Nouveau-nés, nouveaux venus (2 de 2)

Les NOUVEAU-NÉS ne sont-ils pas des NOUVEAUX VENUS?

– 2 – 

Nous avons vu que nouveau-né s’écrit obligatoirement avec un trait d’union; qu’il est le seul mot formé de nouveau à en exiger un; que la présence de ce trait d’union ne se justifie que par l’ « usage contre raison » de Vaugelas; que le Conseil supérieur de la langue (CSLF) a laissé passer une belle occasion de corriger une anomalie (1). Bref, tout pour donner de l’urticaire à un esprit critique. Il me faut donc, hélas!, continuer à vivre avec, si je veux prétendre maîtriser la langue française. Mais ce n’est pas tout. Même l’accord de nouveau dans nouveau-né est particulier, si on le compare à celui dans nouveau venu.

Quand j’ai appris cela à un ami qui venait de faire la « faute », il m’a servi un vibrant That pisses me off. Son irritation venait du fait que, ne connaissant pas cette bizarrerie, il s’est cru inculte. En réalité il ne faisait qu’une faute intelligente. Mais il l’ignorait. Nous reviendrons certainement, un de ces jours, sur la notion de « faute » en langue, et surtout sur celle de « faute intelligente ».

On vous a appris, à vous comme à moi, que nouveau-né fait au pluriel nouveau-nés et non  nouveaux-nés. L’invariabilité de nouveau tient, nous dit-on, à sa valeur adverbiale : il signifie nouvellement, récemment. Et un adverbe, tout le monde le sait, ça ne s’accorde pas! Voilà, tout est dit. L’étudiant docile est comblé. Mais l’étudiant critique, lui, a l’impression qu’on veut lui faire avaler une couleuvre. En effet, pourquoi faut-il laisser nouveau invariable dans nouveau-nés, mais l’accorder dans nouveaux venus?

Dans nouveau venu, nouveau n’a-t-il pas, là aussi, valeur adverbiale? Ne signifie-t-il pas nouvellement, récemment? Personne ne dira le contraire. Pourquoi ne pas être conséquent avec la règle qui veut qu’un adverbe, ou ce qui joue le rôle d’un adverbe, soit invariable, et ne pas écrire des nouveau  venus? La question se pose, mais elle est embarrassante. Pour sauver la face, il fallait à tout prix trouver une explication, quelle qu’elle soit. Et on en a trouvé une : l’adjectif à valeur adverbiale demeure, dans certains cas, adjectif, donc il s’accorde! Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Littré :

Adv. Nouvellement. Du beurre nouveau battu. Des vins nouveau percés. Les nouveau-nés. Une fille nouveau-née. Avec d’autres participes que et qui sont pris substantivement, il est ADJECTIF et s’accorde. Les nouveaux venus. Une nouvelle venue. Une nouvelle convertie.

« Élémentaire, mon cher Watson! » aurait dit Sherlock Holmes. Effectivement, il suffisait d’y penser! Mais, j’ai beau y penser, je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’un adjectif pris adverbialement puisse s’accorder. Quelque chose me chicote, me turlupine. Dit-on que nouveau dans nouveau venu est adjectif pour justifier l’accord ou que l’on fait l’accord parce que nouveau est adjectif. Qui vient en premier, la poule ou l’œuf?

Comme c’est une façon de faire qui est bien établie, voyons comment Le Bon Usage (Grevisse, 1980; puis Goosse, 2008) la présente.

D’après Grevisse (11e éd., 1980, # 809, p.  417), « Quand un adjectif composé est formé de deux adjectifs, si le premier a la valeur adverbiale, on le laisse invariable » : des jumelles nouveau-nées; une petite Tourangelle nouveau-venue [sic]; des personnes haut placés; trois enfants mort-nés; une jument court-jointée… Et il ajoute (# 810) que « nouveau, placé devant un participe passé pris substantivement, a un sens adverbial et signifie « récemment »; néanmoins, il s’accorde, sauf, dans nouveau-né (Acad.). »

Grevisse, tout en reconnaissant à nouveau sa valeur adverbiale, n’en prescrit pas moins l’accord. Son néanmoins il s’accorde est éloquent : la règle voudrait qu’on ne fasse pas l’accord, mais il faut le faire! Il ne justifie toutefois pas cet écart en disant que nouveau est adjectif (il le pense peut-être, mais il ne le dit pas). Grevisse fait de nouveau-né la seule exception, alors qu’en fait il est le seul conforme à la règle, règle qui veut qu’un adverbe ne s’accorde pas. C’est à n’y rien comprendre.

Goosse (14e éd., 2008, # 963 c 7°) présente de façon beaucoup plus claire la distinction que faisait Grevisse à propos de nouveau utilisé devant un adjectif ou un participe (ce qu’il appelle « ensemble »).

