrit raconté. Autrement dit, l’accord n’est possible, au fil de l’écriture, que si le COD précède le participe passé!

À cette époque, je trouvais l’explication, disons, acceptable. Un enseignant se doit de fournir une réponse – brillante ou pas – à toute question posée par un jeune  blanc-bec, sinon il met en péril sa crédibilité, sa supériorité. J’ai donc cru ce qu’on me disait; mon esprit critique ne faisait que commencer à prendre forme. Je n’avais pas encore l’impertinence de mettre en doute une explication fournie par un prof – cela m’est venu un peu plus tard. Au grand dam de certains!  Mais, quelle ne fut pas ma  surprise de retrouver cette même explication dans l’édition 2008 du Bon Usage : « Ce phénomène s’explique par le fait que le locuteur n’a pas toujours présent à l’esprit la  partie de la phrase qu’il n’a pas encore énoncée ».

Si je comprends bien, le locuteur ne doit pas accorder le participe passé parce qu’il ne sait encore pas de quoi il parle. Est-ce possible? Quand je dis : Je vous ai donné, le mois dernier, à la réunion du conseil, qui s’est tenue au siège social,…, je sais fort bien, en tant que locuteur, de quoi je vais parler. Prétendre le contraire est un nons-sens. Si tel était vraiment le cas, comment expliquer que j’ai utilisé donner et non pas mordre. Je sais fort bien, en tant que locuteur, quel sera le COD à venir. Le lecteur, lui, peut l’ignorer, mais certainement pas le locuteur. Il en est de même dans la phrase suivante : « Les grands airs qu’exécutera, lors du spectacle présenté à la Place des Arts, au profit de sinistrés d’Haïti, avec l’OSM dirigée par Kent Nagano,…». Ce n’est pas parce que je ne l’ai pas encore exprimé verbalement, que j’ignore qui chantera. Pourquoi ai-je écrit chantera  et non chanteront sinon parce je sais de quoi je parle ou de quoi je vais parler? Alors prétendre, comme Goosse l’écrit, que « Ce phénomène (l’invariabilité du participe passé) s’explique par le fait que le locuteur n’a pas toujours présent à l’esprit la partie de  la phrase qu’il n’a pas encore énoncée » me semble aberrant. Mon esprit critique se rebelle.

Poussons encore plus loin notre examen de la question. Prenons la phrase  suivante, que j’ai volontairement laissée incomplète :  « Interpellé par le soulèvement de la population en Tunisie, soulèvement que l’on pouvait pressentir étant donné l’insatisfaction larvée de la population à l’égard de ses dirigeants, mais certainement pas prévoir à si courte échéance,… ». Qui, d’après vous, est interpellé? Un homme, une femme, des hommes, des femmes? Vous ne pouvez le préciser, car il n’est pas encore  mentionné. Ce que vous en déduisez, par contre, en vous basant sur la forme, c’est que le sujet sera masculin singulier. Je dis sera parce que vous ne le connaissez toujours pas. Dans ce cas, ne faudrait-il pas, pour être conséquent avec ce que Goosse dit, laisser interpellé invariable? Que non!  Car, ici, l’auxiliaire est non pas avoir mais être. Et qu’avec cet auxiliaire, le participe passé s’accorde TOUJOURS avec son sujet, peu importe l’endroit où il se trouve (avant/après, proche/loin). Pourtant, aussi longtemps que j’ignore qui est interpellé, ne suis-je pas dans l’impossibilité de faire le bon accord? Absolument, mais je suis tenu de l’accorder quand même, sinon je passe pour un illettré… (J’exagère, vous l’aurez deviné.)

Bref, pourquoi faudrait-il accorder, avec son sujet, le participe passé conjugué avec être même quand il n’est pas encore énoncé, et, dans les mêmes circonstances, laisser invariable le participe passé conjugué avec avoir? Parce qu’on l’a toujours fait? Parce que Vaugelas l’a prescrit? Parce que c’est la règle? Voilà certes un argument qui a de quoi rebuter tout esprit un tant soit peu cartésien.

Maurice Rouleau

(1)  Le métalangage de l’époque a bien changé.  Aujourd’hui, on dirait : Accord du participe passé conjugué avec un auxiliaire.

(2)  À preuve la justification suivante :

« Les habitans nous ont rendu maistres de la ville.              Il faut écrire ont rendu, « car il y a encore après maistres de la ville. C’est pourquoi l’vsage du preterit estant different, il se gouverne d’vne autre façon, et maistres qui le suit, marque assez le pluriel, sans qu’il soit besoin que le participe le marque encore. »  OUF! Je parierais que vous ne l’attendiez pas, celle-là.

(3)  Amour était féminin à l’époque.

(4)  Vaugelas préfère écrire mesmes quand il est près d’un substantif singulier et mesme sans « s » quand il est proche d’un substantif pluriel, pour, dit-il, « éuiter l’équiuoque et pour empescher que mesme, adverbe, ne soit pris pour mesme, pronom ». Ne cherchez
surtout pas la logique; elle brille par son absence. Fort heureusement, l’évolution de la langue a donné tort à Vaugelas.

P.-S. –  Dans le prochain billet, deuxième de la série, je me pencherai sur les caprices de l’accord du participe passé quand en est complément d’objet.

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Un commentaire pour Accord du participe passé (1)

  1. Petegnief dit :

    Les réflexions soulignant l’arbitraire dans l’institutionnalisation de règles grammaticales m’intéressent.

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