Plus d’un… Moins de deux… (1)

L’accord du verbe : où est la logique?  

Plus d’un… Moins de deux…

-1-

Pour que, dans bien des ouvrages qui traitent de langue, il soit si souvent fait mention de Vaugelas, il faut que son discours jouisse d’une grande crédibilité. J’ai donc voulu en savoir un peu plus. Il me fallait, sans faute, lire ses Remarques sur la langue françoise (1647).

Le hasard, qui fait parfois bien les choses, m’a fait découvrir le livre de A. Chassang  (1880) (1) dans lequel on retrouve, outre le texte original des Remarques de Vaugelas, les commentaires qu’en ont faits à l’époque les académiciens Olivier Patru   (en 1681) et Thomas Corneille  (en 1687), ainsi que l’Académie elle-même (en 1704). J’ai lu cet ouvrage d’abord par simple curiosité, puis par intérêt. J’y ai vu comment la langue était alors perçue.  –  Soit dit en passant, c’est à cette époque, plus préciséement en 1694, qu’est paru le premier Dict. de l’Académie française  (DAF). –  J’y ai fait des découvertes. Déconcertantes, parfois. J’ai même dû, à quelques reprises, relire des Remarques ou des Commentaires, pour m’assurer que je n’avais pas la berlue.

À preuve, ces deux exemples, réécrits à la moderne pour vous en faciliter la lecture. Le premier est de Vaugelas; le second, de Thomas Corneille, un de ses commentateurs.

1-   Les habitants nous ont rendu (sic) maîtres de la ville.

         Il faut écrire ont rendu, car il y a encore après maîtres de la ville. C’est pourquoi l’usage du participe passé étant différent, il se gouverne d’une autre façon, et maîtres qui le suit, marque assez le pluriel, sans qu’il soit besoin que le participe le marque encore.

Assez originale comme explication, vous en conviendrez.

2-   Il trouva les étangs et les rivières glacées(sic).

Ainsi le masculin devant l’emporter sur le féminin, parce que c’est le genre le plus noble, je dirais, il trouva l’étang et la rivière glacés. Cela ne fait aucune peine à l’oreille (2). Lorsque l’on entend glacés au pluriel, on connaît d’abord que cet adjectif ou participe prend ce nombre à cause qu’il se rapporte à deux singuliers qui le précèdent, mais il n’en va pas de même quand les substantifs sont au pluriel. On ne s’attache qu’au dernier des deux, lorsque l’adjectif n’est pas séparé par aucun mot, et j’avoue que je dirais il trouva les étangs et les rivières glacées, et non pas les étangs et les rivières glacés. La raison est, que glacés étant auprès de rivières qui est au pluriel, on oublie en quelque sorte, que le mot étangs précède rivières […]

Il faut vraiment avoir la mémoire courte!  Et cette défaillance de la mémoire ne se manifeste que si les antécédents sont au pluriel! Encore plus étrange comme explication…

Dans les deux cas cités, on explique l’accord par le voisinage. Dans le premier, le nombre est indiqué par le mot suivant; dans le second, le genre est indiqué par le mot précédent.  Mais n’allez pas croire que ce sont les deux seuls cas qui m’ont étonné. J’y ai aussi appris qu’on se demandait s’il fallait écrire vint et un an ou vint et un anS. Et les commentateurs ont convenu qu’il fallait écrire vint et un an, mais vint et un chevaux! L’usage l’imposait, disait-on. Assurément pas la logique. Encore mieux, si le mot an (au singulier) était suivi d’un adjectif, ce dernier se mettait au pluriel : vint et un an accomplis! Ainsi en avait décidé l’Académie!

Fort heureusement pour certains  –  fort malheureusement pour d’autres –, l’usage n’a pas retenu cette façon de faire l’accord, qui, à un œil moderne, semble tout à fait ridicule. Mais il faut se méfier des jugements hâtifs, surtout en matière de langue. Nous le verrons dans le prochain billet.

Selon le Bon Usage (Goosse, 2008, # 424), l’accord est « le fait qu’un mot variable (appelé receveur) reçoit d’un autre mot de la phrase (appelé donneur) ses particularités morphologiques : son genre, son nombre et sa personne. » La règle ne peut être plus simple, et son application plus aisée. En théorie, certes, mais en pratique il en est tout autrement. Il arrive souvent que l’accord ne respecte pas ce principe, qu’il contredise le genre ou le nombre du donneur théorique, parfois même la personne.

1-       L’accord peut se faire, par exemple, selon le sens (non selon la grammaire).

Chacun sait que le pronom on peut désigner plus d’une personne. C’est pourquoi on est satisfaite, on est contentes, on est grand, on est forts sont des accords admis dans la langue. Pourtant le verbe est au singulier, tout comme le sujet! C’est le sens qui prime, nous dit-on. Il en est de même dans Le peu de fautes qu’il a faites explique son succès. Faites est au fém. pluriel, car il a fait des fautes; mais explique est au singulier, car c’est le peu de fautes faites qui est à l’origine de son succès!