  •  « Si L’ENSEMBLE reste ADJECTIVAL, nouveau est invariable (et suivi d’un trait d’union) : des insectes nouveau-nés, une épreuve nouveau-tirée, Tourangelle nouveau-venue [sic] (2) ».
  • « Si L’ENSEMBLE est NOMINAL, nouveau est considéré comme un adjectif variable (et non suivi d’un trait d’union). Seul nouveau-né fait exception, puisque les dictionnaires (3) exigent le trait d’union et l’invariabilité, mais l’usage fait souvent varier nouveau même dans ce cas. »

Ainsi, nouveau est soit adverbe et invariable, si l’ensemble accompagne un nom; soit adjectif et variable, si l’ensemble fait office de substantif. Pourtant, dans les deux cas, nouveau a la valeur adverbiale de récemment!  

Invoquer l’emploi adverbial d’un adjectif pour justifier à la fois son invariabilité et la présence du trait d’union est certes satisfaisant pour l’esprit, mais son application laisse à désirer, car fort aléatoire. Ne faut-il pas écrire des fleurs fraîches cueillies, les portes grandes ouvertes? Pourtant, fraîches (depuis peu) et grandes (totalement) ont, eux aussi, valeur adverbiale. Pourquoi alors ces ensembles adjectivaux ne sont-ils pas invariables et accoutrés d’un trait d’union! Parce que nouveau ne ferait pas partie de l’ensemble adjectival considéré? Le même questionnement s’applique à  tombées raides (brusquement) mortes; être folle (éperdument) amoureuse de Pierre; ils sont arrivés bons (nettement) premiers; les enfants premiers-nés (en premier); des personnes toutes-puissantes (sans borne). Le trait d’union dans ces ensembles adjectivaux brille par son absence, alors que, d’après la règle, il devrait être présent, comme dans les adjectifs premiers-nés et toutes-puissantes (4).

De toute évidence, l’« adverbialisation », c’est-à-dire l’attribution d’une valeur adverbiale, n’est pas également sentie par tous. Bien des auteurs, et des bons, ne la voient pas. Ils font donc l’accord comme si nouveau ou tout autre adjectif à valeur adverbiale n’était rien d’autre qu’un adjectif ordinaire, sans valeur ajoutée, diraient les économistes. Faire un tel accord serait, nous dit Grevisse (# 811), un usage ancien. La voilà donc la justification, qui permet de ne pas perdre la face! Il est quand même étonnant que des usages anciens disparaissent mais que d’autres survivent. Pour qu’on n’ait pas, dans le cas de nouveau, changé cette règle depuis lors, c’est qu’elle trouvait grâce aux yeux des régents de la langue… et encore de nos jours! Les bons auteurs – et tous ceux que l’on corrige effrontément parce qu’ils font l’accord  – ne feraient-ils pas alors une simple « faute intelligente »?

J’ai trouvé une autre explication à l’invariabilité de nouveau : il serait préfixe (5), et un préfixe, ça ne s’accorde pas. Si jamais votre professeur recourt à cette explication, demandez-lui s’il suffit qu’un mot soit suivi d’un trait d’union pour qu’il devienne préfixe? Et présentez-lui comme exemples : abat-jour ou encore moissonneuse-batteuse. Demandez-lui également pourquoi le prétendu « préfixe » de  premier-né n’est pas invariable. Au féminin, Il fait première-née et, au pluriel, premiers-nés. Je serais curieux d’entendre sa réponse.

Ce cher professeur en arrivera, inévitablement, parce que, à court d’explications logiques, à vous répondre : « Parce que c’est comme ça » ou  « C’est l’usage » ou mieux encore « C’est le génie de la langue »! Devant le même constat, Bescherelle, en 1856, écrivait : « À cela nous répondrons qu’il est des consécrations établies par l’usage et auxquelles la raison ne peut rien changer. » Ne trouvez-vous pas étonnant que l’on recoure aussi facilement à l’usage établi quand on ne veut rien faire? Mais qu’on – Bescherelle y compris – s’en contrefout quand on veut imposer des changements? Si vraiment la raison ne peut rien changer, pourquoi s’évertuer à proposer des réformes, la dernière en lice étant celle du Conseil supérieur de la langue française? Poser la question, c’est y répondre.

Si l’on peut passer pour quelqu’un qui connaît bien sa langue, il faut écrire : des nouveau-nés, mais des nouveaux venus. Et surtout ne pas essayer d’expliquer pourquoi il en est ainsi.

Mais tout espoir n’est pas perdu. Il semblerait que la langue se relâche, à moins que ce ne soit les régents qui jettent du lest. L’Académie française, dans le DAF (9e éd., 1985), signale que l’« on rencontre le féminin : nouvelle-née » (6). À remarquer que ce n’est qu’une observation et non une reconnaissance officielle de cette graphie. C’est toutefois un pas dans la bonne direction.

