Quitter, v. tr. ou intr.? (1 de 3)

Quitter peut-il s’utiliser sans complément?

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15 nov. 1976 : Victoire des péquistes

Le Parti québécois, dirigé par René Lévesque, remporte l’élection générale avec 41,4 % des voix. Il fait élire 71 députés à l’Assemblée nationale contre 26 pour ses plus proches rivaux, les Libéraux de Robert Bourassa.

15 nov. 2011 : 35e anniversaire de ce jour mémorable

 

À l’émission de Radio-Canada Le Club des ex (ex pour ex-politicien), l’animateur demande à l’un d’eux (ex-député du Parti québécois) de dire brièvement ce que lui rappelle cette date du 15 nov. Dans sa réponse, l’ex utilise le verbe quitter. Je devrais plutôt dire qu’il a eu la malencontreuse idée d’utiliser quitter sans complément. Sans crier gare, l’animateur fait une sortie en règle contre l’emploi, erroné, dit-il, et trop fréquent, du verbe quitter sans complément.

Quelle mouche avait  bien pu piquer l’animateur? De toute évidence, la « faute » – si faute il y a; cela reste à prouver – l’horripilait au plus haut point. En l’entendant condamner cet emploi, je suis resté interloqué. Inquiet, même : « Ah, non, me dis-je, pas une autre faute que je fais sans le savoir! »

Les deux autres ex, des femmes, sont restées silencieuses. Ou bien elles ne savaient pas (est-ce fautif de ne pas mettre ici un complément?), ou bien elles n’ont pas voulu s’engager sur ce terrain, jugeant sans doute qu’elles n’étaient pas là pour discuter de langue, mais bien d’actualité politique. L’auraient-elles d’ailleurs voulu qu’elles n’auraient peut-être même pas pu. Pour la majorité des gens, la langue est un outil de communication et non un objet de réflexion.

À mon âge et surtout grâce à mon statut de retraité, je peux, aujourd’hui, me permettre l’extravagance, pour un non-linguiste, de réfléchir sur la langue. Mais loin de moi l’idée de me « positionner » comme un régent. Je ne suis qu’un simple utilisateur qui ne croit plus aux vérités imposées dont on l’a gavé toute sa vie et qui se pose des questions sur ces fameux dogmes « linguistiques ».

Abstraction faite du caractère inapproprié de son intervention sur la langue dans une émission d’actualité politique, l’animateur  avait-il raison de relever cette « faute » faite par l’ex-politicien? Moi, je n’y voyais rien de répréhensible. Mais ce n’est pas parce que je n’y vois rien, qu’il n’y a rien. Qu’est-ce que les autres peuvent bien voir que, moi, je ne vois pas? Me voilà donc parti pour une autre quête, qui allait  me mener de surprise en surprise.

  • Première surprise : je découvre, dans mon dernier Nouveau Petit Robert (NPR, 2010), la présence de quitter comme verbe non seulement transitif – cela est dans l’ordre des choses –, mais aussi intransitif – et ça, je ne l’attendais pas. Avec, en bonus, quelques marques d’usage.
  • Deuxième surprise : cette mention est récente. Elle n’est apparue dans le Nouveau Petit Robert qu’après 2006!
  • Troisième surprise : le Grand Robert le mentionnait déjà, voilà plus de 15 ans, dans son édition (ou réimpression) de 1991!

Un fois revenu de ma triple surprise, je me mets à froncer des sourcils, signe que des questions commencent à me trotter dans la tête. Et ces questions concernent autant la portée générale de cette mention que chacun de ses éléments. Voyons ce qu’il en est :

Intrans. Vx ou région. (Canada) Partir, s’en aller. Il a quitté.  

Portée générale

Que conclure de la présence officielle dans un dictionnaire de quitter comme v. intransitif? Cela suffit-il pour en justifier l’emploi? Si oui, pourquoi l’animateur l’a-t-il déclaré « persona » non grata? Si non, pourquoi cet emploi intransitif n’est-il pas accompagné d’une condamnation? Employer quitter intransitivement ne serait donc pas condamnable. Le Robert ne le condamne peut-être pas formellement, mais les  marques d’usage qu’il lui adjoint (Vx et région.), malgré leur caractère en apparence purement descriptif, viennent discrètement en limiter l’emploi, pour ne pas dire le proscrire. Tout dépend de la lecture qu’on veut bien en faire.

Vx (vieux)

Quitter, v. intr., est dit Vx. Selon le Robert, cette marque accompagne un « mot de l’ancienne langue, incompréhensible ou peu compréhensible de nos jours et jamais employé, sauf par effet de style ». Cette définition ne correspond pas à l’emploi que je connais du verbe quitter. Pour moi, quitter, sans complément, n’est ni incompréhensible,  ni peu compréhensible, ni utilisé uniquement pour créer un effet de style. Alors pourquoi le Robert dit-il Vx? Parce qu’en France tel serait le cas? Peut-être. Mais ici, j’en doute.

