Quitter, v. intransitif (2 de 3)

Quitter peut-il s’utiliser sans complément?

-2-

Je me suis récemment attardé aux marques d’usage Vx et Région. que le Petit Robert 2010 accole à quitter, en tant que v. intransitif. Mes efforts pour en justifier la pertinence sont malheureusement restés vains. Les marques sont là, mais inexplicables. Il me reste, pour boucler la boucle, à examiner les autres éléments de cette entrée. Voyons s’ils sont aussi problématiques que les marques d’usage.

Intrans. Vx ou région. (Canada) Partir, s’en aller. Il a quitté.

Pour toute question concernant la construction d’un verbe, je consulte le Dictionnaire des verbes français, de J. et J.-P. Caput (Larousse, 1988) – autorité(s) en la matière –, que j’appelle familièrement le Caput. Une surprise, une autre devrais-je dire, m’y attend : quitter n’y figure pas comme v. intr. La seule construction sans complément qu’on y trouve : Je quitte est dite absolue, c.-à-d. que « le verbe n’est normalement suivi d’aucun complément qui lui soit nécessaire ». Cet exemple ne ressemble-t-il pas, étrangement d’ailleurs, à celui du NPR 2010 : Il a quitté? Mais dans ce dernier, il est dit intransitif! Deux dictionnaires, deux points de vue opposés, pour un même problème! Qui a raison, le Caput ou le Petit Robert?

Pourquoi le dit-on intransitif?

Intransitif  « se dit d’un verbe qui exprime une action limitée au sujet et ne passant sur aucun objet ». Dans L’enquête est sur le point d’aboutir, aboutir est intransitif, car, à lui seul, il dit tout : l’enquête va « avoir finalement un résultat ». Point n’est besoin de recourir à un complément pour que le message soit complet. Vu que quitter est dit intransitif, cela signifie qu’il se suffit à lui-même, qu’il n’est point besoin de préciser ce que l’on quitte! Pourquoi alors tout ce boucan à propos de son emploi sans complément? Il y a assurément quelque chose qui m’échappe. Mais quoi?

À force de fouiller, j’en suis venu à me demander si je n’essayais pas de savoir ce qui vient en premier, la poule ou l’œuf. Interdit-on à quitter d’être accompagné de son complément parce qu’il « est » intransitif, ou bien le dit-on intransitif pour justifier l’interdiction de l’utiliser sans son complément?

Règle générale, on dit d’un verbe qu’il est transitif, intransitif ou pronominal, en fonction de l’emploi qui en est fait. C’est généralement l’usage qui dicte. [On commence la réunion à 19 h. (trans.); on commence à 19 h. (trans. Absolt.); la réunion commence à 19 h. (intr.). Alors si quitter est dit intransitif, c’est qu’il a été employé comme tel, mais ne le serait plus, de nos jours, qu’au Canada!

Pourquoi ne le dit-on pas plutôt transitif direct, Absolt, comme le fait le Caput? Cette pratique est pourtant reconnue officiellement par la grammaire. Grevisse (Le Bon Usage, 1980, # 1346) nous dit :

Parfois le complément d’objet est si nettement indiqué par les circonstances qu’il devient inutile de l’exprimer; le verbe n’est pas pour cela intransitif; il reste transitif, mais il est employé d’une façon absolue.

Si Grevisse prend soin de nous mettre en garde contre le fait de qualifier d’intransitif un verbe qui ne l’est pas, c’est assurément parce qu’il y en a qui le font. Le Robert serait-il du groupe? Difficile à dire.

Si c’était le cas, il faudrait que le Robert puisse expliquer pourquoi il n’en fait pas autant avec d’autres verbes utilisés sans complément. Aux entrées abdiquer ou obéir, par exemple, le Robert utilise le verbe sans complément, i.e. de façon absolue :

  •  Absolt Roi contraint d’abdiquer. Abdiquer en faveur de son fils.
  •  Absolt Il faut obéir. « Il est toujours facile d’obéir, si l’on rêve de commander » (Sartre).

Aux entrées inciter ou mâcher, par exemple, la marque Absolt brille peut-être par son absence, tout comme le complément attendu :

  • « il mâchait pesamment et en faisant avec la bouche un bruit » (Stendhal).
  • Publicité qui incite à acheter (1)

Et ces verbes n’en sont pas moins dits transitifs.

