Atterrir / Amerrir / Alunir / Apponter (3 de 3)

Comment dire et écrire  « se poser quelque part »?

-3-

 

Il nous reste, pour boucler la boucle, à examiner la différence entre les préfixes de ces quatre verbes. On note trois formes en apparence très différentes, mais en réalité très apparentées, comme nous le verrons.

PRÉFIXE

Les verbes utilisés pour signifier « se poser quelque part » n’ont pas tous le même préfixe. C’est tantôt a- tantôt at- ou encore ap-. Ces différents préfixes fournissent-ils un même élément de sens? Si oui, pourquoi la forme n’est-elle pas identique? Si non, quelle différence de sens devrait-on y voir?

La différence réside dans la présence d’une consonne après le a, qui copie la consonne initiale du radical : aTTerr-ir, aPPont-er. Ce doublement a-t-il sa raison d’être? Si oui, pourquoi pas aLLun-ir et aMMerr-ir? Si non, pourquoi pas a-Terr-ir et a-Pont-er?

Le sens de cet élément de formation (préfixe) ne se laisse pas deviner facilement, car il dépend de sa langue d’origine.

  •  S’il vient du grec, a- exprime la négation, la privation (an- : variante devant une voyelle ou un h muet) : a-typique, a-thé ou an-alphabète, an-hydre.
  • S’il vient du latin, a- est la forme tronquée de ad-, qui marque la direction, le but à atteindre : a-mener, a-noblir (1). Sans troncation, il se joint au radical : ad-mettre, ad-joindre, ad-versaire. Cet élément ad- change parfois de forme par assimilation (2), et devient selon la consonne initiale du radical : ac, af, ag, al, an, ap, ar, as, at (aCCoutumer, aFFaiblir, aGGlomérer, aLLéger, aNNexer, aRRiver, aSSimiler, aTTabler).

Fort ce ces connaissances, voyons ce qu’il en est des verbes signifiant se poser quelque part. Compte tenu de leur sens, leur préfixe est certainement d’origine latine, car il indique la direction, le but à atteindre. Nous sommes donc en présence tantôt d’un ad- tronqué (i.e. qui a perdu son d) comme dans a-merrir et a-lunir), tantôt d’un ad- assimilé (qui a converti son d en une autre consonne) comme dans at-terrir et ap-ponter.

C’est dire que les verbes allunir, ammerrir, aponter et aterrir  seraient aussi irréprochables, linguistiquement parlant, que ceux que consignent les dictionnaires. Ils font tous appel à l’une ou l’autre forme du préfixe latin ad-, soit la troncation, soit l’assimilation. Mais comme chacun le sait, ces verbes ne sont pas ceux que reconnaissent les actuels régents de la langue.

Ces graphies ne sont peut-être pas celles qui figurent actuellement au dictionnaire, mais il n’en fut pas toujours ainsi.

  • En 1606, Jean Nicot [Le Thresor de la langue francoyse (1606)] donnait les deux graphies at-terrer  et a-terrer .
  • De 1694 à 1762, l’Académie française (DAF, de la 1e  à la 4éd.) ne consigne que at-terrer, ignorant totalement l’existence de la graphie avec un seul « t ». Et ce jusqu’en 1798 (DAF, 5e éd.), alors qu’elle décide d’enregistrer les deux graphies. L’Académie se serait-elle ravisée parce que Féraud, dix ans auparavant (en 1787-88), les avait enregistrée dans son Dictionaire critique de la langue française? Qui sait?
  • En 1798, le DAF (5e éd.), pour la première fois, donne à atterrer le sens qu’on donne de nos jours à atterrir. Littré, en 1872, en fait autant, mais il ajoute : « Les marins disent aujourd’hui atterrir. » Ce serait donc les marins qui auraient vu à la destinée de ce verbe!
  • Selon le TLFi (Trésor de la langue française informatisée), « Certains proposent d’écrire al-lunir, al-lunissage, mais cette graphie ne semble pas s’être imposée. » L’identité de ces « certains » n’est pas révélée, pas plus d’ailleurs qu’une explication de son rejet par l’Usage. On ne fait en apparence qu’observer, mais, dans les faits, on condamne.

Aucune semblable tentative n’a été « officiellement » relevée pour ce qui est de aM-merrir. Mais cette graphie, je l’ai rencontrée. Où, direz-vous? Dans des sources que les régents ne consultent pas : les sites Internet. Si j’en parle, ce n’est pas pour militer en faveur de cette graphie, mais simplement pour faire remarquer que, spontanément, certains mettent deux « m », comme ils mettent deux « t » à atterrir et deux « p » à apponter. Sauf que leur façon d’écrire n’est pas reconnue par les régents. Ils ne savent pas qu’ils font une « faute » en l’écrivant ainsi. Mais est-ce vraiment une « faute »? Ne devrait-on pas plutôt parler ici de faute « intelligente »? Qu’auriez-vous à répondre si, après avoir signalé cette bourde aux fautifs, ils vous rétorquaient qu’ils l’écrivent ainsi par « analogie » avec apponter et atterrir? Euh…

Pour ce qui est des préfixes, j’ai cherché une explication, valable ou pas, à l’utilisation de la forme tronquée du ad- dans alunir et amerrir. Mais en vain.

CONCLUSION

L’examen des 3 composantes (suffixe, radical et préfixe) des 4 verbes signifiant « se poser quelque part… » a mis en évidence le caractère aléatoire de la graphie des mots passée dans l’usage.