L’emploi que fait Le Grand Robert 1991 des marques d’usage Vx et Vieilli, relativement à quitter, v. intr., me laisse perplexe. Quitter serait Vx, au sens de « partir, s’en aller », mais vieilli, au sens de « quitter de qqn »! OUF! Quand on sait que  vieilli se dit d’un « mot, sens ou expression encore compréhensible de nos jours, mais qui ne s’emploie plus naturellement dans la langue parlée courante », il y a de quoi être perplexe. Si en France « quitter de qqn » est encore compréhensible, donc vieilli, au Québec, il serait plutôt Vx.

Selon le Robert, quitter (v. intr.) aurait été utilisé dans l’ancienne langue, d’où la marque Vx. C’est donc dire qu’à un moment donné de son histoire (on ne sait quand) ce verbe transitif aurait été utilisé comme v. intr. (par on ne sait qui); que, plus tard (on ne sait toujours pas quand), il a été déclaré Vx (par on ne sait toujours pas qui). Généralement, une telle « ostracisation » reflète un changement dans l’usage! Alors sur quoi s’est-on vraiment basé pour officialiser ce changement? Mystère.

De quelle ancienne langue est-il question ici? Celle du moyen-âge, celle du siècle des Lumières, celle du siècle dernier? C’est là qu’une datation aurait été utile, mais le Petit Robert n’en fournit aucune. J’en suis donc réduit à croire sur parole (est-ce fautif de ne pas mettre ici de complément?). Tâche ardue pour un sceptique.

Si la marque Vx a sa raison d’être, pourquoi le Petit Robert n’en a-t-il  jamais fait mention dans la première partie de l’entrée, là où les « sens anciens » du mot vedette  sont normalement consignés? Mystère. Et surtout, s’il est si vieux, d’où vient ce besoin soudain – survenu après 2006! – de l’y mentionner? Serait-ce que cette construction est de plus en plus observée (donc que son usage cherche à s’imposer) ou pour une autre raison tacite? Bien malin qui pourrait répondre. D’ailleurs il n’y a pas que le Robert qui le fait renaître de ses cendres. Le Larousse aussi : absent du Dictionnaire encyclopédique 1990, quitter (intr.) se trouve dans la version en ligne.

Région. (Canada)

Cette marque d’usage signifie que quitter (v. intr.) ne s’utilise plus dans le français décrit par le Robert, c’est-à-dire le français parisien – ce n’est pas moi qui le dis, c’est Josette Rey-Debove. Ce verbe intr. ne s’utiliserait que dans certaines régions de la francophonie. Et dans le cas qui nous intéresse, cette région serait le Canada. Et nulle part ailleurs! Si non, le Robert l’aurait précisé. À preuve, « académique : région.  (Belgique, Canada, Suisse) Année académique : année universitaire.

Quelles sont donc les sources auxquelles s’alimente  le Robert pour se permettre de singulariser ainsi le Canada? De toute évidence, ce ne sont pas les mêmes que celles utilisées par le Larousse, car, dans ce dernier, on lit : v. i. En Afrique, partir, s’en aller. Il est patent que le Robert a des antennes au Québec que le Larousse n’a pas; et inversement, en Afrique!

Admettons donc, pour les besoins de la cause, qu’au Canada, et là seulement, on utilise réellement le verbe quitter intransitif (avec le sens de partir, s’en aller). Ne devrait-on pas alors s’attendre à ce que les dictionnaires qui se font une spécialité de décrire le français parlé au Canada le mentionnent? Que oui. Mais… il n’en est nulle part fait mention. Ni dans le Dictionnaire Bélisle de la langue française au Canada (1954-1957), ni dans le Dictionnaire de la langue française au Canada (P. Dagenais, Éditions pédagogia, 1967), ni dans le Dictionnaire des canadianismes (G. Dulong, Larousse, 1989), ni dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (J.-C. Boulanger, DicoRobert Inc., 1993). D’où vient donc cette idée qu’il s’agit d’un canadianisme? Mystère. Le Robert doit s’alimenter à d’autres sources, moins officielles. Mais lesquelles?…

Bref, quitter, v. intr., serait d’après le Robert, vieux, mais, chez nous, il semblerait plutôt vieilli. C’est d’ailleurs l’opinion exprimée par Marie-Éva de Villers, dans le Multi, 3e éd., 1997. Quitter serait aussi, d’après le Robert, un régionalisme particulier au Canada, ce que contredit le Larousse et ce qu’aucun dictionnaire spécialisé  dans la langue parlée au Québec ne corrobore. Ces marques d’usage sont pour le moins intrigantes. Rien pour rallier le Thomas que je suis.

Il reste à examiner la nature (intransitif)  et le sens (partir, s’en aller) que le Robert donne à ce verbe. Peut-être alors le sceptique se laissera-t-il convaincre…

À SUIVRE

Maurice Rouleau

P.-S. –  Dans le prochain billet, je terminerai l’examen de l’accord grammatical, en genre et en nombre, de nouveau-né et nouveau venu. Je poursuivrai l’étude du verbe quitter intransitif  dans les deux  billets suivants.

