Nouvelle orthographe et Tréma (3 de 3)

« L’emploi du tréma est amélioré ».

 Je ne l’aurais jamais cru!

– 3 –

             La règle C 3.2 de la nouvelle orthographe nous prescrit d’ajouter un tréma sur le u de argüer et gageüre. Nous avons vu dans le précédent billet que l’application de cette règle au verbe arguer tenait plus du zèle que d’un besoin réel. Pour boucler la boucle, il nous reste à examiner la pertinence d’ajouter un tréma sur le deuxième mot auquel le Conseil Supérieur de la langue française (CSLF) veut apporter une « rectification » : gageure.

Gageure devrait dorénavant s’écrire gageüre!

L’ajout d’un tréma sur le u de gageure se veut LA réponse du CSLF au problème de la prononciation « défectueuse » de ce mot. Mais la corrige-t-il vraiment? J’ai de sérieux doutes. Je m’explique. Le tréma est, par définition, le signe indiquant que « la voyelle qui précède doit être prononcée séparément » (Voir, entre autres, le NPR 2010). Cela signifie donc qu’il faut prononcer gage-ure et non gajure. Et il en sera ainsi tant et aussi longtemps que la définition du tréma ne sera pas changée! Sauf évidemment si l’on accepte de faire de ce mot une exception. Une autre, pourrait-on dire! Peut-on qualifier de pertinente une « rectification » qui, censée régler définitivement un problème, en crée un autre? Euh…

Le CSLF aurait pu vouloir qu’on l’écrive gajure, la « bonne » prononciation étant alors assurée. Mais il n’est pas allé jusque-là. Y a-t-il seulement pensé? Je l’ignore. Pourtant cette possibilité avait déjà été avancée, voilà de cela plus de cent ans, par Albert Dauzat. En effet, dans son ouvrage La langue française d’aujourd’hui, publié en 1908 (A. Colin, p. 124), Dauzat écrit :

La prononciation traditionnelle est gajure (ancien français gajeüre). Mais que de gens s’y trompent et disent gajeure! Plutôt que d’accepter l’orthographe gajure (1), l’Académie préfère voir s’acclimater la mauvaise prononciation.

Ce mot devait donc, au début du XXe siècle, être suffisamment employé pour que les oreilles délicates de certaines gens, dont celles de Dauzat, fussent blessées par une telle prononciation. Mais, en 1972, si l’on en croit P. Dupré, son emploi aurait perdu de la vigueur.  Dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (Éditions de Trévise, 1972), Dupré écrit : « Ajoutons que le mot n’est, dans la langue d’aujourd’hui, employé que dans la locution : c’est une gageure, « c’est un défi au bon sens » ». Donc la probabilité de se faire écorcher les oreilles, du moins dans les années 1970, était devenue presque nulle. Et qu’en est-il aujourd’hui, cinquante ans plus tard? On écrit toujours gageure. Et on le prononce tantôt gajure, tantôt gajeure. C’est du moins ce que nous dit le NPR 2010 : « gageure [gaʒyʀ], critiqué mais fréquent [gaʒœʀ] ». La fréquence d’emploi de gageure aurait donc repris du galon depuis 1972, et sa mauvaise prononciation en aurait fait autant! Est-ce vraiment le cas? J’essaie de me rappeler la dernière fois que j’ai utilisé ce mot ou encore que je l’ai rencontré, mais en vain. Et vous?

Il est vrai que l’Académie n’a rien fait, au début du XXe siècle, pour éviter que cette prononciation « défectueuse » ne s’installe en permanence dans la langue. Mais j’hésiterais à dire, comme l’a fait Dauzat, que l’Académie « préfère voir s’acclimater la mauvaise prononciation ». L’Académie semble tout simplement n’y avoir jamais vu de problème sérieux; elle se contente de préciser qu’il se prononce « gajure » (depuis au moins 1762, 4e éd.). Sans plus. Si l’on en croit Hanse (1991), il serait plus exact de dire que l’Académie a été sensible à ce problème, seulement pendant un court laps de temps, plus précisément de 1975 à 1987 (2). Mais dans les faits, y a-t-il tant de gens qui le prononcent mal? Y a-t-il tant de gens qui, tout en le prononçant correctement, font une « faute » en l’écrivant? Je serais curieux de le vérifier.

D’après Dauzat, « la prononciation traditionnelle est gajure ». Si je décode bien l’idée exprimée, cette prononciation est intouchable. Et cela, même si, chez beaucoup de locuteurs, la prononciation du mot serait « défectueuse ». C’est donc dire que les usagers ont tort; les régents, eux, raison! Penser en changer la prononciation serait strictement interdit! On doit dire gajure.

