Adjectif ou Adverbe

 Le dictionnaire et l’adverbe

ou

Prière de ne pas tourner les coins rond(s)!

 

Chercher un mot dans le dictionnaire est une opération que l’on apprend à faire au primaire. On nous enseigne alors, sans toutefois recourir aux termes techniques, que chaque entrée (mot vedette) de la nomenclature (ensemble des mots répertoriés) fait l’objet d’un article. Et pour familiariser le jeune à cette nouvelle réalité qu’est le dictionnaire, on lui demande souvent d’y trouver tel ou tel mot. Cet exercice, banal en apparence, peut avoir des conséquences néfastes sur l’esprit très malléable du jeune. Il s’imaginera que, s’il ne trouve pas le mot cherché, à sa place, dans le dictionnaire, ce mot ne fait pas partie de la langue; ou encore que tout mot français se trouve dans le dictionnaire. Jusqu’à un certain point, il n’a pas tort de le croire car, à son âge, son vocabulaire est restreint, et les mots dont il pourrait vouloir connaître soit le sens, soit la graphie exacte s’y trouveront à coup sûr. Ce n’est que plus tard que cette façon de voir se révèlera trompeuse.

Ce qu’on trouve, comme entrées, dans tout dictionnaire, ce sont :

  • en très grand nombre, des lexies simples (lexie = suite de lettres séparée, de part et d’autre, par un blanc ou, dans un texte, par un blanc ou un signe de ponctuation). Ex. sol, nager, petit, alors, etc. Toute lexie n’a pas nécessairement son entrée. (1)  
  •  en très petit nombre, des lexies complexes (groupes de mots investis d’un sens particulier). Ex. pomme de terre, chemin de fer. Le sens d’une lexie complexe ne se déduit pas du sens de ses éléments constitutifs : une pomme de terre n’est pas une pomme qui pousse dans la terre; un chemin de fer n’est pas un chemin en fer, comme l’est un chemin de terre. Mais toutes les lexies complexes ne constituent pas des entrées. Fruit de mer, par exemple, n’a pas d’entrée propre dans le NPR; pomme de route, québécisme pour « crottin de cheval », n’en a pas, non plus, dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

Dans le présent billet, je m’intéresse tout particulièrement à l’adverbe, une des lexies simples. J’examine le traitement que les dictionnaires lui réservent.

Dans le Nouveau Petit Robert 2010 (ou NPR), dictionnaire qui me sert de référence, les adverbes constituent moins de 3 % des entrées. Il y en a précisément 1334, dont la grande majorité, à savoir 1264, sont des adverbes en –ment. (Je reviendrai bientôt sur cette classe d’adverbes, car il y a beaucoup à dire.)

L’absence d’entrée pour un adverbe comme alphabétiquement ou encore algébriquement surprend. Faut-il pour autant se priver de les utiliser? Certainement pas. Et à celui qui aurait quelque réticence à suivre mon conseil, je suggère de lire, jusqu’à la dernière ligne, les articles alphabétique et algébrique. Il y trouvera de quoi calmer son anxiété : Adv. alphabétiquement;  Adv. algébriquement. Ces deux adverbes, bien qu’admis dans la langue, n’ont pas droit à une entrée! Et ce ne sont pas les deux seuls. Il y en a bien d’autres. Pourquoi une telle différence de traitement? Qu’a donc abruptement que n’a pas alphabétiquement pour que le premier, lui, ait droit à sa propre entrée? Je n’ai rien trouvé dans les pages liminaires du dictionnaire à ce sujet. J’en suis donc réduit à spéculer.

Ces adverbes, qui n’ont pas droit à une entrée, cherchent-ils à se faire une place au soleil?  Certainement pas, car on en trouve dans le Littré (1872-1877).  Et dans le NPR, on voit que algébriquement est daté de 1782; arithmétiquement, de 1538! Ce ne sont donc pas de petits nouveaux.