Donc, selon le Robert, même en l’absence formelle de son complément d’objet – que Goosse (2) qualifie de non essentiel –, un verbe transitif, direct ou indirect, reste, ce qu’il est. Il devrait en être de même pour le verbe quitter. Et effectivement, dans le NPR 2010, on trouve la marque  Absolt à « Ne quittez pas !». Aucun autre exemple toutefois n’illustre l’emploi de ce verbe ainsi construit! Et ce, depuis 1967, date de parution du premier Petit Robert. Il semblerait donc que quitter puisse être construit de façon absolue, mais dans un seul cas! J’utilise le conditionnel, car il y a un hic. Dans le Grand Robert 1991, quitter dans « Ne quittez pas! » est dit intransitif! Allez savoir pourquoi!

Qui croire, le Petit Robert ou le Grand Robert? Pire, le Grand Robert, dans la formulation de l’acception du verbe intransitif, recourt à un complément (3) : quitter l’écoute. Ce faisant, il laisse clairement entendre que le complément est sous-entendu. Comment peut-on alors parler d’un verbe intransitif, quand on le définit de façon transitive? C’est à n’y rien comprendre. Ce qu’il faut à coup sûr comprendre, c’est que les dictionnaires ne sont pas les bibles que l’on voudrait qu’ils soient. Et dire à ses étudiants : « Allez voir dans votre dictionnaire » n’est peut-être pas le conseil le plus judicieux qu’on puisse leur donner. Car il pourrait s’en trouver un parmi eux qui ne partagerait pas votre point de vue, et c’est vous qui perdriez la face! Je parle en connaissance de cause; cela m’est déjà arrivé.

Pourquoi le Petit Robert limite-t-il la construction absolue à la seule formule « Ne quittez pas »? Serait-ce parce qu’elle ne s’utilise que dans un contexte tellement bien défini qu’il est inutile d’ajouter quoi que ce soit? Si tel est le cas, c’est admettre, sans l’avouer, ou pire, sans s’en rendre compte, que le contexte joue un rôle important. Alors pourquoi les dictionnaires sont-ils incapables d’admettre que quitter puisse être utilisé de façon absolue, ailleurs que dans  « Ne quittez pas »! Qui en a ainsi décidé? Mystère. Moi, je serais prêt à laisser la chance au coureur et à accorder l’absolution à l’ex-politicien, qui l’a malencontreusement utilisé sans complément. Qui nous dit que ce dernier n’a pas omis le complément, parce que, pour lui, le contexte était suffisamment clair pour qu’il ne soit pas nécessaire de le préciser? Considérer qu’il a fait une « faute », n’est-ce pas s’imaginer qu’on sait mieux que lui ce qu’il voulait dire? Un peu présomptueux, n’est-ce pas?

La « faute », si faute il y a, tient au fait que l’ex-politicien a utilisé, sans son complément, quitter en tant que v. tr., et non en tant que v.intr., car ce dernier, par définition, n’accepte aucun complément d’objet. Pourquoi serait-ce fautif uniquement avec ce verbe? Une condamnation plutôt drastique! Certains préféreraient que je dise draconienne, mais ça, c’est leur problème, non pas le mien (4). Et surtout qui a dit que c’était une « faute »? Cela reste à voir.

À SUIVRE

Maurice Rouleau

(1)  Le Larousse en ligne ne donne aucun exemple de construction absolue de ces deux verbes : mâcher un brin d’herbe, mâcher du chewing-gum; Publicité qui incite le client à acheter. Faut-il pour autant déclarer que le complément est obligatoire? Tout dépend de la lecture que vous en faites. Selon moi, cela ne démontre rien.

(2)   «  Un mot est construit absolument quand le complément ou la suite qu’il appelle d’ordinaire ne sont pas exprimés, soit que cette indication soit jugée inutile, soit qu’elle ait déjà été donnée (ce qui s’apparente à l’ellipse) : Nous mangeons à cinq heures  (peu importe ce que nous mangeons). » Dans un tel cas, le complément est dit non essentiel. Dans L’accident résulte, le complément est essentiel, son absence rend la phrase agrammaticale. » (Le Bon Usage, A. Goosse, 2008, # 274)

(3)  IV. v. intr. (Au téléphone) Quitter l’écoute, Ne quittez pas, on vous parle de Lyon. (Grand Robert 1991).

(4)  Drastique, au sens de draconien, n’est plus l’anglicisme qu’il a été. Ni selon le Robert (depuis au moins 2001), ni selon le Larousse en ligne.

P.-S. –  Dans le prochain billet, le dernier d’une série de 3, j’examinerai les citations  sur lesquelles on se base pour dire que quitter a été intransitif (donc employé sans complément), de même que les exemples que l’on crée de nos jours pour en justifier l’interdiction. Des surprises vous y attendent.

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