LE ou LA mozzarella?

Faut-il dire le mozzarella ou la mozarella?

 

Au Québec, dire LE mozzarella est tout naturel. Alors me faire dire que je suis « fautif », qu’il me faut dire LA mozzarella, c’est plutôt surprenant, voire même agaçant. En fait, je n’ai pas appris à le faire masculin, cela m’est venu naturellement, spontanément. Et la raison en est fort simple : c’est UN fromage. Ne dit-on pas UN camembert, UN brie, UN roquefort, UN gruyère, UN emmental, UN gouda? Alors pourquoi ne pourrais-je pas, dans la foulée et sans crainte de me faire pointer du doigt, dire UN mozzarella? D’ailleurs cette façon de faire respecte la grammaire. Grevisse (Le Bon Usage, 1980, # 478) ne dit-il pas :

À certains noms qu’on emploie par métonymie, on donne le genre d’un nom générique sous-jacent, qu’on a dans la pensée au moment où l’on s’exprime (il y a alors ellipse généralement) : DU hollande (du fromage de Hollande), etc. (1)

Dire du mozzarella, c’est pour moi aussi valable, aussi défendable, aussi acceptable que de dire du hollande. Sauf que je suis « fautif » si j’utilise le premier, mais tout à fait « correct » si j’utilise le second! Soit dit en passant, sauriez-vous me dire quel est le nom générique féminin sous-entendu qui justifierait que je doive dire LA mozzarella? Moi, je n’y arrive pas. Le seul mot qui me vienne à l’esprit, c’est fromage, mot hélas! masculin.

J’ai une autre bonne raison de dire LE mozzarella : l’habitude. En effet, j’ai toujours dit LE oka, et cela, depuis ma tendre enfance. Pour moi, dire LE mozzarella, c’est instinctif, viscéral, irréfléchi, machinal.  Autrement dit, c’est naturel. Tout comme dire LE oka. Cela va de soi. Pour moi, mais pas pour les autres qui veulent que je dise LA mozzarella! Mais cet argument ne vaut qu’à la condition que OKA soit vraiment masculin. Serais-je là aussi, et bien malgré moi, « fautif »?

Quel genre le Larousse (depuis au moins 2000) et le Robert (mot apparu dans le NPR après 2006!) donnent-ils à oka? OUF… Je l’ai échappé belle, on le dit masculin :

oka [ɔka] nom masculin

étym. 1909 ◊ de Oka, n. d’une localité québécoise où se trouve l’abbaye cistercienne qui créa ce fromage

■ Région. (Canada) (2) Fromage affiné au lait de vache, à pâte pressée non cuite, de saveur douce. « un brie, un chèvre, un bleu et un oka, cela devait suffire » (N. Bismuth).

Ils auraient pu décider de le faire féminin. En effet, c’est un fromage de l’abbaye (n.f.) d’Oka… Ce fromage étant un produit typique du Québec, il est fort possible – mais je n’ai aucune preuve –, que le Robert et le Larousse se soient inspirés de l’usage local, ce qui me semble une pratique des plus louables. D’autant plus que ce mot est originaire d’une région francophone. Ce qui n’est évidemment pas le cas de mozzarella.

Même si mozzarella est d’origine italienne, se pourrait-il que la même mécanique soit en cause? Se pourrait-il qu’il faille dire LA mozzarella, parce qu’en italien ce mot est féminin? Voyons ce qu’il en est.

Dans le Larousse « italien-français » en ligne, mozzarella est un  sostantivo femminile. La preuve est faite, diraient certains. Moi, j’en suis moins sûr. Cela ne pourrait-il pas être simplement le fruit du hasard? Si tel n’est pas le cas, les autres noms de fromages italiens (gorgonzola, ricotta, fontina, grana) pour ne nommer que ceux qui se terminent en –a) devraient, eux aussi, avoir en français le même genre qu’en italien (3). Selon le Petit Robert, gorgonzola est masculin; ricotta, féminin;  fontina et grana n’y figurent pas encore. Voyons ce qu’il en est en italien. Le Larousse « italien-français » donne tous ces noms féminins. Même gorgonzola! Alors l’explication ne tient plus la route. La preuve du contraire est faite, diraient certains autres. Pour moi, le problème reste entier. Pourquoi dire LE gorgonzola si le mot italien est féminin? Serait-ce que la mécanique invoquée ne tiendrait pas la route ou encore qu’il s’agirait d’une exception?