Ces adverbes seraient-ils alors en train de tirer leur révérence à l’usage? On pourrait le croire, car, dans le Dictionnaire vivant de la langue française, la fréquence d’emploi de jésuitiquement, conjecturalement ou encore disertement baisse de façon dramatique. On pourrait le croire aussi en se basant sur le fait que les adverbes algébriquement et arithmétiquement – et sans doute bien d’autres – ont eu leur entrée propre dans le Petit Robert, et cela, de 1967 à 1992. Puis, en 1993, année de parution du premier NPR, ils l’ont perdu. Pourtant, la fréquence d’emploi de ces deux adverbes, loin de diminuer, augmente de façon importante. (Voir  http://dvlf.uchicago.edu/mot/arithmétiquementhttp://dvlf.uchicago.edu/mot/algébriquement)

Ce ne sont donc pas des mots mis sur la voie de garage, en attendant leur élimination définitive.

Voulait-on, en reléguant la forme adverbiale sous l’adjectif, créer la place nécessaire pour accueillir de nouveaux mots? Ce serait l’explication la plus plausible. Mais rien ne dit pourquoi l’on a imposé ce traitement à algébriquement mais pas à mondialement ni à abruptement, ni à abominablement. Décision éditoriale, direz-vous? Sans doute.

En raison précisément de ces décisions éditoriales, un dictionnaire ne peut être complet. Par exemple, ne cherchez ni zoothérapie, ni interchanger, ni subspontané  dans le NPR. Si tous les noms, adjectifs ou verbes ne s’y trouvent pas, il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement pour les adverbes. Que faire alors si l’adverbe que vous voudriez utiliser, par ex. drastiquement ou électroniquement, tombe dans cette catégorie? Attendre qu’il y figure avant d’y recourir, pour ne pas culpabiliser? C’est ce que certains préconisent. Mais une telle directive ne vient-elle pas en contradiction avec ce qu’est, par définition même, un dictionnaire, c’est-à-dire le reflet de l’usage? Si, pour se retrouver dans le dictionnaire, un mot doit être dans l’usage, il est illogique d’attendre, pour en faire usage, de le trouver dans le dictionnaire. C’est un non-sens.

En raison de ces mêmes décisions éditoriales, un dictionnaire n’est jamais la copie conforme d’un autre dictionnaire, même s’ils sont tous deux censés refléter l’usage. Par exemple, le NPR n’inclut dans sa nomenclature ni drastiquement ni électroniquement.  Le Larousse, lui, admet électroniquement. Pour ce qui est de drastiquement, il faudra attendre. Peut-être éternellement… Qui sait?

Bref, si vous ne trouvez pas, en entrée, l’adverbe que vous cherchez, n’allez pas dire qu’il ne s’y trouve pas. On pourrait vous accuser de tourner les coins rond(s). Allez plutôt voir sous l’adjectif correspondant. S’il n’y est toujours pas, ne vous privez pas de l’utiliser, surtout si morphologiquement il est irréprochable (ex. possiblement; nous reviendrons sur ce problème).

Aspect grammatical de l’adverbe

               La grammaire nous dit que l’adverbe est « invariable » et en genre, et en nombre. Tout devrait donc être dit. En apparence seulement, car il est une classe d’adverbes qui semble poser problème à certains. Je parle ici de l’adjectif employé adverbialement (ex. parler fort, sentir bon, chanter faux). Doit-il s’accorder comme l’adjectif qu’il est ou ne pas s’accorder comme l’adverbe qu’il serait apparemment devenu? Grevisse (Bon usage, 1980, # 164) tranche : un adjectif peut devenir adverbe. Par conséquent, il  est invariable. Il n’est donc pas question d’écrire : ils parlent fortS ou encore ils sentent bonS, bien qu’à l’occasion on entende les fleurs sentent bonNES.

Il ne devrait pas, non plus, être question d’écrire tourner les coins rondS pour dire « bâcler son travail ». Ce serait, dit-on, une expression québécoise. Peu me chaut. Ce n’est pas à la paternité de l’expression que j’en ai, mais bien plutôt à l’accord de « rond ». Est-il ici adjectif ou adverbe (i.e. adjectif utilisé adverbialement)? Moi, j’écris tourner les coins rond. D’autres privilégient rondS. Qui a raison?…  Tant que mon point de vue, celui d’un illustre inconnu, est confronté à celui d’un autre illustre inconnu, il est impossible de trancher, car ce dernier a assurément une justification pour le mettre au pluriel. Du moins, je l’espère. Après vérification sur Google, je dois admettre que je fais partie de la minorité. En effet, le nombre d’occurrences de « tourner les coins rond » est de 9890 et celle de « tourner les coins ronds », de 46 100. (Je ne fournis ces données qu’à titre indicatif; elles n’ont aucune valeur scientifique.)