On aurait pu, au moment où le besoin s’est fait sentir, créer non pas un néologisme de forme (i.e. atterrir) mais un néologisme de sens (atterrer). Pour une raison inconnue, peut-être même inexplicable, c’est atterrir qui s’est imposé (ou qu’on a imposé, qui sait?).

Quand les hydravions ont fait leur apparition, on aurait pu créer un autre verbe que amerrir, car le radical –mer– ne correspond nullement à la réalité : l’hydravion n’a pas été conçu pour se poser sur la mer. Mais c’est ce verbe qui existe aujourd’hui.

On aurait dû choisir amerrer, car  la terminaison verbale en –er était la plus productive à l’époque. Mais on a préféré amerrir. Apparemment, par analogie avec atterrir! Que comprendre de ce recours à l’analogie? Qu’il faut dire amerr-IR parce qu’on disait déjà atterr-IR (même conjugaison) ou qu’on dit amer-RRir parce qu’on écrit atte-RRir (doublement du r)? La formulation sèche de « par analogie avec atterrir », qui est celle la plus souvent rencontrée,  laisse la porte ouverte aux deux interprétations. Examinons chacune d’elles.

Même conjugaison

Si alunir est de deuxième conjugaison, alors qu’à l’époque de sa création c’est la terminaison en –er qui était la plus productive, cela pourrait s’expliquer par le fait que les deux autres verbes déjà existants décrivant l’action de « se poser quelque part » étaient de deuxième conjugaison. Si tel était le cas, comment expliquer que son analogie avec atterrir n’apparaisse nulle part? Cette absence soulève un doute. Est-elle suffisante pour détruire cette hypothèse?

Doublement du « r »

Prétendre que l’analogie concerne le doublement du r expliquerait alors qu’on n’en souffle mot à l’entrée alunir. Mais rares sont les sources où cette explication est aussi clairement formulée. Les deux seules que je connaisse sont le Hanse [« Les deux r (aussi dans amerrissage ») sont dus à l’influence d’atterrir »] et le Quillet [« double r, d’après atterrir »].

D’après moi, l’analogie est une fausse explication. On ne double pas le r dans amerrir parce que terre s’écrit avec deux r. C’est d’une logique déconcertante. Le seul qui, d’après moi, a mis le doigt sur le problème, c’est Hanse. Mais sa façon d’expliquer la graphie de amerrir est ambiguë : « Les deux r (aussi dans amerrissage) sont dus à l’influence d’atterrir (!!) et à la prononciation de mer. » Oublions la première partie, qui n’a à mes yeux aucun sens, et concentrons-nous sur la seconde. Quiconque la lit n’en saisit pas d’emblée la portée. Ce que Hanse dit, ou plutôt voulait dire, c’est qu’on mettrait deux r à amerrir non pas uniquement parce que atterrir en a deux, mais aussi parce que, sans doublement de cette consonne, la prononciation du verbe alors obtenu (amérir) serait vicieuse. C’est précisément l’explication – et l’unique – que je privilégie.

Est-ce qu’on dirait alunir par « analogie » avec les deux autres verbes déjà existants? Sans doute. Comment expliquer autrement qu’on ait recouru à une terminaison verbale qui n’était plus productive?

Quant à apponter, on a sans doute oublié l’analogie, qui aurait voulu que ce soit appontir. On a tout simplement respecté la tendance marquée en néologie du verbe, à ce moment-là : privilégier les verbes en –er, comme je l’ai montré, chiffres à l’appui, dans le premier billet de cette série.

Pour ce qui est de la graphie du préfixe ad-, force est de reconnaître que cela tient aussi de la fantaisie linguistique. On utilise tantôt la troncation, tantôt l’assimilation, sans raison apparente. Les tentatives pour faire entrer al-lunir dans la langue ont tout simplement échoué. Et on crie aussitôt haro sur ammerrir quand on le voit apparaître dans un texte.

Bref, la langue française a vraiment des caprices. À moins que ce ne soit les caprices de ceux qui la régentent…

Maurice Rouleau

(1)    Il arrive aussi que la valeur de ce a- ne soit plus perceptible en raison de l’ancienneté du terme. C’est le cas, par exemple, de adorer  (de ad– et orare, de os/oris (bouche). Adorare signifiait : saluer profondément en portant (ad-) la main à la bouche (os/oris). (Gariel, A., Dictionnaire latin-français, Nouvelle édition revue et augmentée, entièrement recomposée, Librairie A. Hatier, Paris, 1952)

(2) « Assimilation » est le terme utilisé par Grevisse pour désigner ce phénomène.

P.-S. –  Dans le prochain billet, je me pencherai à nouveau (ou de nouveau) sur la « nouvelle orthographe« . J’examinerai ce qu’on « recommande », avec le plus grand sérieux du monde, de faire subir à porte-voix.

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2 commentaires pour Atterrir / Amerrir / Alunir / Apponter (3 de 3)

  1. faelnor dit :

    Merci pour (ou merci de) cette conclusion nous rappelant à quel point les grammairiens, pourtant gardiens du sens profond de la langue et tenus — me semble-t-il — de minimiser le désaccord avec les règles établies lors de l’apparition d’un néologisme, sont soumis à l’influence parfaitement subjective de tendances officieuses ou de leur propre subjectivité.

    Imperfection et manque de rationalité… Ah qu’il est bon de se sentir humain.

    P.S. — Votre deuxième lien vers Le Thresor de la langue francoyse manque d’un deux-points.

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