Continuer à / Continuer de (2 de 2)

La petite histoire de continuer À / continuer DE

ou

Faut-il s’étonner qu’on les dise synonymes?

 (2)

On a déjà fait une distinction entre continuer À et continuer DE, ‎ et certains régents en font encore une. Mais ces derniers s’empressent d’ajouter que, tout compte fait, c’est l’oreille qui a le dernier mot. Autrement dit, cette distinction, il faut l’oublier.

Que s’est-il produit pour que la différence de sens entre ces deux constructions devienne désuète, obsolète? Seule l’histoire de ces deux constructions pourrait nous éclairer. Je m’y suis donc mis, car je voulais savoir. Savoir par exemple :

  • Quelle préposition a été, à l’origine, utilisée après continuer?
  • À partir de quand ces deux constructions ont-elles été admises dans la langue?
  • Leur a-t-on attribué alors un sens différent?
  • Si oui, lequel?
  • Si non, à partir de quand leur en a-t-on attribué un?
  • Cette différence était-elle admise par tous?
  • Depuis quand a-t-elle commencé à ne plus être respectée?
  • Bref, faut-il s’étonner qu’on les dise synonymes?

Pour retracer l’histoire de ces deux constructions, je suis parti de la plus vieille occurrence que j’ai pu trouver : elle remonte au début du XVIIe s. Puis, je les ai suivies jusqu’à aujourd’hui. Les étapes correspondent aux dates de publication des ouvrages consultés.

1606

Dans le Thresor de la langue francoyse, de Jean Nicot, on peut lire :

  • Continuer tousjours À bien faire,   Insistere vestigiis laudum suarum.
  • Continuer DE jouër la nuict jusques au matin,   Nocti ludum aequare.
  • Continuer À donner,   Perpetuare dona.
  • Il ne continua point DE donner,   Intermisit dare. (p. 146)

Chose certaine, cet ouvrage de 1606 atteste l’ancienneté de ces deux constructions. On les employait. Point, à la ligne. Nicot n’en dit pas plus. Je n’ai pas cherché à remonter plus loin dans le temps. J’ignore donc quelle préposition était utilisée à l’origine avec ce verbe, en supposant qu’il n’y en ait eu qu’une.

1693

               Dominique Bouhours, dans sa Suite des « Remarques nouvelles sur la langue françoise », écrit :

Il faut mettre continuer dans le rang des verbes à double régime. (p. 47)

Il n’en dit pas moins ni plus que Nicot, mais il le dit différemment. Au lieu de donner des exemples, il formule le constat : ce verbe se construit avec À ou DE. Les deux s’utilisent. Point, à la ligne.

1694

L’Académie, dans la 1ère éd. de son dictionnaire (DAF, 1e éd.), ne mentionne que l’emploi de la préposition À :

CONTINUER v. a. […] On le met quelquefois absolumentIl ne continuera pas. il ne peut pas continuer. Continuez je vous prie. Continuez À faire, À dire. (p. 241)

               Pourquoi les Académiciens ignorent-ils l’emploi de la préposition DE? Elle était pourtant  utilisée, puisque le père Bouhours, un an auparavant (V. 1693), avait noté que continuer commandait un double régime. Serait-ce que ces deux ouvrages reflétaient l’USAGE de régions différentes de la France? Possible, mais peu probable : l’Académie est établie à Paris, et Bouhours est né, a vécu et est mort à Paris!

En passant, il est assez étonnant, pour un lecteur du XXIe s., de trouver continuez À faire, À dire comme exemples d’emploi absolu. On pourrait penser que cette notion était alors différente de celle d’aujourd’hui. Mais tel n’est pas le cas. Dans ce même dictionnaire, on lit sous « soudre » :

On dit, qu’un verbe se prend, se met absolument, pour dire, qu’On ne lui donne point de régime. Ainsi dans cette phrase, Il faut toujours prier, Le verbe prier est mis absolument. Quand on dit, Prier Dieu, Prier n’est point mis absolument. (p. 493)

               Comme la notion est restée la même, de 1694 à 2010, force est de reconnaître que les Académiciens ont quelque peu erré en donnant comme emploi absolu continuer À.