Et le Petit Robert en fait autant, et même plus, car il ajoute nouveaux-nés, ce que n’avait pas fait l’Académie française. Il nous dit, depuis au moins 2001, que l’on rencontre « Parfois des nouveaux-nés, des nouvelles-nées; « l’haleine des nouveaux-nés » (Moréas) ». (7) Encore là, ce n’est qu’une remarque et non une reconnaissance officielle, du genre : « La variante garroter est admise. »

Peut-être est-ce « Le début d’un temps nouveau », dirait Stéphane Venne.

Maurice Rouleau

(1)      On a déjà tenté de corriger cette anomalie, mais sans succès. En 1901, dans la liste des tolérances annexée à l’« Arrêté relatif à la simplification de l’enseignement de la syntaxe française », signé Georges Leygues, on trouve nouveaunénouveaunée, nouveaunés, nouveaunées. En 1977, en annexe à l’« Arrêté relatif aux tolérances grammaticales et orthographiques », signé René Haby, arrêté qui remplace celui de 1901 resté sans effet, on trouve nouveau né.  Aujourd’hui, nouveau-né « trône » toujours. De toute évidence, cette dernière « tolérance » proposée, voilà de cela bientôt 35 ans, n’a pas trouvé grâce aux yeux des  régents de la langue.

(2)       Donc nouveau-venue prend un trait d’union parce qu’il est adjectif! Étonnant! Goosse cite également : Vins nouveau percés [sic] (Littré). Ce sic indique que c’est bien la façon dont Littré l’utilise; que ce n’est pas une coquille qu’il a laissé passer. Il le dit « NON CONFORME à la règle ». Façon toute « grevissienne » de condamner la graphie nouveau percé.

(3)       Les vilains, ce sont donc les dictionnaires. J’ignorais que c’étaient eux qui commandaient non seulement la graphie mais aussi l’accord grammatical! J’ai toujours pensé que le dictionnaire n’était que le dépositaire des usages!

(4)      Premier s’accorde dans premier- , mais pas nouveau  dans nouveau-Tout s’accorde en genre et en nombre, mais uniquement quand le substantif est féminin! S’il est masculin, son accord est interdit : vos charmes tout-puissants. Un voilà une autre qu’il faut mémoriser, car l’expliquer est impossible. Il faut savoir que Vaugelas (I-179) s’est expliqué là-dessus : « Mais cela n’a lieu qu’au genre masculin, car au féminin il faut dire, elles sont toutes estonnées, toutes esplorées, l’adverbe, tout, se convertissant en nom, pour signifier néantmoins ce que signifie l’adverbe. Car quand on dit ; elles sont toutes sales, elles sont toutes rompues, TOUTES, veut dire, tout à fait, entièrement, comme qui dirait, elles sont tout à fait sales, tout à fait rompues.  La bizarrerie de l’Usage a fait cette différence sans raison, entre le masculin, et le féminin. »

(5)      « Mais dans mort-né et nouveau-némort et nouveau, considérés comme des préfixes, ainsi que le montre leur trait d’union, restent invariables. » Georgin, R. Jeux de mots, de l’orthographe au style, Éditions André Bonne, Paris, 1957, p. 53.

(6)      Cette remarque est absente de la 8e éd. (1935), mais les Académiciens auraient pu en dire autant, car la forme nouvelle-née se rencontre depuis au moins 1913. [Voir Grevisse, # 810, note 39 : C. Péguy (1913), R. Roland (1919 ), Colette (1922), M. Blancpain (1971), M. Yourcenar (1977)].

(7)      Le libellé peut nous amener à penser – tout dépend de la lecture que l’on en fait – que c’est un phénomène récent – Moréas, que je sache, est toujours vivant. Mais tel n’est pas le cas. Bien des auteurs avant Moréas ont écrit nouveaux-nés  [Voir Grevisse, # 810, note 39) : Taine (1867), Suarès (1910), Martin du Gard (1923), Colette (1930), Arnoux (1946), Jouhandeau (1947)]

P.-S. –  Dans les deux prochains billets, je complèterai l’étude de quitter, v. intransitif.  Je me pencherai sur les éléments restants de l’entrée du Robert. J’aborderai la  raison pour laquelle on le dit intransitif,  sur les emplois qu’on en faisait, voilà de cela quelques siècles, pour dire (ou prétendre) qu’il est intransitif et finalement l’actuelle condamnation qu’on en fait dans certains ouvrages.

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Un commentaire pour Nouveau-nés, nouveaux venus (2 de 2)

  1. favre dit :

    Inscription d’un » cher professeur » qui ne pratique pas la langue de bois avec ses élèves

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