Plus d’un… Moins de deux… (2)

L’accord du verbe, logique ou non?  

Plus d’un… Moins de deux…

-2-

Nous avons vu, à la fin du précédent billet, la règle d’accord du verbe dont le sujet est plus d’un ou moins de deux, telle que Grevisse (Précis de grammaire française, Duculot, 29e éd., 1990, # 395, p. 207, Rem.) la formule :

  • Après plus d’un, le verbe se met presque toujours au singulier, à moins qu’on exprime la réciprocité ou que plus d’un soit répété.
  • Après moins de deux, le verbe se met au pluriel.

Voilà une règle très simple à appliquer, mais difficile à justifier.

Quiconque ose demander pourquoi il en est ainsi se fera assurément servir la sempiternelle réponse : « parce que c’est comme ça ». Il ne peut en être autrement, car la logique n’est pas au rendez-vous; elle est même prise en défaut. Il est évident qu’ici l’accord contredit la logique. Plus d’un évoque la pluralité, mais commande un verbe au singulier! Moins de deux évoque la singularité, mais commande un verbe au pluriel! Ne cherchez pas pourquoi, nous dit-on,c’est comme ça!

Grevisse (1980, # 1972, p. 956 ) vient, pourrait-on dire, à notre secours, mais en petits caractères seulement (i.e. en note de bas de page) :

Moins de deux ne s’emploie guère qu’en parlant de choses qui se divisent. S’il s’agissait de personnes ou de choses qui ne se divisent pas, le verbe se mettrait au singulier, le véritable sujet étant alors l’idée exprimée par moins. Moins de deux gardiens ne peut suffire.

Si tel est le cas, pourquoi ne pas le préciser clairement dans la règle? Euh…  Est-ce à dire que Grevisse voudrait que l’on écrive Moins de deux enfants est présent?…

Pourquoi faire intervenir la divisibilité? Serait-ce pour justifier le singulier dans plus d’un an s’est écoulé? Un peu tiré par les cheveux. Et après moins de deux, quel rôle jouerait la divisibilité? Si la quantité est inférieure à deux, le verbe n’en demeure pas moins au pluriel, d’après la règle : Moins de deux ans lui suffirent (J. D’Ormesson, académicien). Pourtant plus d’un an et moins de deux ans n’expriment-ils pas la même idée? Il est bien évident que, si la chose est indivisible, l’emploi de moins de deux se rapproche dangereusement de la verbosité. Comparez Moins de deux enfants étaient présents et Un enfant était présent!

Grevisse, à son habitude, nous cite de nombreux « bons » auteurs qui s’écartent de la voie royale. Ex. : Moins de deux minutes AVAIT suffi (Peyrefitte).  Ou encore  J’en connais plus d’un qui CROIENT la défendre [la langue] en multipliant à l’envi – et à plaisir – les « défenses » et les interdits. (R. Le Bidois) Ces « bons » auteurs ont-ils agi sciemment? Ont-ils contrevenu à la règle parce qu’elle leur semblait illogique? Ou font-ils simplement un pied-de-nez aux régents? Chose certaine, les grammairiens n’osent pas les condamner. Pourrions-nous, nous en tant que simples mortels, nous permettre autant de liberté sans nous faire taper sur les doigts par un réviseur? Euh… Mieux vaut ne pas vous risquer.

               Pour sa part, Goosse (Bon Usage, 2008) dit que « parfois on rencontre le pluriel après plus d’un, mais que, règle générale, on utilise le singulier. Avec moins de deux, c’est le phénomène inverse. Le sens implique le singulier, mais on utilise plus fréquemment le pluriel ». Ces nuances de fréquence (parfois, plus fréquemment) ne font pas partie de l’enseignement officiel. J’ai l’impression qu’on y recourt uniquement pour excuser l’écart à la règle que se permettent de « bons » auteurs!

Comment qualifier cet accord qu’on m’a enseigné et qu’on enseigne encore de nos jours? Vu que, après plus d’un, le nom est toujours au singulier, il est facile d’avoir la mémoire courte, comme disait Corneille, et d’oublier qu’il y en a au moins deux – si, évidemment, les choses sont indivisibles! L’accord se fait donc avec le mot le plus proche, qui est au singulier!  Il en est de même avec moins de deux. Le verbe s’accorde avec le mot le plus près, qui est toujours au pluriel. Par conséquent, il s’agit, à ne pas en douter, d’un accord commandé, non pas par la logique, mais par le voisinage!

