La langue française et ses caprices

Adverbes en –ment (1 de 5)

Publicités

Gaiement, Gaîment, Gaiment
Vraiement, vraîment, vraiment
Induement, indûment, indument

 

C’est mon tour, maintenant. Comment écririez-vous certains adverbes… en –ment? Le savoir, c’est maîtriser la graphie de près de 95 % des adverbes mis en entrées dans le Nouveau Petit Robert 2010 (NPR), à savoir 1264 sur un total de 1334!

Un adverbe, nous dit Grevisse (Bon Usage, 1980, #2026), « s’obtient en ajoutant le suffixe –ment au féminin de l’adjectif », que le féminin soit ou non différent du masculin : vague/vaguementbéat/béatEment; vif/viVEment, etc.

Pourquoi, vous demandez-vous, faut-il ajouter -ment au féminin plutôt qu’au masculin de l’adjectif? Grevisse (Bon Usage, 1980, # 2027) nous explique que ce suffixe, qui donne à l’adjectif sa forme adverbiale, vient du latin mens, mentis, nom féminin, et que l’adjectif s’accorde en conséquence : devota mente = dans un esprit dévot, d’une manière dévote. Simple, n’est-ce pas? J’irais même jusqu’à dire « presque un (ou presqu’un) jeu d’enfants.

Fort de cette connaissance, vous devriez pouvoir, sans difficulté et sans hésitation, remplacer, dans les cas que je vais vous proposer, le pointillé par l’adverbe approprié. Par mesure de sécurité, je vous conseillerais de vérifier ce que votre dictionnaire vous impose. Vous pourriez avoir des surprises. Celui qui me sert de référence, c’est le Nouveau Petit Robert (NPR 2010). Si pour vous c’est le Larousse, les surprises pourraient fort bien ne pas être les mêmes. Voyez ce qu’il en est.

  1. D’une manière hardie, avec hardiesse.          S’exposer … aux dangers.
  2. D’une manière infinie.                                       Dieu est … bon.

D’après la règle, les adverbes devraient être hardiement et infiniement. Mais tel n’est pas le cas. Ce sont hardiment et infiniment. Sans e! Où donc est le féminin dont nous parle la règle? Euh… Deux exceptions, direz-vous. C’en sont plutôt deux parmi tant d’autres. Il suffit de penser à étourdiment, impoliment, indéfiniment, joliment, poliment, quasiment, uniment, vraiment. Ces adverbes ne vous semblent-ils pas formés par ajout de –ment au masculin plutôt qu’au féminin de l’adjectif? On pourrait le penser. Mais si ce que la grammaire dit est vrai, il faut en conclure que ces adverbes ont perdu leur féminité au cours des ans. Vérification faite, ces adverbes se sont effectivement déjà écrits avec un e : hardiement, infiniement, estourdiement, joliement, vraiement… Mais, plus maintenant!

Pourquoi les écrit-on aujourd’hui sans e?

Jusqu’au XVIIe siècle, nous dit Grevisse (# 398 et #701), le e s’entendait à la fin des mots; on distinguait, par exemple, aïeul de aïeule, ou encore subtil de subtile. Aujourd’hui, ce e final ne se prononce plus. Alors… pourquoi ne pas l’enlever s’il est inutile? Aussitôt dit, aussitôt fait. C’est ainsi que seraient apparues les graphies hardiment, infiniment, etc. On a voulu que la prononciation et la graphie se correspondent. Bravo! On ne peut qu’applaudir à une telle initiative, que remercier les régents d’avoir voulu nous simplifier la vie (1). Mais ont-ils vraiment réussi leur coup? N’auraient-ils pas plutôt créé des exceptions  avec ces adverbes provenant d’adjectifs en i? Ces 12 adverbes, car il n’y en a que 12 dans le NPR, font ainsi bande à part. En passant, est-ce que tous les adjectifs en i font leur adverbe sans e? Presque, devrais-je répondre. Un seul se démarque : gai. Lui, on ne sait pourquoi, suit la règle générale : gaiement! Pourtant le e final de gaie ne se prononce pas plus que le e de hardie…. Il y a donc une exception aux exceptions! Pourquoi faire simple, quand on peut faire compliqué? À noter qu’ici simple et compliqué ont une valeur adverbiale (de manière simple/de manière compliquée).

Poursuivons l’exercice.

  1. D’une manière prétendue.                 … mariés.
  2. D’une manière éperdue.                     Être … amoureux.

Les adverbes devraient être prétenduement et éperduement. Mais vous vous imaginez bien que ce n’est pas la bonne façon de les écrire. C’est prétendument et éperdument. Il n’y a pas, là non plus, trace de féminité. Pas plus d’ailleurs que dans absolument, ambigument, ingénument ou encore résolument. Ces adverbes ont eu, dans leur passé, une forme féminine : esperduement, absoluement, ambiguement, ingénuement, résoluement, etc., mais ils ont, tout comme ceux qui viennent d’adjectifs en i, perdu leur e, sans doute parce qu’il était inutile. Selon Vaugelas (p. 442-443), ce serait pour que le mot soit plus doux! Quelle que soit la véritable explication, on a, là aussi, voulu nous simplifier la vie. Curieuse façon, tout de même, que de le faire en augmentant le nombre d’exceptions!