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8 commentaires pour Quitter, v. tr. ou intr.? (1 de 3)

  1. Danielle Durand dit :

    Bonjour,

    Votre commentaire est très pertinent… j’ai également vérifié dans le Dictionnaire de la langue française, le français vu du Québec (http://franqus.ca), et on dit que c’est un verbe transitif direct seulement… J’ai bien hâte de vous lire prochainement, merci beaucoup!

    Danielle Durand

  2. Carole Monnet dit :

    Bonjour,

    De nationalité française mais exerçant le métier de traductrice au Canada depuis deux ans, je me permets d’ajouter de l’eau au moulin de vos réflexions. Je peux confirmer que « quitter » dans le sens de « partir » et sans complément est inusité en France. De plus, il me semble que « quitter » dans le sens de « démissionner » ou « laisser tomber » (n’est-ce pas le cas ici?) ressemble fort à un anglicisme… Peut-être est-ce pour cette raison que le journaliste a jugé cet emploi fautif?

    Carole Monnet

    • rouleaum dit :

      Merci de votre collaboration relativement à l’emploi que vous en faites, en tant que Française. Je n’en suis pas surpris du tout. Quant au sens que l’on attribue à quitter , vous verrez, dans les deux autres billets,comment il s’agit plus souvent d’interprétation que de réalité. Il vous faudra donc attendre encore un peu avant de connaître le fin mot de l’histoire. De l’histoire que moi j’y vois.

  3. RG dit :

    Quant à moi, j’aimerais bien connaître l’identité des sources du « Robert » non seulement pour « quitter », mais aussi pour « académique » (que vous avez effleuré dans votre billet).
    Il est certain, dans le second cas du moins, que ces sources ne sont ni l’OQLF ni le Multidictionnaire, ces deux références considérant « année académique » comme une expression à proscrire pour « année universitaire » et « année scolaire ». L’OQLF et le Multidictionnaire sont pourtant les sources ayant le plus d’autorité en ce qui concerne la langue française au Québec…
    Quoi qu’il en soit, j’en déduis que les sources du « Robert » sont les médias québécois… et que pour connaître l’identité de ces sources, il faudrait être dans le secret des régents!

    Merci pour vos billets!

    • rouleaum dit :

      La réponse à votre première question, vous l’aurez dans les deux autres billets qui abordent le sujet. Des surprises vous y attendent. Autant pour le verbe quitter que pour toute autre information fournie par des dictionnaires, y compris pour l’adjectif académique.
      Pour ce qui est de l’adjectif « académique », je ne le cite que pour démontrer qu’un régionalisme présent dans différentes régions du globe est accompagné du nom de ces régions. Je ne cautionne ni ne condamne l’emploi de cet adjectif.

  4. Carlos-Xfce dit :

    Je ne suis pas francophone natif, je suis hispanophone, professeur de français. Je connais le français québécois grâce à des amis et le français de France parce que j’y ai vécu 8 mois. J’utilise l’expression  » je quitte « , apprise (sans doute) à mes amis québécois. Mes amis français ne m’ont jamais corrigé cela.

    Bon, je voulais juste dire quelque chose ailleurs. En espagnol, les dictionnaires n’utilisent pas les termes  » vieux  » ou  » vieilli  » pour les mots que les gens n’emploient guère. C’est plutôt  » archaïque  » ou  » en désuète « ; je pense que c’est come cela parce que tous les mots sont aussi vieux, non ? Quel mot est le plus vieux ou le plus vieilli,  » rose « ,  » démocratie  » ou  » ordinateur  » ? On ne pense jamais à cela, tous les mots sont vieux !

    • rouleaum dit :

      Remarque fort intéressante. Il arrive aussi que nous disions d’un mot qu’il es désuet, mais le Petit Robert ne reconnaît pas ce terme dans sa liste d’abréviations. Qu’en est-il des dictionnaires espagnols? Ils devraient, j’imagine, employer des adjectifs pour qualifier la fréquence d’utilisation des mots. J’aimerais savoir.

      Là où je ne vous suis pas, c’est quand vous dites que tous les mots sont vieux. Ordinateur est certainement plus jeune que rose. Un mot qui répond à une réalité toute nouvelle, mot que l’on vient de créer, peut difficilement être dit vieux ou vieilli. Mais, pour les termes qui ont du vécu, la différence entre les deux est, je vous l’accorde, difficile à établir. Il faut se fier à la définition qu’en donne le dictionnaire qui l’utilise et surtout l’interprétation que le dictionnaire donne à ces termes. Et cela, c’est sans parler de l’identification de la langue que ce dictionnaire décrit.
      Ce n’est pas en incluant quelques régionalismes qu’un ouvrage devient tout à coup le reflet de la langue française, ou toute autre, universelle.

  5. Khadija dit :

    C’est un plaisir de lire vos billets.

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