Revenons brièvement sur la divisibilité, dont il a été question précédemment. Quand on dit Plus d’un chat, cela signifie qu’il y en a au moins deux. Il n’en est pas de même si la chose est divisible. Plus d’un mois ne veut pas nécessairement dire au moins deux. Est-ce de là que viendrait l’obligation d’utiliser le singulier? Euh… Il est vrai qu’en français le pluriel s’impose uniquement si le nombre est égal ou supérieur à deux. C’est du moins ce que  j’ai dû me mettre dans le crâne. i.e. mémoriser. Heureusement que j’ai un bonne mémoire! J’ignore quel régent a breveté cette particularité.  Il faut écrire 1½ tasse mais 2 tasseS. Si vous vous aventurez à écrire 1½  tasseS, vous allez vous faire taper sur les doigts. On va vous accuser d’avoir utilisé un anglicisme. En effet, en anglais, il est de règle d’écrire 1½ cupS. Un pluriel qui s’explique fort aisément : 1 ½ cupS =  1 cup + 1 half of a cup. Il y a donc implicitement deux sujets, deux « donneurs », dirait Goosse. Cela saute aux yeux. Mais pas aux yeux tous. Que fait le français dans les mêmes circonstances? Il exige l’emploi du singulier; il prescrit l’accord, non pas avec les deux donneurs, mais avec le donneur le plus près, à savoir avec une ½.  D’où le singulier. Ici, c‘est la logique qui est plutôt singulière, vous ne trouvez pas?

J’aimerais, à ce moment-ci, vous rappeler les exemples, de Vaugelas et de Corneille, cités au début du précédent billet : Vint et un an / vint et un chevaux; il trouva les étangs et les rivières glacées / il trouva l’étang et la rivière glacés. Ces accords m’ont paru bizarres, pour ne pas dire « ridicules ». Selon mes standards, évidemment. Sauf que mes standards sont ceux avec lesquels on m’a bourré le crâne. Je me suis alors dit que la langue s’était nettement améliorée. Je m’en félicitais presque, d’ailleurs. Puis, soudain, j’ai fait un rapprochement inattendu.

Le rapprochement entre Vint et un an et 1½ tasse. Pourquoi trouver ridicule vint et un an passés si j’accepte, sans rouspéter, d’écrire  1½ tasse? Euh… Clairement, l’accord reconnu – aujourd’hui comme au temps de Vaugelas – s’explique par le voisinage : an est au singulier, car il est précédé de un; tasse est au singulier parce qu’il est précédé de une demie! Que diriez-vous de tenter un autre rapprochement? Pensez à l’accord de verbe après plus d’un / moins de deux!

Pourquoi la singulière logique – si logique est le terme qui convient ici – à laquelle recourt le français moderne ne nous paraît-elle pas ridicule? Ne faisons-nous pas exactement ce que Vaugelas ou Corneille faisaient dans les années 1600, et qui nous semble pour le moins fort bizarre? – Certains iraient jusqu’ à dire ridicule. –  Hélas, oui! Pourquoi alors ne pas avoir dénoncé ces accords? Tout simplement parce qu’il n’était pas dans l’ordre des choses, au moment où nous apprenions les rudiments de la langue, de contester quoi que ce soit. Nous n’avions pas le choix, nous devions tout gober i.e. croire sans se poser de questions. Et une fois bien ancrées dans notre mémoire, ces façons de faire sont devenues normales, instinctives, automatiques, autrement dit, nous sommes devenus de bons chiens de Pavlov. http://www.btb.gc.ca/btb.php?lang=fra&cont=3061

Nos professeurs sont morts l’âme en paix, ils avaient mené à bien la tâche qui leur avait été confiée : nous faire mémoriser, bêtement, toutes ces « subtilités ». Sans cette mémoire à laquelle nous devons recourir si souvent, trop souvent même à mon goût, nous serions nuls en français. C’est tout de même incroyable, quand on y pense. C’est Paul Valéry qui disait, dans Tel quel (Gallimard/Folio. Essais, 1941, p. 25) :

On a trop réduit la connaissance de la langue à la simple mémoire. Faire de l’orthographe le signe de la culture, signe des temps et de sottise(c’est moi qui souligne)

Et Il n’a pas tort. Hélas!