N’étant plus du genre à professer que, si c’est dans le dictionnaire, c’est nécessairement bon, j’ai voulu savoir si un autre dictionnaire italien pourrait corroborer les dires du Larousse ital-frçs. La chance m’a souri; celui que je consulte le dit masculin!  OUF!… L’honneur est sauf : il est masculin en français parce qu’il est masculin en italien, pourrait-on dire. Mais ne concluons pas trop rapidement.

Devant cette contradiction, je ne peux qu’être intrigué. Lequel de ces deux dictionnaires reflète le mieux l’usage? Je ne peux trancher. Il me faut donc en consulter d’autres pour pouvoir conclure sur une base plus solide. Je fais appel à trois autres dictionnaires : le Sapere, le Treccani et le Hoepli.

Tous donnent gorgonzola masculin.  Donc… (4)

Le Larousse « italien-français » se distingue donc, à cet égard, des autres dictionnaires italiens unilingues. Est-ce parce que c’est un dictionnaire « bilingue »? Cela ne devrait pas (5).

Mais cette discordance est suffisante pour semer le doute dans mon esprit, quant au genre que ce dictionnaire accorde aux noms des autres fromages se terminant en –a. Ce Larousse « bilingue » les donne tous féminins. Les dictionnaires italiens « unilingues » consultés les donnent tous féminins, SAUF grana (6) qui est masculin. Ce Larousse « bilingue » se distingue à nouveau (ou de nouveau)  des « unilingues ». L’erreur est humaine, direz-vous. Et vous n’auriez pas tort. J’ai hâte de voir quel genre le Robert donnera à grana (et aussi à fontina) quand il l’admettra dans sa nomenclature. Le Larousse en ligne (unilingue), lui, le donne masculin. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le Dictionnaire encyclopédique Larousse (1990), grana est dit féminin! Une véritable valse-hésitation du genre!

N’allez surtout pas croire que tout mot d’origine étrangère a nécessairement le même genre en français que dans sa langue d’origine. Ne serait-ce que parce que certaines langues ont plus que deux genres. Cette explication est envisageable dans le cas de mozzarella parce que l’italien n’a, comme le français, que deux genres. Mais qu’en est-il quand un mot étranger vient d’une langue possédant plus de deux genres? Sur quoi se base-t-on alors pour lui en imposer un? Par exemple, quel genre les dictionnaires donnent-ils à parka, mot que l’on dit, selon la source consultée, d’origine américaine, inuit, esquimau, russe (via l’anglais), samoyède (le nenets), etc.? Ce serait à voir.

Si cette explication est la bonne, la question de départ reste entière, mais elle ne nous concerne plus. Elle concerne l’italien. Il faudrait savoir pourquoi l’italien fait de mozzarella et de ricotta  des noms féminins, mais de gorgonzola et de grana des noms masculins.

J’ai soulevé la possibilité que le genre utilisé dans le pays d’origine, surtout si c’est d’une région francophone, soit reconnu d’office par les dictionnaires français. L’exemple apporté est OKA. Je disais également que cette façon de faire me semblait des plus pertinentes. En effet, pourquoi imposer aux autochtones de changer le genre d’un mot qui leur appartient en propre? J’aurais vu d’un mauvais œil que les dictionnaires français fassent de oka un mot féminin. Et je ne serais fort probablement pas le seul à avoir cette réaction.

