Participe passé (2) + EN

Les caprices  de l’accord du participe passé

 avec EN comme complément d’objet

-2-

L’accord du participe passé (avec avoir), nous l’avons vu dans le billet précédent, est difficile, voire même (1) impossible à justifier. La règle de base est certes fort simple – sans pour autant être logique –, mais les exceptions sont tellement nombreuses (2) qu’elles causent de nombreux maux de tête aux rédacteurs comme aux réviseurs. Mon intention n’est pas, ici, de passer en revue ces trop nombreux cas, mais plutôt de m’attarder à deux d’entre eux, qui m’ont toujours étonné. D’abord l’accord avec en. Puis, dans le prochain billet, troisième et dernier de la série, l’accord avec gens.

La nature de en

L’hyperonyme, ou terme générique, utilisé pour définir en varie selon les sources. De nos jours, on le dit tantôt adverbe pronominal, tantôt pronom adverbial ou, plus récemment, pronom personnel. Cette difficulté à préciser sa nature ne date pas d’hier. Vaugelas, lui-même, en 1647, n’arrivait pas à se prononcer (3). L’Académie française, en 1835, tout comme Littré en 1872, en parle comme d’un pronom relatif. En 1935, l’Académie le donne comme pronom personnel relatif. Mais, aujourd’hui, peu importe l’étiquette qu’on lui colle, ce mot désigne une seule et même réalité (4): ce sont donc des synonymes.

La règle

Quand j’étais jeune, voilà de cela quelques lunes, la règle voulait que lorsque  le complément d’objet est en, le participe passé reste invariable. (5) Et, à cet âge, on ne remet pas en cause une vérité imposée, qu’elle ressortisse de (6) la foi ou de la grammaire. C’était crois ou meurs ou sa variante très pédagogique tu suis la règle ou tu perds des points. Évidemment, on suit la règle… Et des décennies plus tard, la règle n’a toujours pas changé. On éprouve peut-être de la difficulté à s’entendre sur la nature de  en, mais on n’en éprouve aucune pour ce qui est de l’accord du participe passé : il doit rester invariable!

Avant d’aller plus loin, une mise en garde s’impose : la règle concerne l’emploi  de en comme complément d’objet DIRECT (COD) du verbe, et uniquement en tant que tel. C’est dire que la simple présence d’un en avant le participe passé n’est pas suffisante pour en commander l’invariabilité. Il faut donc bien analyser la phrase, sinon on risque de « se gourer ».

Voici quelques phrases, glanées ici et là – certaines d’auteurs connus, d’autres  d’auteurs inconnus –, où seule une bonne analyse du en permet au rédacteur ou au réviseur de s’en tirer honorablement, c’est-à-dire faire l’accord selon la règle établie. Sauriez-vous dire si cette règle est respectée?

  1. Vous connaissez les faits, voici les deux versions qu’on en a données.
  2. Il retournait contre sa mère les armes qu’il en avait reçues.
  3. J’attendais impatiemment des nouvelles de Jean et  j’en ai reçues hier.                                   
  4. Voici les appréciations que nous en avons reçues.
  5. J’ai déchiré de mes brouillons bien plus de feuilles que je n’en ai gardé.
  6. Ces villes d’Italie, j’en ai visité  quelques-unes.
  7. Ces chansons paillardes, il en  avait entendues quelques-unes dans sa jeunesse. 
  8. Ce sont de vrais amis; je n’oublierai pas les services que j’en ai reçus.
  9. Je suis récemment allé en Californie. Voici les coquillages que j’en ai rapportés
  10. J’ai lu Platon, voici les leçons que j’en ai tirées.
  11. Des ordres, s’il en a vraiment donnés, ne me sont jamais parvenus. (7)

La fonction grammaticale du en

Quand j’ai appris cette fameuse règle, ma seule préoccupation était de ne jamais  l’oublier, car je ne voulais surtout pas perdre de points. Aujourd’hui, je vois les choses d’un autre œil. Reprenons le libellé de la règle, telle que je l’ai apprise, et examinons-le : « lorsque le complément d’objet du verbe est en, le participe passé reste invariable. »

Pourquoi ne pas préciser la nature du complément d’objet en question? COD ou COI? Est-ce parce que c’est l’évidence même? On pourrait le croire, étant donné que  l’accord du participe passé est conditionné par la place du COD dans la phrase. Soit, mais on ne le précise pas. Pourquoi laisser ce flou dans la formulation? Pour ne pas être  inconséquent? En effet, pourquoi faire intervenir le en s’il ne joue pas le rôle d’un COD?

