À nouveau / DE nouveau (1 de 3)

Si l’on refait un geste,

le fait-on à nouveau ou de nouveau?

– 1 –

La question en titre, je me la suis posée en lisant un récent communiqué de l’Agence France- Presse (Washington, 17 septembre 2011), qui commençait comme suit :

Obama exhorte À NOUVEAU le Congrès d’adopter son plan emploi

Le président américain Barack Obama a DE NOUVEAU pressé samedi le Congrès d’adopter son plan pour l’emploi de 447 milliards de dollars, affirmant que cela permettrait aux entreprises d’embaucher plus de salariés et aux Américains de trouver du travail.

L’auteur de ce communiqué (journaliste ou pas) était-il aussi son titreur? Si oui, pourquoi avoir utilisé à nouveau et de nouveau, si près l’un de l’autre? À ses yeux, ces deux locutions adverbiales devaient avoir le même sens. Et y recourir lui permettait, devait-il penser, d’éviter une répétition, ce contre quoi il avait été immunisé durant ses études!

Le réviseur, lui, ne pourrait s’empêcher d’intervenir, car ces deux locutions n’ont pas, à ses yeux, le même sens. C’est ce qu’on lui a appris, à lui et à tous les autres : de nouveau veut dire « une fois de plus »; à nouveau, « de manière différente », même si, dans les deux cas, il s’agit de la répétition d’un même geste. Tout serait dans la façon!

Qui a tort? L’auteur ou le réviseur? Je suis prêt à parier que chacun dirait que c’est l’autre. Mais qu’en est-il réellement?

D’où vient la distinction que respecte aveuglément le réviseur? « Allez voir dans votre Petit Robert », lui a-t-on fort probablement dit. Accorder une foi aveugle à tout ce que contient le dictionnaire, c’est dans la logique de l’enseignement dogmatique que nous avons tous reçu, même à l’université. Le dictionnaire, c’est la Bible. C’est là que se trouve LA vérité. Et, par conséquent, l’étudiant se fait un devoir – sinon sa note va baisser – de croire tout ce qu’on lui dit et tout ce qu’il y trouve. Il faut bien se fier à quelqu’un ou à quelque chose, n’est-ce pas?

Certains, dont je suis, n’ont plus la croyance aussi facile. Et cette croyance dépend, en partie, du rapport que chacun entretient avec son dictionnaire (1). L’étudiant docile (crédule) –que tout professeur souhaite avoir dans sa classe – y croit dur comme fer; l’étudiant rebelle (critique) – que tout professeur craint par-dessus tout – se questionne sur le sens réel de l’information fournie. Il veut en dégager la « substantifique moelle », aurait dit Rabelais. Il pose des questions, parfois embarrassantes. Il ne suffit pas qu’on lui dise quelque chose pour qu’il y croie d’emblée. C’est là son moindre défaut.

Je me suis donc mis dans la peau d’un étudiant critique, qui lit ce que le Petit Robert (2010) dit à propos de ces locutions. Et j’ai couché sur papier les interrogations qui me venaient à l’esprit au fur et à mesure que je lisais. Dans le présent billet, le premier de trois, je me limite à  de nouveau; dans les deux autres, je traiterai de à nouveau.

1-   DE NOUVEAU(Milieu du XIIe siècle) Pour la seconde fois, une fois de plus. ➙ derechef, encore. Être de nouveau malade, absent.

A-   (Milieu du XIIE siècle)

Comment interpréter cette datation? Quatre possibilités s’offrent au lecteur. C’est de cette époque que date le document le plus ancien dans lequel on a retracé :

  1.  cette locution, ainsi écrite, sans égard pour le sens;
  2.  une locution écrite différemment, mais qui a fini prendre la graphie qu’on lui connaît, sans égard pour le sens;
  3. cette locution, ainsi écrite, avec le sens mentionné;
  4. cette locution, écrite autrement, avec le sens mentionné.

Le commun des mortels ne saurait dire, car la datation des mots n’est pas son pain quotidien. Dans le Robert, on explique ce qu’on entend par datation d’un mot : « attribution d’une date par sa  première attestation ». Par attestation, on entend : « acte par lequel une personne atteste l’existence, la réalité d’un fait » et, en linguistique, « fragment de texte qui atteste l’usage (d’une forme lexicale) » (c’est moi qui souligne). Sachant que forme lexicale signifie « aspect matériel sous lequel se présente un terme du lexique », donc sa graphie, les hypothèses 2 et 4 sont à rejeter. Et comme l’attestation ne concerne que la forme lexicale, l’hypothèse 3 doit l’être aussi.