Alors il me faut dire LA mozzarella. Point n’est besoin de vous dire que chaque fois que vient le temps pour moi d’utiliser ce mot, j’hésite, car je dois aller contre ma nature. Il me faut donc mémoriser le genre des noms de fromage que donnent les dictionnaires : LE oka, LE grana (Larousse seulement), LE gorgonzola, mais LA ricotta et LA mozzarella. Pour ce qui est de fontina, il faudra attendre que les dictionnaires nous imposent leur choix. Espérons seulement qu’il n’y aura  pas de discordance.

Maurice Rouleau

(1)      Des 73 noms de fromage consignés dans le Nouveau Petit Robert 2010, 62 (soit 85 %) sont masculins. Seuls sont féminins : caillebotte, cancoillotte, feta, fourme, maquée, mimolette, mozzarella, ricotta, rigotte, tête-de-Maure et tomme.

(2)     La présence de cette marque d’usage m’intrigue. Pourquoi faire de oka  un régionalisme, quand gouda  (Hollande), munster (Alsace), gruyère (Suisse romande),  feta  (Grèce), stilton (Angleterre), pecorinio (Italie), emmenthal (Suisse), eux, n’en sont pas?

(3)     « Cambozola »! Quel est son genre? C’est un fromage allemand. http://fr.wikipedia.org/wiki/Cambozola  Moi je le fais masculin. J’espère surtout ne pas faire de « faute ».

(4)     Cette conclusion ne vaut que si ces sources sont indépendantes, qu’elles ne se sont pas inspirées les unes des autres, sans discernement. À défaut de pouvoir démontrer le contraire, présumons qu’elles le sont.

(5)     Le Dictionnaire encyclopédique Larousse (1990), un « unilingue », donne, bel et bien, gorgonzola comme nom masculin. Pourquoi l’avoir fait féminin dans le « bilingue »? Mystère.

(6)      Voilà de cela quelques années, une étudiante, d’origine italienne, m’a fait parvenir ce qui suit relativement au genre de grana : « Dans le Dizionario Devoto-Oli della Lingua Italiana (ed.2004-2005), on précise qu’à l’origine le nom était formaggio di grana; puis, on a fait l’économie du mot formaggio, mais on en a gardé le genre (masculin). »  Exactement ce que je fais quand j’ose dire LE mozzarella! –   Il faut savoir que grana est féminin dans toutes ses autres acceptions.

P.-S. –  Dans les trois prochains billets, je ferai un examen comparatif des verbes utilisés en français pour dire « se poser quelque part » en parlant d’une engin volant.

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7 commentaires pour LE ou LA mozzarella?

  1. chovelon dit :

    Formidable, je me suis abîmée dans des océans laiteux en oubliant le temps, alors que j’étais partie sur internet, pour vérifier l’orthographe de combatif!!! Je corrige en effet l’article d’un ami, qui me semblait avoir fait une faute, en n’écrivant pas « combattif ». Bravo pour votre rigueur et vos investigations, la démonstration est passionnante!

  2. Ian Lemaître dit :

    Change d’amis, ça sera moins compliqué. Faut arrêter de se faire dicter nos agissements et nos tics par les autres. C’est bien plus fautif de dire « En fait, je n’ai pas appris à le faire masculin » que de dire du mozzarrella. « Faire masculin », là tes amis seraient en droit de te donner une bonne bastonnade.

    En passant, le fromage Oka n’est plus fait par les moines depuis longtemps, en effet depuis plus de trente ans, il est fabriqué par Agropur. « Afin de soulager leurs supposées difficultés financières, les moines d’Oka ont donc vendu la production à Agropur afin de diffuser plus largement cette meule rousse. Avec l’utilisation du lait pasteurisé, le fromage semble perdu un peu de son goût unique ; cependant l’oka au lait cru a fait un retour sous les marques Oka Classique et Oka Providence, qui sont plus puissants que le simple oka, plus doux ». Source WiKipédia

    • rouleaum dit :

      D’entrée de jeux, je dois vous dire que votre commentaire m’a un peu surpris. Votre familiarité m’a fait croire que nous avions gardé les cochons ensemble. Mais tel n’est pas le cas. Alors, comme nous ne nous connaissons pas, permettez-moi de vous vouvoyer.