Je me suis donc demandé quelle était la fonction grammaticale qu’attribuaient, ou qu’attribuent toujours, les grammairiens à ce en. Comme vous vous en doutez, la  réponse varie selon la source.

Selon le Littré (1872),  « en joue toujours le rôle de complément indirect, puisqu’il contient virtuellement la préposition de […] (8) En conséquence, le participe passé qui le suit reste invariable, parce que en auquel il se rapporte n’a par lui-même ni genre ni nombre ». Si le en est « toujours » un COI, il n’a rien à voir avec l’accord du participe passé. Pourquoi alors l’invoquer? Le fait qu’il n’a ni genre ni nombre est également non pertinent. Pourquoi donc le mentionner? Pour avoir quelque chose à dire, même si ce n’est pas très convaincant? Qui sait?

Qu’en pense Grevisse, cent ans plus tard? Dans Le Bon Usage (1980, # 1935), on peut lire : « Selon la plupart des grammairiens, on laisse invariable le p.p. précédé de l’adverbe pronominal en; on justifie cette invariabilité en disant que en est un neutre partitif signifiant de cela, une partie de cela et qu’il est, non pas objet direct du participe, mais complément déterminatif du nom partie (ou quantité) sous-entendu. » À remarquer que Grevisse ne se compromet pas; il ne fait que rapporter ce que la plupart des grammairiens disent. Donc impossible de savoir la fonction qu’il lui attribue. Il  aurait pu relever l’incongruité du point de vue de ces grammairiens, mais il ne l’a pas fait. En 1990, Grevisse se prononce enfin. Dans son Précis de grammaire française, on  peut lire : « Le participe passé précédé du pronom en complément d’objet direct est  généralement  invariable, parce que en est neutre et partitif. » Il le dit non seulement pronom (et non plus adverbe pronominal) mais carrément COD. Pour expliquer l’invariabilité qu’il défend, il invoque le caractère neutre et partitif du en. Analysons donc cette explication de Grevisse.

Neutre

Contrairement à d’autres langues (l’anglais, l’allemand, etc.), le français n’a que deux genres : le masculin et le féminin. Alors, que peut bien vouloir dire neutre sous la plume  de Grevisse?

Dans son Bon Usage (1980), on apprend que, si le pronom représente un nom, il  est masculin ou féminin; s’il remplace autre chose qu’un nom, il est neutre (# 1026) et, qu’en tant que tel, il commande en genre le même accord que le masculin (#395). Dans Vivre sur le bord d’un lac, j’en ai souvent rêvé, le en a pour antécédent vivre sur le bord d’un lac; dans Qu’en pensez-vous?, il a pour antécédent tout ce qui a été dit précédemment. Comment peut-on attribuer un genre à un groupe de mots, sinon en  le disant neutre. Dans ce cas particulier, le en peut être remplacé par « de cela ». C’est donc fort défendable.

Mais dans Des livres, j’en ai acheté dès que j’ai eu de l’argent de poche, le pronom en a pour antécédent livres, nom masculin pluriel; dans Des nouvelles de  Pierre, j’en ai reçu hier, le pronom en remplace nouvelles, nom féminin pluriel. C’est dire que en peut ne pas être neutre. Alors, pourquoi faut-il que le participe soit « toujours » invariable si les antécédents de en ne sont « pas toujours » neutres? J’y perds mon latin!

Partitif

Grevisse  nous dit également (# 650) que, sémantiquement parlant, « l’article partitif n’est autre chose qu’un article indéfini placé devant le nom des objets qui ne peuvent se compter,  pour indiquer que l’on ne considère qu’une partie de l’espèce désignée par le nom ». Morphologiquement parlant, l’article partitif est « formé de la préposition de, pure ou combinée avec l’article défini : boire du vin, de la bière, de l’eau, manger des épinards, manger de beaux épinards. Cet article, dit partitif, est donc essentiellement la préposition de détournée de sa fonction habituelle, qui est de marquer un rapport (9) ». Autrement dit, ce de n’a de la préposition que la forme, pas la fonction. L’habit ne fait pas le moine!

