ÉCOUTER ou REGARDER LA TÉLÉ

Écouter la télé / Regarder la radio, ou l’inverse?

 

Ma fille cadette n’écoute plus la télé. Non! Maintenant, elle la regarde. Elle s’est convertie à l’orthodoxie linguistique depuis qu’elle a quitté le Québec; elle en avait marre, j’imagine,  de se faire regarder comme si elle venait d’une autre planète. Et comme on dit en grec : If you can’t beat them, join them!

Si elle disait : écouter la télé, c’est qu’à la maison tout le monde en faisait autant. Moi, y compris, évidemment. J’ai toujours dit écouter la télé, et je n’ai jamais eu l’impression, ce faisant, de mal parler. Le « bon parler » ne tient-il pas un peu de l’« accent »; les deux ne se trouvent-ils pas  plus dans l’oreille de celui qui écoute que dans la bouche de celui qui parle? Mais, passons.

Devrais-je me sentir coupable de ne pas avoir donné à mes enfants le bon exemple, de ne pas leur avoir appris à parler correctement? Dans ce cas-ci, à ne pas dire écouter mais bien regarder la télé? Peut-être, mais je n’ai pas le péché facile. Plutôt que de battre ma coulpe, je me suis demandé ce qu’il pouvait bien y avoir de répréhensible, de condamnable, bref  de « fautif » dans cette formulation. Si évidemment « faute » il y a.

Comme la radio transmet des sons, il est normal qu’on l’écoute. Et on a écouté la radio pendant des décennies. Puis, au début des années 1950, la télévision  est arrivée. Là, ce sont des images qui sont transmises. Regarder s’imposait donc. Comme si la logique ne permettait rien d’autre… Pourtant, ces images étaient parlantes

Supposons, pour les besoins de la cause, que je ne peux assister à un concert donné à la Place des Arts, par l’OSM (Orchestre Symphonique de Montréal). Fort heureusement pour moi, Radio-Canada l’enregistre. Quand le concert sera diffusé à la télé, à quelle logique devrai-je me plier? À celle qui veut que j’écoute un concert ou à celle qui veut que je regarde la télé? Euh…!

La logique, une arme à deux tranchants

Mais la logique est-elle à l’épreuve de tout? On le souhaiterait. Sauf que… écouter ne fait pas aussi mauvais ménage qu’on le prétend avec télévision. En voici d’ailleurs la preuve.

Pour connaître la chaîne de télévision la plus regardée, on fait l’évaluation des cotes d’écoute. On appelle audience instantanée le nombre de personnes à l’écoute d’une station de radio ou de télévision, pendant une tranche horaire donnée. Le coût d’un message publicitaire, à la radio comme à la télévision, est plus élevé à un certain moment de la journée, parce qu’il passe à une heure de grande écoute? C’est du moins ce que le Petit Robert nous apprend (1).

Pourquoi, dans le domaine de la télévision, utilise-t-on « écoute »? Tout simplement parce qu’on l’utilisait pour la radio. C’est ce que j’appellerais la « force de l’habitude ». Si la langue officielle peut associer, sans que cela soit fautif, télévision et écoute, pourquoi ne pourrait-on pas écouter la télé?

Ceux qui, comme moi, disent écouter la télévision ne font rien d’autre qu’utiliser le verbe qu’ils utilisaient déjà du temps de la radio. Mais, direz-vous, on ne peut pas écouter une image? Soit, mais peut-on regarder un son? Mais quand on dit regarder la télévision, on ne fait appel qu’à un des sens sollicités, c’est-à-dire la vue; on néglige totalement l’ouïe. Et cela, même si le Petit Robert  définit ainsi téléspectateur : Spectateur et auditeur de la télévision.  Quand je dis écouter la télévision, je ne fais appel, moi aussi, qu’à un des sens sollicités? Sauf que ce n’est pas le même que celui que recommande l’orthodoxie. Pourquoi regarder serait-il préférable à écouter?… Pourquoi privilégier la vue plutôt que l’ouïe?