René Georgin (Jeux de mots, 1957, p. 71) a écrit : « Plus d’un exprimant une idée de pluralité, il serait logique que le verbe dont il est le sujet fût au pluriel. Mais ici le voisinage de un entraîne le singulier dans l’usage : Plus d’un l’ignore. ». Mais il n’a pas fait école. Cela serait logique, certes, mais on se fout de la logique. Pour savoir comment faire l’accord des verbes en français, il faut oublier qu’on est des êtres rationnels. La mémoire avant tout! Exactement ce dont Valéry se plaignait.

Au fait, quand pourra-t-on écrire « les airs qu’interprétaiENt Pavarotti », et cela, sans se faire taper sur les doigts? Vous trouvez sans doute ma question ridicule. Ce ne serait pourtant qu’un autre accord par voisinage! Certains étudiants se le permettent déjà, non pas pour faire un pied-de-nez à leurs professeurs, mais simplement parce que le sujet vient avant le verbe…! Comme plus d’un est…! Et comment appelle-t-on le fait d’accorder le verbe avec le mot le plus près? Accord par voisinage! Alors… Deux poids, deux mesures! On peut – non on doit –faire l’accord par voisinage, uniquement avec la bénédiction des régents. Et surtout ne pas se demander pourquoi il en est ainsi ni pourquoi la règle reste immuable. Comme si les régents ne pouvaient pas accepter que la logique vienne troubler leur paix intérieure…!

Et surtout n’allez pas penser que l’accord du verbe après plus d’un ou moins de deux est un cas isolé. Vous seriez surpris de ce que les régents peuvent nous permettre parfois. – Il serait plus exact de dire : ce que les régents nous imposent parfois. – Vous en doutez? Je reviendrai bientôt sur ce sujet.

Que les accords par voisinage vivent longtemps! Ou plus succinctement : Vivent les accords par voisinage! Oups… J’ai fait une « faute » : Vive les accords par voisinage! J’avais oublié l’espace d’un instant cette autre « singularité ». Je suis vraiment inexcusable. C’est trop souvent ce qui arrive quand on utilise sa logique au lieu de sa mémoire

Sacré Paul Valéry! Il avait bien raison.

Maurice Rouleau

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PROCHAIN BILLET

Nous nous interrogerons sur le bien-fondé de l’accord de l’adjectif demi, selon la place qu’il occupe par rapport au nom qu’il qualifie. Comment expliquer qu’on doive écrire demi-heure mais heure et demie?

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5 commentaires pour Plus d’un… Moins de deux… (2)

  1. Virginie Larivière dit :

    Monsieur Rouleau,

    Je trouve votre billet très intéressant. Je suis en total accord avec pratiquement tout ce que vous avancez. Cependant, lorsque vous dites qu’il s’agit simplement de mémoire et que vous vous demandez pourquoi nous n’avons pas retouché ces règles parfois ridicules, je dois vous avouer que, pour moi, cela semble être la faute des francophones, tout simplement. Je suis une adepte de la nouvelle orthographe qui rectifie et corrige des règles ridicules afin de construire un français plus logique sans enlever une quelconque beauté à cette langue. Si vous connaissez la nouvelle orthographe, vous savez surement que les linguistes qui l’ont élaborée ont dû se limiter sur la modification de plusieurs règles, car la modification de celles-ci perturbaient trop les francophones (pensons à « ognon », « nénufar » ou « aout ») . Les francophones aiment apprendre des règles illogiques et une orthographe difficile. Je crois donc vraiment que dans un cas comme « plus d’un » et « moins de deux », cette règle n’a pas été retouchée pour la même raison : les gens aiment leur français complexe, mais ne se gênent pas pour s’en plaindre. Ça aussi, c’est illogique!