               La question qui se pose maintenant est de savoir si en est toujours partitif, s’il signifie toujours « de cela, une partie de cela ». Nous avons vu qu’en tant que neutre, on peut le paraphraser par « de cela ». Mais est-ce toujours le cas? Répondre oui, ce serait admettre que en ne peut avoir pour antécédent qqch de nombrable. Et si, par hasard, en  le pouvait, que devrions-nous faire? Prenons les phrases suivantes : Des ordres, s’il en a vraiment donné, ne me sont jamais parvenus. / J’aime les livres; j’en ai reçu pour Noël. / Je rêvais de voir des montagnes, j’en ai vu à plusieurs occasions durant mon voyage. / Vous n’avez plus d’ennuis? Je n’en ai jamais eu. Pour paraphraser Donner des ordres, recevoir des livres, voir des montagnes, avoir des ennuis, il est impossible de recourir à « de cela, une partie de cela ». C’est dire que en n’est pas toujours partitif. Alors pourquoi le cataloguer ainsi? C’est à n’y rien comprendre!

Complément déterminatif

Grevisse dit également que le en n’est pas objet direct du participe, mais complément déterminatif du nom partie (ou quantité) sous-entendu. Un malin dirait que c’est une acrobatie digne du Cirque du Soleil! Voyons si cet énoncé résiste à l’analyse. Deux questions me viennent à l’esprit : a- comment concilier partitif et complément déterminatif du nom? et b- pourquoi un partitif ne peut-il pas faire office de COD?

a-        On appelle complément déterminatif du nom un complément se subordonnant à ce nom par une préposition – généralement de – qui sert à indiquer le rapport existant entre ces deux noms. Ce rapport n’est pas unique; Grevisse en énumère une quinzaine.

Si, dans un complément du nom, le de joue un rôle bien défini (il est préposition au sens plein du terme); dans un partitif, ce même de n’a de la préposition que la forme et non la fonction. Alors… Ce de, il joue un rôle ou il n’en joue pas? Il serait bon d’être conséquent.

b-      Si l’on sent le besoin de faire intervenir un mot sous-entendu (partie, quantité) pour expliquer la règle, c’est que le tout n’est pas évident. Pourquoi refuser au partitif le droit de jouer le rôle d’un COD? Dans J’ai mangé des confitures qu’a préparées ma mère, le COD que a pour antécédent des confitures, qui est un partitif. Et le participe passé s’accorde avec le COD. Alors pourquoi n’en serait-il pas de même dans  Des confitures, j’en ai mangé! Le en joue effectivement le rôle d’un COD et a, ici aussi, pour antécédent le partitif des confitures. Deux poids, deux mesures. N’est-ce pas un peu bizarre? Pourtant c’est la règle…

De plus, si le COD est le mot sous-entendu partie, quantité, pourquoi ne pas toujours faire l’accord du participe passé avec le mot absent qui joue le rôle d’un COD? Ce ne serait pas la première fois que le sous-entendu impose sa loi. Pensez à : La plupart sont actifs.

Bref, j’ai un peu de difficultés avec ce que nous disait et ce que laissait entendre Grevisse. Mais cela, c’était en 1980. Qu’en est-il aujourd’hui? André Goosse endosse-t-il les idées avancées par son beau-père, Maurice Grevisse?

Dans Le Bon usage (2008, # 946), la règle est formulée en des termes différents : « Quand l’objet direct est le pronom personnel en, le participe reste d’ordinaire invariable. » Ce en est devenu un pronom personnel et il joue officiellement le rôle d’un COD! Malgré tout, Goosse maintient l’invariabilité du participe passé. Comment concilier l’inconciliable? Tout simplement en disant que en est pronom personnel « un peu particulier » : « il correspond à un syntagme introduit par de (même si ce de est, dans le cas présent, un article partitif) ». Une  telle pirouette me laisse bouche bée!