2-       L’accord peut se faire selon l’intention (non selon la grammaire).

Le verbe qui a pour sujet un collectif suivi de son complément s’accorde avec celui des deux mots sur lequel le rédacteur – et non le réviseur – arrête sa pensée. C’est ainsi qu’on peut rencontrer : Une multitude de sauterelles ont infesté / a infesté ces campagnes (Littré) ou encore Un grand nombre de soldats fut tué dans ce combat (Littré) / Un grand nombre de soldats périrent dans ce combat (Acad.). L’accord varie en fonction de ce que le rédacteur a en tête : la totalité considérée collectivement (accord au pluriel) ou individuellement (accord au singulier)!

3-       L’accord peut se faire aussi selon les localisations respectives du donneur et du receveur (non selon la grammaire).

L’accord des locutions ci-joint, ci-inclus, ci-annexé illustre fort bien cette singularité. Ce qu’on m’a enseigné, voilà de cela quelques lunes, se retrouve encore intégralement dans le Girodet (2008), tout comme dans le Dictionnaire des difficultés (Larousse, 2007), de Adolphe V. Thomas –, qui n’est en fait qu’une simple réimpression de celui de 1956.

Ces locutions sont variables ou invariables selon qu’elles  sont employées adjectivement ou adverbialement.

  1. En début de phrase, si elles sont suivies d’un déterminant : adv. (invar.) Ci-inclus la photocopie
  2. En début de phrase, si elles sont suivies d’une virgule : adj. (var.) Ci-incluses, ces gravures...
  3. À l’intérieur de la phrase, si elles précèdent immédiatement le nom : adv. (invar.) Vous trouverez ci-joint copie de
  4. À l’intérieur de la phrase, si elles précèdent le nom et en sont séparées par un      déterminant : adj. (var.)  Vous trouverez ci-incluse la copie
  5. À l’intérieur de la phrase, si elles suivent le nom : adj. (var.)  Vous lirez également la lettre ci-jointe.

Il faut donc, si l’on veut bien écrire, connaître toutes ces subtilités (mot un peu faible pour dire la chose)! Autrement dit, il faut avoir une très bonne mémoire. Aucun raisonnement ne peut expliquer que la simple présence d’un déterminant (article; adj. poss. ou démonst.) (comparer 3 et 4) puisse changer la valeur de ces locutions (adverbiale adjectivale); ni qu’une simple virgule en fasse autant (comparer 1 et 2); ni que leur emplacement en début de phrase – non dans le corps – change la valeur dans le sens inverse (adverbiale adjectivale) (comparer 4 et 1). De mauvaises langues diraient que c’est de l’enculage de mouches, du pinaillage… D’autres, plus délicats, ou plus savants, préfèreraient sans doute parler de « tétracapillotomie » ou de « sodomie de coléoptères ». Quel que soit le terme utilisé, ils n’ont peut-être pas tort, tout compte fait!

Pour ajouter à cette complexité, il faut savoir que ces accords ne font pas l’unanimité. Par exemple, Colin, dans son Dict. des difficultés du français (coll. Les Usuels du Robert, 2006), autorise le contraire : Vous trouverez ci-jointe la preuve ou Vous trouverez une copie ci-joint. Selon Goosse (2008, # 941) : « L’usage n’est pas fixé, particulièrement quand, dans le corps de la phrase, ci-joint, ci-inclus, etc. précèdent un nom accompagné d’un déterminant. »   Quand l’usage sera-t-il enfin fixé?  Nul ne le sait. Actuellement, qui faut-il croire? Ou plutôt qui votre réviseur croit-il? Car c’est lui qui en bout de ligne vous condamnera si vous n’êtes pas de la même école que lui…

Revenons donc à l’exemple en sous-titre. Comment faire l’accord avec plus d’un ou moins de deux? La règle, d’après Grevisse (Précis de grammaire française, Duculot, 29e éd., 1990, # 395), est la suivante :

  • Après plus d’un, le verbe se met presque toujours au singulier, à      moins qu’on exprime la réciprocité ou que plus d’un soit répété. (2)
  • Après moins  de deux, le verbe se met au pluriel.

Voilà une règle fort simple. À énoncer, certes. Mais , si l’on vous demandait de l’expliquer, vous seriez tenté de dire que c’est une toute autre histoire. Et cette histoire, je vais tenter de vous la raconter  bientôt.

À suivre

Maurice Rouleau

(1)  Chaussang, A., Remarques sur la langue françoise par Vaugelas, Nouvelle édition, comprenant le texte de l’édition originale, des remarques inédites, une clef inédite de Conrart, tous les commentaires du XVIIe siècle, des notes nouvelles, une introduction et une table analytique des matières, Versailles, Paris, 2 tomes, 1880. 

[Conrart, Valentin de son prénom, fut le premier secrétaire perpétuel de l’Académie française.]