    • rouleaum dit :

      Votre commentaire n’est pas sans me faire sourciller. Il représente votre point de vue, et je le respecte. Mais, cela dit, il ne me laisse pas indifférent. Il est bien évident que, si l’on ne retouche pas les règles « ridicules », ce n’est pas la faute des anglais. C’est bel et bien la faute des francophones. Mais de quels francophones parlez-vous? De l’ensemble de la communauté, de certains éléments de cette communauté ou encore de certains éléments d’une partie seulement de la francophonie?

      Vous vous dites une « adepte de la nouvelle orthographe ». Pas moi. Non pas que tout ce que la nouvelle orthographe veut imposer soit à rejeter. Elle propose (à voir l’énergie qu’on y met, proposer est un terme bien faible) des changements fort pertinents, mais ils ne le sont pas tous, hélas! Alors se dire « adepte », cela signifie endosser tout ce qu’elle propose. Et cela j’en suis incapable.

      Le français qui en résulte serait « plus logique ». C’est du moins ce que les promoteurs de cette nouvelle orthographe ne cessent de crier sur tous les toits. Moi, j’y ai regardé de plus près avant de me faire une idée précise et j’ai dû décrocher malgré les espoirs que je nourrissais. Si vous lisez mes billets ou encore certains de mes articles, vous y trouverez la démonstration de ce que j’avance.

      Les linguistes, dites-vous, ont dû limiter leurs « rectifications » pour nous éviter une crise cardiaque. Sauf que ce faisant, ils laissent en place des incongruités qu’ils veulent combattre.
      Le français qui en résultera ne sera pas moins illogique. Il le sera moins à certains endroits, mais il le sera plus à d’autres. Changer quatre trente sous pour une piastre ne constitue pas pour moi du progrès. Les réformateurs semblent avoir oublié que « Qui trop embrasse mal étreint ».

      Je ne suis pas certain que, comme vous le dites, « les gens aiment leur français complexe ». Si tel était le cas, personne ne songerait à en faire la réforme. Pourtant ce ne sont pas les tentatives qui manquent, mais bel et bien les résultats! Il y aurait une sérieuse réflexion à faire sur les raisons profondes qui sont à l’origine de ces diverses tentatives, y compris la toute dernière, celle que l’on appelle la « nouvelle orthographe ». On pourrait avoir des surprises et, du même coup, une opinion différente.

  2. André Versailles dit :

    Je pense, comme Mme Larivière, que les « gens aiment leur français complexe, mais ne se gênent pas pour s’en plaindre », sauf que j’y vois ambivalence plutôt qu’illogisme. Si nous tenons à conserver les « règles illogiques et une orthographe difficile », de préférence à la simplification et à la rationalisation, ne serait-ce pas parce que l’origine et l’évolution de notre langue représentent en elles-mêmes un trésor dont nous ne voulons pas dépouiller notre langue contemporaine, un trésor dont nous souhaitons préserver le reflet? En revanche, nous savons l’immense difficulté qu’il y a à enseigner le français à nos enfants, aujourd’hui plus que jamais, et c’est cela, selon moi, qui en grande partie motive les efforts de simplification et de rationalisation.

  3. Christian dit :

    « Que fait le français dans les mêmes circonstances? Il exige l’emploi du singulier; il prescrit l’accord, non pas avec les deux donneurs, mais avec le donneur le plus près, à savoir avec une ½. D’où le singulier. Ici, c‘est la logique qui est plutôt singulière, vous ne trouvez pas? »
    Alors, qu’écrire pour 1 3/4 tasse(s)???? Je ne crois pas que le singulier provient du « une » de « une demie »… Avec ce qu’on m’a mis dans le crâne, j’écrirais 1 3/4 tasse, même si le donneur est trois de trois quarts et commanderait le pluriel…

    • rouleaum dit :

      Ce qu’on vous a mis dans le crâne est exactement ce qu’on m’a mis dans le crâne. Un réviseur ne serait que trop content d’intervenir si jamais vous écriviez 1 3/4 tasseS. Ce que je souligne dans ce billet, c’est le caractère fantaisiste de l’accord. Pourquoi le sujet n’est-il pas considéré comme étant : un ET 3/4. C’est ce qui lui arrive en anglais. Si j’écris Pierre et Marie, le bon sens dit que le sujet est double. Mais quand j’écris une tasse et trois-quarts le sujet n’est pas double!! Autrement dit, le français y va encore avec une aberration. Hélas!

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