1740

Il a fallu attendre une cinquantaine d’années pour voir l’Académie admettre l’emploi de la préposition DE (DAF, 3e éd.). S’il le fut plus tôt (2e éd., 1718), il est impossible de le vérifier, car, pour une raison inconnue, seul le Tome second (M-Z) de cette édition a été numérisé.

CONTINUER v. a. Poursuivre ce qui est commencé […] Continuer À faire quelque chose; continuer À bâtir; continuer À bien faire & vous vous en trouverez bien; continuer D’écrire.

CONTINUER se dit absolument dans la signification de poursuivre ce qu’on a commencéIl ne peut pas continuer. Continuez, je vous prie. Continuez À faire, À dire, DE dire, DE faire. (p. 356)

                L’Académie admet les deux constructions, sans toutefois préciser dans quelle circonstance on peut, ou on doit, employer l’une ou l’autre. On pourrait penser, étant donné l’emploi de À dans « continuer À bien faire & vous vous en trouverez bien », qu’elle établit une différence de sens. Mais l’Académie, dans les deux paragraphes, attribue au verbe continuer le même sens, i.e. « poursuivre ce qui est commencé ». Le choix de la préposition dépendrait donc uniquement des habitudes langagières de chacun, du goût de chacun. À remarquer que l’emploi absolu est toujours aussi problématique.

Dans l’édition suivante (4e éd., 1762, p. 383-384), l’Académie s’exprime exactement dans les mêmes termes.

1787     

Un demi-siècle plus tard, Jean-François Féraud, dans son Dictionaire critique de la langue française, apporte quelque précision :   

Continuer […]  il est neutre, avec à ou de devant les verbes: on doit préférer l’un à l’aûtre, suivant que l’oreille le demande. Bouh. L. T. « Apollon sourit de la vision de ce Poète, qui vouloit continuer à lui débiter ses extravagances. Quand il vit que persone ne paraissoit, il continua de faire la guerre. — Si, dans ce dernier exemple, on disait, il continua à faire, etc. la rencontre des deux a ferait une cacophonie. (p. 565)

Tout comme Nicot, Bouhours et l’Académie l’ont fait avant lui, Féraud reconnaît que continuer se construit avec À ou DE. Mais il ajoute que le choix de la préposition est question d’oreille. Voilà une nouveauté! Il est le premier à recourir à l’euphonie pour justifier l’emploi d’une des prépositions. Telle que formulée, cette distinction ne laisserait-elle pas entendre que l’on ne devrait recourir à DE que si l’oreille est choquée, qu’en toute autre occasion c’est le À qu’il faut utiliser? Il n’est pas interdit de le penser, mais de là à l’affirmer…Féraud voulait-il, ce faisant, s’aligner sur ce que disait le DAF 1e éd.(V. 1694)?…

Pour Féraud, continuer est un verbe neutre, i.e. « qui ne peut avoir un régime direct, ou autrement régir l’accusatif » (p. 728). Autrement dit, il n’est pas un verbe transitif direct.

1798 

Comparativement à l’édition précédente (V. 1740), cette édition-ci, la 5e, apporte quelques changements, mais y laisse quelques étrangetés :

1-      CONTINUER  v.a.  Poursuivre ce qu’on a commencé. Il ne peut pas continuer. Continuez, je vous prie. Continuez À faire, À dire, DE dire, DE faire.

2-      Il signifie aussi, Persévérer dans une habitude. Continuez À bien faire et vous vous en trouverez bien. Si vous continuez À boire, vous ruinerez votre santé.  (p. 302)

3-      CONTINUER, se dit absolument, dans la signification de Poursuivre ce qu’on a commencé. Il ne peut pas continuer. Continuez, je vous prie. (p. 303) (La numérotation est de moi.)

La notion d’emploi absolu ne semble toujours pas très bien maîtrisée par les Académiciens. Il est vrai que Continuez À faire, À dire, DE dire, DE faire est disparu comme exemple d’emploi absolu (V. 1740)  et réutilisé, convenablement je dirais, pour illustrer l’acception présentée en 1. Mais il est également vrai que Il ne peut pas continuer. Continuez, je vous prie, qui sont des exemples d’emploi absolu en 3, se retrouvent également en 1! Un double emploi qui surprend. Comme v. a. (pour actif) se dit alors « des verbes dont l’objet est exprimé ou sous-entendu » (p. 20), quel est le besoin réel du paragraphe 3? Je l’ignore.