Mais qu’en dit le dictionnaire? Je parle ici du dictionnaire qui acceptera d’inclure cette expression, en tant que régionalisme ou autrement. Le NPR ne la mentionne pas. Le Larousse non plus. Je l’ai toutefois trouvée dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (parfois appelé « Petit Robert québécois », car publié sous la supervision de A. Rey, ou encore le Boulanger, du nom de son rédacteur). Je l’ai également trouvé dans Antidote. À mon grand étonnement, ces deux ouvrages mettent un S à rond.  Je serais donc fautif en n’en mettant pas. Euh…

Mettre un s à rond, c’est implicitement reconnaître à ce mot le statut d’adjectif. On ne lui en mettrait pas, cela va de soi, si on le considérait comme un adverbe. Il faut donc en conclure que, pour ces dictionnaires, tourner les coins ronds signifie tourner des coins qui sont ronds. Mais est-ce vraiment ce que ces dictionnaires sous-entendent? Voyons ce qu’ils en disent. Le « Petit Robert québécois » lui attribue le sens de « ne pas soigner un travail » (c’est donc ne pas le faire correctement); Antidote dit la même chose : « Expliquer qqch., procéder à qqch. de façon grossière » (c’est donc le faire grossièrement). Comment ces deux dictionnaires peuvent-ils mettre au pluriel un adjectif pris adverbialement? Une explication, simpliste à souhait, mais peut-être pas très loin de la vérité, serait que rond accompagne un nom avec lequel normalement il doit s’accorder. Pourquoi, alors, ne pas en mettre un, ici, à rond, se dit-on? Je me risquerai à dire que ces deux sources ont tourné les coins rond ou plus clairement qu’elles ont bâclé leur travail, car ce n’est pas parce que la nature adverbiale de rond ne saute pas aux yeux qu’elle n’est pas réelle.

Un dernier point. Si, sur Google, on trouve 5 fois plus souvent « coins ronds » que « coins rond », faut-il en conclure que ces deux ouvrages remplissent vraiment leur fonction : être le reflet de l’usage? Certains aimeraient le croire. Mais qui dit que ceux qui utilisent « coins rondS » ne se sont pas inspirés du dictionnaire?… Alors, qui vient avant? La poule ou l’œuf? De plus, rien nous dit qu’une de ces sources ne s’est pas inspirée bêtement de l’autre. Alors…

MAURICE ROULEAU

(1)     Pour plus d’informations sur la facture des dictionnaires de langue, voir Meta  XLVI, 1, 2001 p. 34-55  http://www.erudit.org/revue/meta/2001/v46/n1/004003ar.pdf.

L’auteur y compare la facture des dictionnaires médicaux avec celle de deux dictionnaires de langue française (Le Nouveau Petit Robert et Le Petit Larousse).

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3 commentaires pour Adjectif ou Adverbe

  1. Martin Thierry dit :

    Je suis comme vous, je me suis intéressé aux adverbes et j’ai mis en ligne une étude de 35 pages sur les adverbes mais… latins, en ayant dénombré plus de 3200.

    En français il y a moins de travail à faire car on n’a pas les comparatifs et superlatifs d’adverbes comme en latin (exemple docte ==> doctius ==> doctissime : savamment, plus savamment et très savamment).

    Nous trouvons même des diminutifs d’adverbes, exemple : doctiuscule, un peu savamment.
    Les 3200 trouvés ne tiennent pas compte des comparatifs et superlatifs donc le nombre d’adverbes latins et encore plus grand.

    En français de nombreux adjectifs n’ont pas d’adverbes correspondant, comme têtu.

    Enfin, le manque d’adverbes français oblige très souvent à utiliser des locutions adverbiales et aussi des périphrases pour traduire l’unique adverbe latin (sero: à une heure avancée, explorato : en connaissance de cause, tolutim : au pas de course…).

  2. Très bon billet. Merci.

  3. Merci beaucoup, Monsieur Rouleau, pour cet excellent article. Bien qu’il ne s’agisse pas de la finalité première de votre démonstration, j’ai trouvé beaucoup de grain à moudre dans la première partie. Entre autres, grâce à vous, je n’aurai plus de scrupules à employer « supposément ». Cordialement

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