Quand je prépare mes repas, je n’éteins pas la télé, car c’est l’heure des nouvelles. Je les écoute, même si c’est à la télévision. Je ne peux tout simplement pas les regarder, car, ce faisant, je risquerais de me blesser ou de me brûler. Je les écoute donc. Et vous?…

Il m’arrive parfois de regarder la télévision, au sens littéral et limité du verbe. C’est quand une certaine chaîne de télévision, que je ne nommerai pas, présente un tournoi de tennis. Les commentateurs sont si insipides que je ne peux les « blairer ». Je coupe le son. Et je regarde le match. Un peu comme si c’était du cinéma muet. Là, je peux dire que je regarde vraiment la télé.

À propos de cinéma, que dira-t-on, selon vous, quand la norme ne sera plus celle qu’on connaît actuellement? Quand le cinéma olfactif se pointera?…  N’allez pas croire, comme le dit David Abiker , que c’est « tout faux ». Le cinéma olfactif se pointe vraiment à l’horizon (2). Continuerons-nous à dire regarder un film même si un troisième sens, l’odorat, entre en scène? Lequel des sens définira le mieux ce type de cinéma? N’avons-nous pas, dans le passé, quand l’image s’est ajoutée au son, changé écouter pour regarder? Serons-nous alors tentés à nouveau(ou de nouveau) d’en faire autant et de changer regarder pour odoriser, par exemple, ou plus pragmatiquement pour sentir? Et que dire quand le cinéma que j’appellerais « proprioceptif », celui qui vous fait ressentir le mouvement que l’image vous fait voir, sera à la mode? OUF! J’aime mieux ne pas y penser. N’allez pas croire que je me fais le Jules Verne du XXIe siècle. Absolument pas. Des fauteuils (3) existent déjà à cette fin. À remarquer que, dans leur publicité, on utilise « immersif » alors que le cinéma « immersif » semble être toute autre chose. Mais passons.

Il y a fort à parier que, malgré l’évolution du 7e art, on continuera à regarder un film.Ce choixsera certes arbitraire, car il ne concernera qu’un des 4 sens alors sollicités (il manque encore le goût pour que ce soit la totale). Ce verbe sera « traditionnel », en ce sens qu’il sera « d’un usage ancien et familier, consacré par la tradition ». Ce choix serait, aux yeux de certains, défendable, voire même obligatoire, aux yeux de certains autres. Pourquoi la « tradition » – ou la force de l’habitude – ne jouerait-elle pas dans le cas de écouter la télé? Parce qu’on a décrété le contraire?

Cette évolution du vocabulaire en fonction des avancées technologiques m’en rappelle une autre : celle relative aux engins volants.

Un jour, l’homme a, contre toute attente, vaincu la gravité. Une fois lancés, ses engins volants devaient forcément revenir à leur point de départ, donc sur terre. Pour exprimer cette réalité, l’homme s’est mis à utiliser atterrir (atterrissage). La logique le lui imposait : l’avion ne peut faire autre chose qu’atTERRir quand il revient sur TERRe. « Élémentaire, mon cher Watson », dirait Sherlock Holmes. Puis sont arrivés les hydravions, qui, eux, se posent sur l’eau. Il est bien évident que les premiers hydravions se sont posés sur un plan d’eau autre que la mer. Pourtant, le verbe créé pour décrire cette action a été aMERrir! Où donc est passée cette belle logique, qu’on nous sert à toutes les sauces? (4)