Mais qui a décidé qu’une prononciation doit rester ce qu’elle a toujours été, qu’elle est immuable? Serait-ce une autre légende « linguistique »? Je l’ignore. Ce que je sais par contre, c’est que la logique n’est pas toujours respectée. J’en veux pour preuve les modifications (graphiques et/ou phonétiques) qu’on a fait subir, par exemple, à fèces ou encore à laguiole. Dans le premier cas, la graphie et la prononciation ont changé à tour de rôle; dans le second, on ajoute une autre prononciation, pour qu’elle corresponde à la graphie (et non l’inverse).

Pourquoi alors, dans le cas de gageure, ne pas admettre les deux prononciations comme on l’a fait pour laguiole ou encore pour onguiculé? Pourquoi ne pas laisser l’usage s’établir sans intervention intempestive? Les régents s’y opposeraient, j’en suis certain.  Pourtant « le peuple est souverain en matière de langage ». C’est du moins ce que l’on dit, et cela, depuis fort longtemps, même si Voltaire s’en plaignait (3).

Ouvrons ici une parenthèse.

Ceux qui ne jurent que par leur(s) dictionnaire(s) – souvent ils n’en consultent qu’un – condamnent tout emploi non consigné. Pour eux, il n’y a que ce que le dictionnaire dit – et rien d’autre – qui soit parole d’Évangile! (4)  Ceux-là devraient se rappeler l’évolution récente de l’emploi de drastique. Historiquement, ce mot se disait uniquement « d’un purgatif agissant avec violence » (Émile Littré, Dictionnaire de médecine, 17e éd., 1893). Alors il ne fallait pas dire Des mesures drastiques, mais Des mesures draconiennes, car drastique était réservé au domaine médical. Ce serait sous l’influence de l’anglais que drastique serait entré en concurrence avec draconien (5).

Si l’on consulte les différentes éditions du Petit Robert, on peut suivre facilement l’évolution de drastique.

  • En 1967, drastique ne se disait que d’un purgatif énergique.
  • De 1977 à 1992, on note la présence d’une deuxième entrée à cet adjectif, car l’étymologie n’était pas la même. Le premier venait du grec drastikos; le second du mot anglais drastic. C’est ce qui fait dire au NPR que son emploi dans ce sens est un anglicisme.

2. Drastique. adj. […] Anglicisme. Énergique, contraignant. V. Draconien, radical. Des mesures drastiques.Une réforme drastique. »

  • À partir de 1993 [année de parution du Nouveau Petit Robert (NPR)], non seulement on ne fait plus qu’une seule entrée, mais on ne le considère plus comme un anglicisme. Ce n’est qu’un mot venant de l’anglais. Une seule entrée, deux acceptions :

1. (du grec) . qui exerce une action très énergique;
2. (1875, angl. drastic) Énergique, contraignant.

Et il en est toujours ainsi. Il n’est donc plus péché de dire des mesures drastiques,  depuis près de 20 ans. Du moins d’après le NPR! Et ce, même si le Dictionnaires des anglicismes. Le Colpron (ISBN 2-7616-1053-9) condamne toujours cet emploi. Preuve, s’il en fallait une, qu’il ne faut pas se fier à une seule source! Et vous, que faites-vous? Vous le condamnez ou vous l’acceptez? Si vous le condamnez, vous pouvez vous réclamer du Larousse en ligne, qui ne reconnaît pas ce changement. Mais n’oubliez pas qu’un petit malin pourrait vous recommander, avec un sourire en coin, de lire le Petit Robert. C’est à se demander si les dictionnaires n’imposent pas leur vision de la langue… Comment expliquer autrement que deux sources censées refléter l’usage arrivent à des conclusions opposées?

Fermons la parenthèse.

On aurait pu changer la graphie de gageure pour gajure, mais on ne l’a pas fait. On a préféré conserver la prononciation, quitte à modifier légèrement la graphie traditionnelle, i.e. ajouter un tréma sur le u. Sauf que cette « rectification », comme nous l’avons vu ci-dessus, ne corrige rien. Pire elle fait de la prononciation de ce mot une exception!