Les Académiciens introduisent en 2 l’idée d’habitude, à laquelle ils associent, sans le dire carrément, l’emploi de la préposition À. Pour illustrer ce point, ils réaffectent l’exemple Continuez À bien faire, et vous vous en trouverez bien (déjà utilisé, mais différemment, en 1740). Et, sans doute, pour mieux marteler cette distinction, ils ajoutent un autre exemple : Si vous continuez À boire, vous ruinerez votre santé.

Serait-ce de là que vient la nuance de sens qui se fera jour plus clairement quelques années plus tard, mais qui n’est ici formulée que de manière subliminale?

1828

Ce serait Laveaux qui, dans son Nouveau dictionnaire de la langue française (2e éd.) aurait introduit, entre continuer à et continuer de, une distinction qui n’avait jamais été formellement faite auparavant. Une distinction de sens! Laveaux aurait-il voulu formuler plus clairement ce que l’Académie avait laissé entendre (V. 1798) qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Continuer DE,  continuer À   

Le premier suppose que l’action n’est pas interrompue, ou qu’au moins il y a une relation réelle entre les actes répétés qui forment la continuation.

Le second suppose une succession d’actions de même nature, mais distinctes, et qui n’ont d’autre liaison entre elles que celle de cette succession.

Un homme qui marche et qui n’interrompt pas sa marche, continue DE marcher. Un homme qui se remet en marche après s’être reposé, continue À marcher. J’entre chez un homme qui lit, il ne m’aperçoit pas et il continue DE lire. Mais je dirai à un homme qui a la vue faible, si vous continuez À lire à la lumière, vous perdrez la vue. On continue DE payer une rente à un homme, la constitution de la rente forme une sorte de liaison entre tous les paiemens (sic), qu’elle suppose. Mais on continue À donner des secours à quelqu’un parce que ces secours sont des actes de bienfaisance que l’on peut faire ou ne pas faire, et qui n’ont d’autres liaisons entre eux que leur succession.

                Contrairement à Féraud (V. 1787), Laveaux ne fait aucunement mention du rôle de l’euphonie dans le choix de la préposition. Garde-t-il le silence à ce sujet, parce qu’il fait intervenir un facteur encore plus important que le son, à savoir le sens? Peut-être. Chose certaine, c’est la première fois qu’une distinction de sens aussi claire est apportée : DE, si l’action est faite sans interruption; À, si la même action est faite avec interruption.

1835 

Dans la 6e édition de son DAF (p.394), l’Académie, à l’entrée continuer, passe sous silence la distinction de sens que Laveaux a faite quelques années auparavant. Elle se contente de reprendre son libellé de 1798.

1840

               Dans sa Grammaire des grammaires ou Analyse raisonnée des meilleurs traités sur la langue française (9e éd.), Girault-Duvivier (ultérieurement G-D) écrit :   

Un verbe peut restreindre ou déterminer la signification d’un autre verbe à l’infinitif, à l’aide de la préposition À ou de la préposition DE, suivant l’acception que l’on donne au verbe régissant.

Les verbes qui changent de signification, selon qu’ils sont suivis de la préposition à ou de la préposition de, et d’un infinitif, sont : accoutumer, commencer, continuer, défier, s’efforcer, être, laisser, s’occuper, manquer, obliger, oublier, risquer, tâcher, essayer et venir.

Continuer demande À devant un infinitif, lorsqu’on veut exprimer que l’on fait une chose sans interruption; et DE, lorsque l’on veut exprimer qu’on la fait avec interruption, en la reprenant de temps en temps. […]                  

Cette différence, entre ces deux expressions, semble être consacrée par les écrivains. (p.  729-730)

La différence de sens avancée par Laveaux (V. 1828) a enfin trouvé preneur, direz-vous. Mais en apparence seulement. Là où Laveaux prescrivait l’emploi du DE (action sans interruption), G-D, lui, prescrit l’emploi du À! Et il n’invente rien : « Cette différence, entre ces deux expressions, semble être consacrée par les écrivains. » Si tel est bien le cas, comment expliquer que Laveaux ait vu le contraire et que l’Académie n’ait rien vu? Mystère.