(2) Je suis à rédiger un article sur le rôle qu’a joué l’oreille dans la langue française. Je le soumettrai bientôt à L’Actualité langagièrehttp://www.btb.gc.ca/btb.php?lang=fra&cont=301

(3) Exemple de réciprocité : « À Paris on voit plus d’un fripon qui se DUPENT l’un l’autre. » (Marmontel)

Exemple de répétition : « Je suis sûr que plus d’une anguille, plus d’un barbeau, plus d’une truite SUIVAIENT le courant. » (F. Fabre)         Ce dernier accord n’a vraiment rien à voir avec plus d’un, comme sujet. Il s’explique simplement par le fait qu’il y a plusieurs plus d’un, donc plusieurs sujets [Goosse dirait des « donneurs multiples »] et que, dans un tel cas, le verbe se met au pluriel. Je devrais peut-être dire « se met généralement au pluriel », car rien ne me dit qu’il n’y a pas d’exceptions qui présentement m’échappent.

 Prochain billet

Nous allons voir comment expliquer (verbe très mal choisi, mais couramment utilisé dans les classes de grammaire) que plus d’un commande le singulier et moins de deux le pluriel, ce qui, de toute évidence, bafoue la logique. Nous verrons quel genre d’accord il FAUT faire.

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5 commentaires pour Plus d’un… Moins de deux… (1)

  1. Marc81 dit :

    Bonjour.
    Vous écrivez : « Il en est de même dans Le peu de fautes qu’il a faites explique son succès. »
    En êtes-vous sûr ? Si dans certains cas les deux accords sont possibles, ni Thomas, ni Girodet, ni Hanse n’envisagent un tel panachage !
    « Le peu d’observations que j’ai fait à ce propos s’est effacé de ma mémoire » ou « Le peu d’observation que j’ai faites à ce propos se sont effacées de ma mémoire »… mais pas « Le peu d’observation que j’ai faites à ce propos s’est effacé de ma mémoire ».

    • rouleaum dit :

      Me demander si je suis sûr de ce que j’avance, c’est une façon polie de me dire que vous n’êtes pas d’accord. Vous êtes dans votre droit de le dire et de le penser. Je ne suis pas un régent, donc je ne suis pas infaillible. J’ai simplement fait l’accord en appliquant les règles qui m’ont été enseignées. C’est d’ailleurs ce que je précise dans mon billet. Je n’ai aucunement essayé de trouver un ouvrage qui m’autoriserait à faire ainsi. J’ai utilisé simplement ma logique. Vous la jugez fautive? Voici la façon dont je la comprends : Le peu de fautes faites explique son succès. Autrement dit, les fautes qu’il a faites sont si peu nombreuses que cela explique son succès. Et non : qu’elles expliquent son succès, car cela signifierait que ce sont les fautes qui lui ont assurés son succès.

      Ce qui vous agace le plus, ce serait le « panachage »! Si je comprends bien ce que ce mot signifie (il ne faisait même pas partie de mon vocabulaire passif avant de lire votre commentaire), vous me reprocheriez d’utiliser à la fois le singulier et le pluriel dans une même phrase. Et vous appelez à la barre Thomas, Girodet, Hanse. Mais Hanse n’a-t-il pas également écrit ce qui suit?
      Le peu de témoins que j’ai interrogés (ou interrogé) ne m’ont (ou ne m’a) pas assez éclairé pour que j’aie une opinion ferme, bien que je ne puisse leur reprocher d’être mal informés ni suspecter leur bonne foi. On observe que, même lorsque l’accord est fait avec le peu, les autres mots (leur, informés) qui renvoient ensuite à (le peu de) témoins sont au pluriel.

      Alors, la présence du pluriel et du singulier dans une même phrase n’agace pas Hanse autant que vous semblez le croire. À moins que j’aie mal compris votre commentaire. Ce qui n’est pas impossible.

  2. Marc81 dit :

    Par ailleurs, vous écrivez : « À l’intérieur de la phrase, si elles précèdent le nom et en sont séparées par un déterminant : adj. (var.) Vous trouverez ci-incluse la copie… »
    L’avis de l’Académie est différent : « Lorsque ces locutions sont employées, dans le corps de la phrase, avec un substantif accompagné d’un déterminant, l’usage n’est pas fixé. » On écrira donc aussi bien : « Vous trouverez ci-incluse la copie » que « Vous trouverez ci-inclus la copie ».

    • rouleaum dit :

      Vous avez raison de dire que l’avis de l’Académie est différent. Non seulement dans la 9e et actuelle édition du DAF, mais également dans l’édition précédente, celle de 1935.

      Comment expliquer alors que le Thomas (en 1956) fasse état de toutes ces distinctions, que j’ai dû mémoriser? Voilà la preuve, je crois bien, qu’il a eu des régents et qu’il y en a encore, qui tous s’imaginent tous détenir la vérité ou refléter l’usage contemporain! Et cela, même si leurs avis ne concordent pas.

      Ce que vous dites ne fait qu’ajouter à mon propos : Trop de cuinisers gâtent la sauce! Et ce sont nous, les usagers, qui en payons la note : nous ne savons plus plus à quel saint nous vouer.

  3. Duvernay Nicole dit :

    Une très belle découverte, merci!

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