      D’après vous, c’est fautif de dire « En fait, je n’ai pas appris à le faire masculin ». Et votre décision est sans appel; je mérite une bonne bastonnade! Mais, si vous vous donnez la peine de consulter votre Petit Robert, vous y verriez :
      Représenter, donner comme. Ne le faites pas plus méchant qu’il n’est !
      Je ne l’ai pas fait méchant, je ne l’ai fait que masculin! Alors… votre condamnation mériterait d’être nuancée, pour ne pas dire plus.

      Vous écrivez : Faut arrêter de se faire dicter nos agissements et nos tics par les autres. Disons que sur le fond, nous nous entendons. Sur la forme, c’est une autre histoire. De toute évidence, nous ne sommes pas allés à la même école. Moi, on m’a appris à dire : « faut arrêter de se faire dicter ses agissements et ses tics » ou « faut arrêter de nous faire dicter nos agissements et nos tics ». Mes amis à moi devraient-ils vous donner la bastonnade pour avoir écrit une chose semblable?

      Quant au second paragraphe de votre commentaire, il est hors de propos. Mon billet traitait du genre de mozzarella (en passant par « oka ») et non des qualités organoleptiques de ce dernier. Soit dit en passant, écrire Avec l’utilisation du lait pasteurisé, le fromage semble perdu un peu de son goût unique ne mériterait-il pas une autre bastonnade? Je vous laisse juge.

  3. Les deux principaux dictionnaires généraux de langue française à avoir été publiés au Canada depuis celui de Bélisle en 1957, soit le Dictionnaire du français plus (1988) et le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (1992), indiquent les francismes par la marque d’usage « (France) ». Les banques de données terminologiques Termium du Bureau de la traduction du gouvernement canadien et Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française font de même. Le Dictionnaire du français standard en usage au Québec et le Dictionnaire canadien bilingue, tous deux en préparation, utiliseront plutôt la marque « FE » pour « français d’Europe ».

    • rouleaum dit :

      À ceux qui voudraient en savoir plus sur les « francismes », voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Francisme_(linguistique) où vous trouverez verbatim le commentaire ci-dessus.

      Dans la dernière phrase de ce commentaire, il y a quelque chose qui m’intrigue : l’utilisation de FE (français d’Europe), comme marque d’usage. Comme si le français d’Europe était monolithique! Pourtant, tous savent qu’il ne l’est pas.
      À mes yeux, le choix de « francisme » pour désigner une telle réalité n’est pas des plus heureux. Normalement, tout fait de langue, désigné par un terme en -isme, a comme radical le nom – actuel ou passé – d’un pays ou d’une région. C’est ainsi que l’on parle d’un canadianisme, d’un québécisme, d’un belgicisme, d’un helvétisme, d’un sénégalisme, d’un acadianisme, etc. Alors ne pas faire dire à francisme : fait de langue du français de France, c’est compliquer inutilement la langue. Ou c’est une attitude nombriliste. C’est comme qualifier d’américain uniquement ce qui concerne le pays de l’oncle Sam. L’Amérique ne se limite pourtant pas aux États-Unis!

  4. André dit :

    Avec ton raisonnement, il faudrait dire « un mimolette » ou « un tomme de Savoie »!

    Mozzarella est féminin tout simplement parce que c’est un nom italien féminin !! Comme on dit « Les lasagnes sont froiDEs » et « Les cannelloni sont chauDs »

    Et ta comparaison avec « du hollande » = « du fromage de Hollande » ne tient pas. La Hollande est le lieu d’où provient ce fromage, et on dirait aussi « j’ai lu UN Agatha Christie » (un livre de…); mais « mozzarella » n’est pas du tout une provenance, c’est le NOM du fromage. Ce nom n’est lié à aucun lieu et il est féminin.

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