1856     

Dans son Dictionnaire national ou dictionnaire universel de la langue française (4e éd.), Bescherelle, dans un premier temps, dit:

Persévérer dans une habitude : Continuez À bien faire, et vous vous trouverez bien. Si vous continuez À boire, vous ruinerez votre santé.

Tout comme l’Académie le faisait en 1798 et en 1835 (DAF, 5e et 6e éd.) – sans toutefois le prescrire –, Bescherelle utilise, quand il est question d’habitude, la préposition À. Mais là s’arrête la similitude.

Il enchaîne aussitôt, après présentation de 5 citations de 3 auteurs :

On voit que la plupart du temps nos auteurs ont employé indifféremment à ou de après continuer. Un homme qui marche et qui n’interrompt point sa marche, continue DE marcher; un homme qui se remet en marche après s’être reposé plus ou moins longtemps continue À marcher.  On en dira autant d’une horloge, d’une montre, de tout acte, de tout mouvement, soit du corps, soit de l’esprit, qui reprend sa marche un moment interrompue.  (p. 760)

Il se rapproche sensiblement, direz-vous, de ce que disait G-D (V. 1840). Vrai et faux?

  • Tout comme G-D, il reconnaît l’existence d’une différence de sens (poursuivre une action sans interruption, et poursuivre une action avec interruption).
  • Tout comme G-D, il assigne une préposition particulière à chaque construction.
  • Mais contrairement à G-D, pour qui la différence entre ces deux constructions est  « reconnue par les écrivains », Bescherelle, lui, nous informe que ces mêmes auteurs les utilisent indifféremment. Il n’y a pourtant que 16 années qui séparent la publication de ces deux ouvrages!
  • Contrairement à G-D, qui dit « Continuer demande À devant un infinitif, lorsqu’on veut exprimer que l’on fait une chose sans interruption », Bescherelle, lui, dit le contraire : « Un homme qui marche et qui n’interrompt point sa marche, continue DE marcher ».

L’Usage aurait-il donc changé, du tout au tout, depuis 1840? On pourrait le croire, mais… Bescherelle n’a rien inventé, il ne fait que reprendre ce que Laveaux avait écrit quelque trente ans plus tôt (V. 1828).

C’est à y perdre le fil ou son latin. C’est selon…

1869     

            Pierre Larousse, dans son Grand dictionnaire universel du XIXe siècle,  dit du verbe continuer :

Continuer à ou de, Persister, ne pas cesser de, ne pas se désister de : Continuer À boire. « Laissez parler, et continuez Dagir (La Bruy.) […]

Les deux prépositions sont donc admises. Puis il ajoute :

 Gramm. : On admet assez généralement que continuer À exprime la persistance dans un acte commencé; continuer DE, la persistance dans une habitude prise. Ainsi continuer À chanter signifierait ne pas interrompre le chant que l’on a commencé, et continuer DE chanter ne pas cesser de se livrer, par intervalles, à l’exercice du chant. Comme le sens de à et de ne motive pas cette distinction, il faudrait pour l’admettre qu’elle fût fondée sur l’usage, ce qui n’est pas. Continuer à et continuer de sont donc de vrais synonymes; mais nous devons ajouter que le dernier est de beaucoup le moins usité.  (p. 1089)   

Vous aurez sans doute remarqué – si non, je ne vous en veux pas – que le choix de la préposition a encore culbuté. Larousse s’aligne sur ce que disait Girault-Duvivier (V. 1840) et non sur ce que Bescherelle (V. 1856) recommandait. J’aurais le goût de leur dire en bon québécois : « Branchez-vous, une fois pour toutes! » Mais le respect de l’autorité m’en empêche…

 Si « on admet assez généralement » une différence de sens, cela signifie, d’après moi, que la majorité l’admet. La majorité peut-être, mais pas lui. Lui, les considère comme des synonymes. Synonymes, peut-être, mais continuer DE est « de beaucoup le moins usité »! Est-ce là l’origine de la marque d’usage litt. qu’on verra apparaître plus tard, accolé à l’emploi du DE? Qui sait?