               Milieu du XIIe siècle veut donc dire que c’est dans un document de cette époque que cette locution, ainsi écrite (forme lexicale), aurait été retracée pour la première fois, peu importe le sens qu’elle pouvait alors avoir. C’est la conclusion qui s’impose si les définitions du Robert sont bien rédigées. Et on n’a aucune raison a priori d’en douter, sauf que… (1).

Le Robert, rare dictionnaire de langue – pour ne pas dire le seul – à fournir des datations, a la délicatesse d’associer, à chacune d’elles ou presque, le titre du document qui a servi à cette opération. Ainsi tout lecteur peut, en théorie, savoir à quel document renvoie Milieu du XIIe siècle. Malheureusement, dans la section : Correspondances des principales datations de mots (2), l’étudiant critique n’y trouve pas Milieu du XIIe siècle. Il aurait pourtant aimé pouvoir le vérifier par lui-même, d’autant plus que le français de l’époque diffère (3) beaucoup de ce qu’il est aujourd’hui. Mais à l’impossible, nul n’est tenu.

Fort heureusement, le Grand Robert fournit une année précise (l’an 1119), et le titre de l’ouvrage qui lui correspond (Comput — Philippe de Thaon). Pourquoi le Petit Robert donne-t-il Milieu du XIIe siècle  quand le Grand Robert, lui, donne 1119 (4)? Euh… Le Grand Robert prend même soin de préciser que le sens moderne date du XVIe siècle. Preuve, s’il en fallait une, que la datation indiquée se rapporte bel et bien à la forme lexicale et non au sens du mot. Mais le lecteur du Petit Robert, lui, n’en saura rien, car cette information ne s’y trouve pas. Quel était donc le sens ancien, celui que cette locution avait avant le XVIe siècle, c’est-à-dire au Milieu du XIIe siècle, ou plus précisément en 1119? Euh…

B-       Être de nouveau malade, absent

Cet exemple a été créé de toutes pièces pour illustrer le sens indiqué. S’il avait été emprunté à un auteur, on l’aurait précisé. Mais cet exemple illustre-t-il sans ambiguïté le sens qu’on lui donne? Chose certaine, le lecteur comprend aisément que la personne a déjà été malade et qu’elle l’est une autre fois. Mais verriez-vous une différence entre être de nouveau malade et être malade de nouveau?… Si oui, cela voudrait dire que de nouveau n’a pas toujours le même sens. La personne souffre-t-elle une seconde fois de la même maladie ou souffre-t-elle d’une autre maladie?…

Bref, qu’aujourd’hui on attribue à de nouveau le sens de « une seconde fois » ne pose aucun problème. Personne ne dira le contraire. D’ailleurs, cette acception, on la trouve déjà consignée dans le Thresor de la langue françoyse, de Jean Nicot (1606). L’emploi de cette locution ne pose vraiment pas de problème. Malgré tout, l’’étudiant critique aurait bien aimé savoir : quel sens avait cette locution à ses débuts; sur quel ouvrage du XVIe siècle repose l’attribution du sens moderne; et si cette locution a, de nos jours, le même sens quelle que soit sa place dans la phrase. Mais il lui faut rester sur son appétit.

En est-il de même pour la locution à nouveau?

À SUIVRE…

Maurice Rouleau

1-  J’ai déjà eu l’occasion de présenter mon point de vue sur la question dans L’Actualité langagière : « Mon rapport au dictionnaire (partie 1) et (partie 2) ».

2-   Dans le Petit Robert (2010) (version électronique), on y accède directement en cliquant sur la datation.

3-    À preuve, ce court extrait du fameux texte de Comput (1119) :

N’avum fei ne crëance  /  Qui doüst estre lance   /  Cuntre cels enemis  /  Qui sur nus sunt espris.  / Il prennent la cité,  / Le mur unt effundré,  / Hardi unt grant bäee,  / Vunt i od grant hüee;  / Ço est par le Seignur  / Qui set en la tur,  / Chi ne se pot defendre  / Ne od els bataille prendre.

4-   L’esprit le moins critique du monde aurait préféré lire : début du XIIe siècle plutôt que milieu. Mais passons.

P.-S. –  Dans le prochain billet, je poursuis mon étude de ces locutions. J’y traite de à nouveau?

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