Il est en effet assez singulier de dire que c’est un pronom personnel et de ne pas le traiter comme tel. C’est certainement ce qui amène Goosse à ajouter  que tous ne sont pas de cet avis, qu’il n’est pas rare qu’on le traite comme un simple pronom personnel, c’est-à-dire qu’on lui attribue le genre et le nombre du nom représenté. Cet écart à la norme, nous dit-il, ne peut donc être taxé d’incorrect. Il ajoute même : « La variation a même la faveur de certains linguistes, Damourette et Pichon notamment, qui donnent seulement des ex. allant dans ce sens » (# 946, R2). À remarquer qu’il se contente de  signaler la présence des contestataires, pas de grossir leurs rangs.

Si, comme le dit Goosse, « cette variation ne peut être taxée d’incorrecte », il vous reste à prendre position. Êtes-vous prêt à coiffer un bonnet phrygien? Si oui, il serait sans doute plus prudent de vous assurer que votre réviseur en coiffe un également.  Autrement, vous risquez d’être l’objet d’une décote. Mais ma connaissance du milieu de la traduction et de la révision me fait dire que c’est une espèce de langagier excessivement rare, pour ne pas dire inexistante. Hélas!

Maurice Rouleau

(1)  Il en est qui ont un point de vue très arrêté sur la correct(itude), si vous me permettez ce néologisme,  de voire même; d’autres sont un peu plus « relax ». Voir les commentaires au billet que j’ai rédigé sur le sujet   https://rouleaum.wordpress.com/2010/10/20/voire-meme/

(2)   Dans Savoir accorder le participe passé, de Maurice Grevisse (Duculot, coll. « entre guillemets »), la règle de base occupe moins de 1 page; les cas particuliers, 24 pages.

(3)   « Il faut mettre ce petit mot [en] au nombre des façons de parler en quoy nostre Langue surpasse les autres, et non seulement les Vulgaires, comme l’Espagnole et l’Allemande […] mais aussi la Gréque et la Latine. Par exemple, L’argent est un instrument nécessaire pour faire de grandes choses : ceux qui en ont, etc. Je ne sçay de  quelle partie de l’Oraison elle est; mais elle approche plus de l’Adverbe que d’aucune autre. » C’est un peu nombriliste comme point de vue sur la langue française.

(4)   « En et Y sont étymologiquement des adverbes de lieu […]. Sans cesser d’être employés comme adverbes, ils ont pris, dès les temps anciens de la langue, la valeur de pronoms personnels compléments équivalant à… C’est pourquoi on les appelle adverbes  pronominaux (ou pronoms adverbiaux) ». Grevisse (1980, # 1101)

(5)   Cours supérieur d’orthographe,  E. & O. Bled, Classiques Hachette, 1978, p. 92.

(6)   Selon Le Petit Robert, ressortir régit la préposition à; selon le Larousse, il régit à ou de. Qui a raison?

(7)   L’accord dans les phrases 3, 7 et 11 serait « fautif ». Pour ce qui est de la phrase 5, empruntée à Barrès (où feuillets a été remplacé par feuilles), le Petit Robert 2010 accepte gardées et gardé! Barrès, lui, avait fait l’accord.

(8)   Comme si la fonction dépendait de la forme! OUF!

(9)   Pour une analyse plus poussée du rôle de la préposition dans la phrase, voir http://www.linguatechediteur.com/catalogue/est-ce-a-de-en-par-pour-sur-ou-avec

P.-S. –  Dans le prochain billet, le dernier de la série, je me pencherai sur les
caprices de l’accord du participe passé quand la phrase contient le mot gens,
cet hermaphrodite qui bouscule la logique la plus élémentaire.

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2 commentaires pour Participe passé (2) + EN

  1. Oscense dit :

    Merci pour cette note exhaustive ! Avoir avoir parcouru le Web pendant un bon moment et comparé les explications, votre conclusion est claire : il s’agit d’un cas encore fort discuté parmi les spécialistes. A nous, petites gens, de nous faire un point de vue et de nous y tenir.

  2. CAUVILLE dit :

    Merci pour ce très intéressant « papier » sur les vicissitudes grammaticales de « en » …

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