À noter : c’est la première fois que ces deux constructions sont formellement dites synonymes.

1872

Dans son dictionnaire de 1872, après avoir fourni des exemples d’emploi des deux prépositions après continuer, Littré ajoute la remarque suivante :

D’après l’Académie, on doit se servir de continuer À quand il s’agit d’une action commencée et que l’on continue, et de continuer DE quand il s’agit d’une action qu’on a l’habitude de faire. Cet homme, tenant son verre, continue À boire; c’est-à-dire il achève ce qu’il avait commencé; mais cet homme est un ivrogne, et, malgré ses promesses, il continue DE boire, c’est-à-dire il persiste dans ses habitudes d’ivrognerie. Mais cette distinction, qui n’est pas fondée sur le sens des prépositions À ou DE, ne l’est pas non plus sur les exemples des auteurs qui usent, ou indifféremment ou suivant l’oreille, des deux prépositions.

               La distinction dont fait mention Littré, c’est à l’Académie qu’on la devrait. Soit. Mais, j’ai beau lire et relire ce que nous dit le DAF dans sa 6e éd. (V. 1835), je n’y trouve aucune trace de cette distinction. Littré aurait-il mal lu son DAF? Aurait-il lu ce qu’il voulait y trouver plutôt que ce qui y était effectivement consigné? Aurait-il attribué, par mégarde, à l’Académie ce qu’il avait lu dans une autre source? Tout est possible. Mais où Littré a-t-il bien pu prendre l’information qu’il attribue à l’Académie? Comme ce n’était pas à l’entrée continuer (nous l’avons vu), je me suis dit que c’était peut-être ailleurs dans le DAF. Mais où?

J’ai finalement trouvé. Il m’a fallu, je dois l’avouer, et de la veine, et de la patience. De la veine, car j’ai trouvé ce que je cherchais là où personne de censé n’irait chercher une nuance entre continuer à et continuer de, c’est-à-dire à l’article À. De la patience, car il m’a fallu lire le long article À sans avoir l’assurance de débusquer la fameuse information. Mais mes efforts ont porté fruits.

Voici ce qu’on peut y lire (DAF, 6e éd., 1835, p.2) :

Quelques verbes se construisent, devant l’infinitif, tantôt avec la préposition À, tantôt avec la préposition De; mais dans des sens un peu différents.

    • Commencer à […]
    • Commencer de […]
    • Continuer À, suppose une action commencée, et que l’on continue. Je vais continuer à écrire ma lettre. Nous allons continuer à jouer.
    • Continuer DE, désigne une action répétée par intervalles, et qu’on a l’habitude de faire. Mon frère continue de jouer. Je ne continuerai pas longtemps de voir cet homme-là.

Nous nous bornerons à ces exemples. C’est aux grammaires d’indiquer, plus en détail, avec quels verbes on utilise tantôt à, tantôt de, et comment l’une ou l’autre détermine le sens du verbe.

Encore bien chanceux que l’Académie se soit limitée à deux verbes et que l’un d’eux fût continuer, si non je n’en aurais rien su! Que l’Académie illustre l’emploi de la préposition À sous l’entrée À n’est que normal. Mais que ce soit le seul endroit où elle précise la différence entre continuer à et continuer de a de quoi étonner. Pourquoi ne pas avoir fait, comme pour commencer, et avoir mentionné la différence aux deux entrées? Mystère.

Il serait donc possible, à la lumière de ces renseignements, de mieux comprendre ce que l’Académie disait, en 1835.  J’ai essayé. J’ai eu beau lire et relire cette entrée, je ne m’y suis jamais retrouvé.

  • À l’entrée À, on dit : Continuer DE, désigne une action répétée par intervalles, et qu’on a l’habitude de faire.
  • À l’entrée CONTINUER, on dit : Persévérer dans une habitude. Continuez À bien faire et vous vous en trouverez bien. Si vous continuez À boire, vous ruinerez votre santé

C’est à n’y rien comprendre! C’Est À ou DE qu’il faut utiliser?… Messieurs les Académiciens, un peu de rigueur, je vous prie!