Il est bien évident que si l’on avait opté pour une telle solution, il aurait fallu, pour être conséquent, imposer la même chirurgie à tous  les mots se terminant par –geure, dont le Grand Vadémécum nous fournit « une liste presque complète ». Soit dit en passant, je n’ai aucune idée des mots qui manquent pour que la liste soit complète – et ce n’est pas faute d’avoir cherché. Les mots énumérés, à savoir bringeüre, égrugeüre, envergeüre, mangeüre, une rongeüre, renvergeüre, vergeüre, sont dits « rares ». Avec raison. En effet, dans le DAF (8e éd., 1935), deux de ces mots seulement y figurent encore : mangeure et vergeure. Les autres brillent par leur absence. Dans le NPR 2010, seul vergeure a survécu, et c’est un terme technique, donc très peu utilisé. Ceux qui l’utilisent savent certainement le prononcer et l’écrire. Alors…! D’ailleurs, pourquoi vouloir corriger la graphie de mots qui ne s’emploient plus? Voulait-on faire la preuve de l’importance de cette « rectification »? Cela me fait penser à la religion (que je ne nommerai pas) qui baptise même les morts pour augmenter – artificiellement, cela va sans dire – le nombre de ses adeptes!

Bref, l’idée d’ajouter un tréma sur le u de gageüre (et en pratique, sur lui seul) n’est pas l’intervention du siècle, car elle n’est absolument pas la réponse au problème soulevé.

Conclusion générale

J’ai intitulé cette série de trois billets: « L’emploi du tréma est simplifié. » Ah! Je ne l’aurais jamais cru. Je présentais ainsi la raison de cette recherche et la conclusion à laquelle je suis arrivé.

J’imagine qu’après avoir lu ces trois billets, vous comprenez que j’ai de la difficulté à conclure, comme le Grand Vadémécum le fait, que l’emploi du tréma est maintenant simplifié. Les « rectifications » recommandées sont censées  « apporter à l’orthographe du français encore plus de logique et de rigueur ». Là, encore, ce n’est pas la conclusion à laquelle j’arrive. Il me semble que le CSLF a les oreilles sensibles, pour ne pas dire ultra-sensibles. Il aurait pu, il me semble, consacrer temps et énergie à des problèmes plus réels.

À remarquer que le NPR ne reconnaît pas ces changements. Il n’y est toujours question que de ambiguïté, de ciguë, de arguer et de gageure. Autrement dit, le NPR a fait la sourde oreille aux rectifications proposées par le CSLF. Et ce choix, quelles qu’en soient les raisons, n’est pas à mes yeux sans fondement, comme j’espère vous l’avoir démontré.

MAURICE ROULEAU

(1)     Cette graphie n’est pas une création de Dauzat. On la rencontre, en 1606, dans le Thresor de la langue francoyse, de Jean Nicot : « Gageure, f. Que aucuns escrivent par j, gajure ».

(2) « Cet usage [mettre le tréma sur le e, i et u] est devenu de nouveau la règle depuis que l’Académie a décidé, en mars 1987, d’abroger la faculté, qu’elle avait accordée, en 1975, de mettre le tréma sur la voyelle prononcée avec son timbre propre (aigüe, cigüe) ou comme semi-voyelle (ambigüité, contigüite). L’Académie a en même temps renoncé, en 1987, à mettre un tréma sur u dans certains mots pour lutter contre une prononciation défectueuse  argüer, gageüre, mangeüre, vergeüre. Il faut donc revenir aux graphies arguer, gageure […] en maintenant la prononciation d’une semi-voyelle dans arguer et de ju dans gageure. »   J. Hanse Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, 2e éd. mise à jour et enrichie (1991). Entrée : tréma.

(3) « Les anciens l’avaient déjà reconnu : le peuple est souverain en matière de langage : Populus in sua potestate, singuli il illius, disait Varron, et avant lui Platon : Le peuple est en matière de langue un très excellent maître. Voltaire le constate en le regrettant : Il est triste qu’en fait de langues, comme en d’autres usages plus importants, ce soit la populace qui dirige les premiers d’une nation. » [Darmesteter, La vie des mots, 1887 (p. 102 dans sa réimpression par les Éditions Champ libre, Paris, 1979)]

(4) À preuve, un réviseur zélé a déjà corrigé : un patient neutropénique, par un patient en neutropénie. Il expliquait sa correction par le fait que neutropénique ne figure pas dans les dictionnaires de médecine, contrairement à neutropénie. C’est ce que j’appelle imposer sa vision de la langue et, surtout, ne pas s’y connaître ni en dictionnaires ni en habitudes langagières des spécialistes  (Voir TTR, La langue médicale : une langue de spécialité à emprunter le temps d’une traduction.)

(5)    L’anglais n’a qu’un seul adjectif pour dire les deux choses. Drastic : 1. acting with force, having a violent effet : as, the police took drastic measures. 2. In medicine, powerful, efficacious; as a drastic cathartic.

Prochain billet

Nous allons, dans le prochain billet, retracer les aventures qu’a vécues le tréma au cours des derniers siècles. Vous verrez que ce pauvre tréma en a vu de toutes les couleurs.

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