Depuis, la science a évolué. L’homme se rend maintenant sur la Lune. Son engin doit donc s’y poser. La logique lui interdisant de recourir à atTERRir, il a créé alunir (alunissage). Bien que consigné dans le Robert et le Larousse, alunir n’est pas admis par l’Académie. Elle n’en a jamais reconnu l’existence (5). Selon elle, il faut dire atterrir, même si ce n’est pas sur la terre mais sur la lune que l’engin se pose. Il semblerait qu’en agissant ainsi, l’Académie ait fait preuve d’un grand pouvoir d’anticipation. En effet, l’homme ira bientôt sur Mars. Comment dira-t-il que son engin « se pose sur » Mars? La logique lui interdisant d’utiliser atterrir, pas plus d’ailleurs que alunir, dira-t-il alors que son engin va amMARSir, aMARSir ou amMARSser? Euh…! Quand il pourra se rendre sur Saturne ou Pluton? OUF! J’aime mieux ne pas y penser. Pour, semble-t-il, couper court à toute discussion futile, l’Académie (DAF, 9e éd., 1985) aurait décidé, dans sa grande sagesse – j’ai bien le droit d’avoir un fantasme (phantasme)  –, qu’il vaudrait mieux utiliser atterrir dans tous les cas. Mais sa sagesse, si sagesse il y a, est restrictive : elle accepte sans maugréer les verbes amerrir et apponter!  Donc apponter et amerrir sont bons. Alunir ne l’est pas! C’est du moins ce que l’Académie a décrété…, mais que l’usage ignore.

Qu’en sera-t-il, dans quelques années, de la télévision, du cinéma? L’Académie préférera-t-elle condamner regarder, et revenir au premier verbe utilisé, à savoir écouter? Si tel est le cas, les Québécois qui écoutent encore la télé pourront se réjouir d’avoir anticipé la démarche régressive de l’Académie! Je plaisante, vous l’aurez compris.

Je ne cherche pas à vous convaincre qu’il faut dire écouter la télé. Non. À vous convaincre de ne pas déclarer condamnable, « fautif » ce qui ne l’est pas nécessairement? Oui. Mais quand on sait comment fonctionne la langue…

Vive (ou vivent) les fautes intelligentes!

MAURICE ROULEAU

(1)  Prime time : Partie de la grille* du programme télévisuel correspondant à l’heure de plus forte écoute. Des prime times. ▫ Recommandation officielle heure de grande écoute;   Audience : Nombre de personnes à l’écoute d’une station de radio ou de télévision pendant une tranche horaire donnée;   Médiamat : Système permettant de mesurer l’audience des chaînes de télévision; cette audience.

(2)  Le Cinéma Olfactif | 18 avril 2006

Les cinéphiles japonais vont pouvoir assister à partir de cette semaine aux premières projections au monde avec effets olfactifs synchronisés. Le gestionnaire de cinéma nippon Shochiku a annoncé lundi qu’il allait projeter dans deux salles le film hollywoodien The New World, accompagné d’odeurs commandées par un système informatique conçu par NTT Communications.

(3)   Le siège de cinéma immersif D-Box 

« Le système de génération de mouvement D-BOX Motion CodeMC ajoute une toute nouvelle dimension à votre cinéma maison. Vivez l’action d’un réalisme sans précédent […]

// Installez-vous dans le siège D-Box et vivez le film. Le siège bouge en répondant à l’action se déroulant à l’écran. Après le surround, THX, Imax, le 3D, etc. Voici une avancée qui nous fait vivre pleinement le cinéma.     Made in Québec, les sièges D-Box réussissent à se tailler une place dans le monde du 7e art. Plus de 850 films ont étés encodés pour faire vivre aux cinéphiles l’expérience immersive D-Box.    Pour une courte démonstration voir :

http://www.francoischarron.com/le-siege-de-cinema-immersif-dbox/-/8oyWUpph84/menu/

(4)  Comme vous le constatez, la logique, c’est comme l’étymologie, on y recourt  quand ça fait notre affaire! (Voir : http://www.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/chroniq/index-fra.html?lang=fra&lettr=indx_autr72&page=148#zz72)

(5)  Peut-on vraiment dire que l’Académie est à l’écoute de l’usage? Elle pense sans doute refléter le BON usage! Pourtant, alunir est utilisé. Et ce que l’Académie peut en dire ne changera fort probablement pas le cours de l’histoire. On continuera à utiliser alunir.

Prochain billet 

J’y testerai vos connaissances en vocabulaire.  Vous serez à même de vérifier si le genre des mots vous cause des mots de tête. En général, on dit que non. Mais…

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Un commentaire pour ÉCOUTER ou REGARDER LA TÉLÉ

  1. Christian Rakvaag dit :

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