1878

               Dans la 7e éd. de son DAF, l’Académie modifie le contenu de l’entrée À. On y lit, cette fois-ci :

Quelques verbes se construisent, devant l’infinitif, tantôt avec la préposition À, tantôt avec la préposition De; mais dans des sens un peu différents. Pour l’explication de ces distinctions délicates et parfois incertaines, voyez … commencer, continuer, etc.

Le lecteur est donc invité à consulter chaque verbe séparément. Ce que je m’empresse de faire sur-le-champ.

À l’entrée commencer, on fait la distinction. Mais on la faisait déjà. Donc, aucun changement. À l’entrée continuer, on ne voit, là non plus, aucun changement. Mais il en aurait fallu un pour que la distinction faite dans l’édition précédente à l’entrée À soit là où le lecteur était invité à la lire. Mais c’est peine perdue. Bien malin qui pourrait dire si, d’après cette édition, l’Académie fait ou non une distinction entre continuer à et continuer de?

1935  

Dans la 8e éd. de son dictionnaire, l’Académie continue à (ou de?) fournir le même texte,  et ce, depuis des décennies. Pour être plus exact, depuis près de 150 ans (V. 1798). Il est donc impossible de savoir sur quel pied elle danse.

1964

Cette année-là, le Grand Robert paraît. On peut lire à continuer :

– Continuer À… Continuer DE…, suivi de l’infinitif. Continuer À parler, DE parler. Continuer de demander. V. Insister. Continuer À agir, D’agir. Continuez de faire ce que vous faites. Continuer à se battre. V. Résister.

               À la lecture de cette entrée, une seule conclusion s’impose : les deux constructions s’utilisent. Même la notion d’habitude que mentionnait le DAF (8e éd., 1935) est disparue. Pourquoi l’avoir occultée? Serait-ce le nouvel usage que l’équipe du Robert a décelé, ou celui qu’elle veut privilégier? Qui sait?

1967-1992

Le Petit Robert (de 1967 à 1992) reprend inlassablement ce que le Grand Robert avait dit, sans y changer un iota.

1985

Dans l’édition courante du DAF (9e éd., 1985), on voit apparaître une marque d’usage, inhabituelle, litt. :

Continuer À ou, litt., continuer DEsuivi de l’infinitif, persister à, ne pas cesser de. Il faut continuer À travailler. La pluie continuait DE tomber. Le mal continuait DE se répandre.

Cette marque d’usage laisse entendre que la construction continuer de ne se rencontrerait que sous la plume des écrivains. Est-ce vraiment le cas? Si je me fie aux dictionnaires des difficultés du français, la réponse est NON. D’où vient donc cette distinction entre littéraire et non littéraire?…

1993-2010

Dans le Nouveau Petit Robert (1993-2010), le libellé reste inchangé. Le NPR ignore la précision apportée par l’Académie en 1985. Comme le Robert n’accole cette marque d’usage, litt.,  qu’à un mot «  qui n’est pas d’usage familier, qui s’emploie surtout dans la langue écrite élégante », il faudrait en conclure que, selon le Robert, continuer de ne serait pas l’apanage des écrivains. Que tout un chacun les utilise indifféremment. Qui a raison, l’Académie ou le Robert?

QUE CONCLURE?

Que s’est-il donc passé pour que la différence de sens entre continuer à et continuer de, apparue au cours des siècles, soit devenue désuète, obsolète?

Maintenant que le tour de table est terminé, que tous ont eu la chance d’exprimer, plus ou moins clairement, leur point de vue sur le sujet, il est possible de répondre à la question.

La petite histoire de ces deux constructions nous en a fait voir de toutes les couleurs. Chaque régent y a mis son grain de sel – indépendamment de ce que les autres, avant lui,  avaient pu dire. Comme si ce que chacun d’eux détenait LA vérité! Mais en langue, il n’y a pas de vérité; il n’y a que l’Usage. Alors ces ouvrages, reflètent-ils vraiment l’Usage? Je vous le demande. Moi, j’ai de sérieuses réserves.

Faut-il s’étonner qu’on donne aujourd’hui ces deux constructions pour synonymes? La réponse est évidemment NON. Comment pourrait-il en être autrement quand on voit que les régents eux-mêmes y vont à qui mieux mieux; pire, qu’une même source dit une chose et son contraire? Cette histoire met à mal ma confiance, déjà chancelante, dans ces ouvrages dits de référence.

MAURICE ROULEAU

 

                                                            Tableau récapitulatif

                                            Régime              sans interruption         avec interruption                                                                                                                                                       

  • 1606  (Nicot)                     à/de
  • 1693  (Bouhours)             à/de
  • 1694  (DAF 1e éd.)            À            
  • 1740  (DAF 3e éd.)            à/de
  • 1787  (Féraud)*                à/de                                                                                       
  • 1798  (DAF 5e éd.)            à/de
  • 1828  (Laveaux)                                             DE                                       à                           
  • 1835  (DAF 6e éd.)            à/de
  • 1840  (G-Duvivier)                                         à                                         DE
  • 1856  (Bescherelle)                                       DE                                       à
  • 1869  (Larousse)               à/de                                         
  • 1872  (Littré)                                                   à                                          DE
  • 1935  (DAF 8e éd.)            à/de
  • 1964       (G.Rob.)             à/de
  • 1967-92 (P.Rob.)              à/de
  • 1985        (DAF 9e éd.)      à/de litt.
  • 1993-…    (NPRob)           à/de

 

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4 commentaires pour Continuer à / Continuer de (2 de 2)

  1. Martin dit :

    Au sujet des exemples que vous fournissez, tirés du livre de Jean Nicot de 1606, on peut remarquer quelque chose d’intéressant.
    Les deux exemples avec « continuer à » font état d’un complément (COD ou circonstanciel) et NON PAS d’un verbe suivi à l’infinitif.
    Dans le premier exemple, (extrait de façon tronquée d’un livre de Tite-Live d’ailleurs mais peu importe), nous avons « insistere vestigiis », vestigiis est ici au datif, ce qui est normal puisque le verbe insistere se construit avec le datif. Je veux simplement dire que le datif est le complément d’attribution, (mot venant du verbe dare= donner), on donne, on promet, on attribue,… A quelqu’un
    En français ce datif sera toujours rendu par un « à », en particulier s’il s’agit d’un verbe et le verbe continuer n’échappe pas à la règle, on aura donc ==> continuer à.
    Dans le second exemple « Perpetuare dona », dona n’est pas au datif, c’est l’accusatif (COD) pluriel de donum (présent, cadeau, offrande). Le sens exact est : Ne pas interrompre les offrandes (aux dieux).
    Même si nous n’avons pas de datif dans cet exemple mais un verbe suivi d’un COD, nous ne trouvons pas, comme dans les autres exemples, un verbe à l’infinitif après continuer.
    C’est dans ce sens que nous trouvons « continuer à » et non « continuer de ».

  2. Martin dit :

    Pour ma part lorsque je veux faire entendre ce complément d’attribution, même sous-entendu, j’utilise « continuer à » comme dans : « continuer à enseigner le latin » (j’enseigne à quelqu’un) ou « continuer à indiquer le chemin » (j’indique le chemin à quelqu’un).
    Par contre, sans le complément d’attribution sous-entendu, j’emploie « de » comme dans : « il continue de faire le pitre » que je rapproche de « il cesse de faire le pitre ».

  3. Marc dit :

    Tout comme vous, j’ai mené ma petite enquête sur le sujet, passant par les mêmes phases d’étonnement et d’incompréhension. Jusqu’à la découverte d’un texte de Pierre Benjamin Lafaye (dans Synonymes français, 1841, pp.194 et suivantes), dont voici un extrait : « Continuer à jouer, c’est ne pas quitter l’habitude du jeu ; continuer de jouer, c’est ne pas quitter une partie commencée. L’Académie, ou plutôt Marmontel, dont elle adopte l’avis sur ce point, bien mal à propos, décide précisément le contraire. »
    La faute à Marmontel donc, sans l’intervention de qui on aurait sans doute continué… à considérer que l’on continue à faire ce que l’on a commencé à faire et que l’on continue de faire ce que l’on a commencé de faire.
    D’autres réflexions sur le sujet ici : http://parler-francais.eklablog.com/commencer-continuer-a-de-a5048120

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