               Feraient donc exception tous les adverbes issus d’adjectifs qui se terminent non seulement en i (sauf gaiement) mais aussi en u. Cela n’est toutefois vrai que si tous les adjectifs en u respectent cette particularité. Mais, est-ce bien le cas? Oui et non! Sur les 15 adverbes concernés, seuls les 6 adverbes mentionnés ci-dessus ont vraiment perdu leur e! Pour ce qui est des 9 autres, ils l’ont perdu sans vraiment le perdre, comme nous allons le voir. 

  1. D’une manière assidue.        Pratiquer … un sport.
  2. D’une manière indue.           S’ingérer … dans les affaires de qqn.

Les adverbes devraient être, d’après la règle, assiduement et induement. Mais vous seriez bien avisé de les écrire de la bonne façon, à savoir assidûment et indûment. Ces deux adverbes ont non seulement perdu leur e, mais leur u a été coiffé d’un accent circonflexe. Que vient donc faire cet accent? Il indique, nous dit Littré, la suppression d’un e! Ces deux adverbes n’ont donc pas vraiment perdu leur féminité; ils la cachent sous l’accent. Ce ne sont d’ailleurs pas les deux seuls à être ainsi accoutrés. Il y en a 7 autres : congrûment, continûment, crûment, dûment, goulûment, incongrûment, sans oublier nûment. Un grand total de 9. Ce sont les 9 dont je disais plus haut qu’ils avaient perdu leur féminité sans la perdre. Quelle délicatesse, de la part des régents, que de nous rappeler la règle générale par cette astuce typographique!

Bref, quand un adjectif se termine en u, l’adverbe se forme en ajoutant –ment, soit  à la forme féminine (!!) dont on a supprimé définitivement le e, soit à la forme féminine (!!) que l’on cache sous l’accent circonflexe. Mais pourquoi ne mettre un accent que sur 9 des 15 adverbes provenant d’adjectifs en u? Ce faisant, n’ajoute-t-on pas 9 exceptions aux 6 exceptions déjà existantes? Poser la question, c’est y répondre.

N’allez surtout pas croire que je suis le premier à m’interroger à ce sujet. Déjà, en 1872, Littré s’étonnait de ce manque de cohérence :

On remarquera l’accent circonflexe que met l’Académie, tandis qu’elle n’en met ni à absolument, ni à ambigument, etc. Il vaudrait mieux qu’elle suivît un système, et mît partout l’accent circonflexe ou le supprimât partout.

A-t-on alors pris bonne note de la remarque de Littré? Absolument pas. Une centaine d’années plus tard, Grevisse, dans son Bon Usage (# 2029, 1980) s’en plaint toujours :

Il y a dans cet accent circonflexe maintenu par la 8e éd. du dictionnaire de l’Académie [1935], une de ces anomalies qui compliquent inutilement l’orthographe française. – On se demande pourquoi l’Académie impose le circonflexe aux adverbes en –ument cités plus haut, alors qu’elle écrit résolument, ingénument, éperdument, etc.

Croyez-vous que ce cri du cœur a, cette fois-ci, été entendu par les Académiciens? Absolument pas! Dans la 9e édition du DAF, dont la publication a débuté en 1985, rien n’est changé. Et vingt-cinq autres années plus tard, en 2010, que fait le NPR? Il reprend exactement ce que l’Académie dit. Ce faisant, se veut-il respectueux de l’autorité suprême en langue, qu’est l’Académie? Je me permets d’en douter. Car, si tel est le cas, comment expliquer que, contrairement à l’Académie, le NPR accepte portemonnaie et porteplume? Si, à l’occasion, le NPR agit à sa guise, n’aurait-il pas pu, dans le cas qui nous intéresse, se dissocier de cette autorité et enlever, à tous ces adverbes en –ument, l’accent dont ils sont affublés? Oui, mais il ne l’a pas fait. Que conclure si ce n’est qu’il endosse ces graphies?

Si l’on ne veut pas se faire taper sur les doigts par les défenseurs de l’orthodoxie, dont font partie les professeurs et les réviseurs, il faut continuer à (ou de) mettre un accent circonflexe sur ces 9 adverbes et ne pas en mettre sur les 6 premiers. Et surtout, ne pas se demander pourquoi.

Et cette perte de féminité dont il vient d’être question, a-t-elle été progressive? Autrement dit, a-t-on commencé par ajouter l’accent circonflexe, puis fini par l’enlever, éliminant ainsi toute trace de féminité? Une telle démarche paraîtrait logique. Mais entre paraître et être, il y a souvent, surtout en langue, une grande différence. J’ai donc cherché, dans les dictionnaires, l’année d’apparition  de différentes formes adverbiales. Voici quelques résultats :

adjectif                -uement   →       –ûment            –ument

assidu                                                  1798               1694

continu                                                1835               1798

cru                                                        1798               1762

Il est clair que la logique est battue en brèche : les formes en –ûment examinées sont apparues APRÈS les formes en –ument. Comme si les Académiciens s’étaient repentis d’avoir enlevé drastiquement (adverbe absent du dictionnaire) toute trace de féminité!

Tout compte fait, ne serait-il pas plus approprié de dire que l’adverbe se forme par addition du suffixe –ment à la forme masculine de l’adjectif? Formuler la question me fait déjà passer, aux yeux de bien des gens, pour un iconoclaste. Moi, je me contente de poser la question, mais il en est qui, dans le passé, l’ont affirmé. Je pense, entre autres, à Girault-Duvivier, qui, dans sa Grammaire des grammaires (9e éd., 1840, tome 2, p. 913), disait :

Quelques grammairiens […] prétendent que c’est sur le féminin de l’adjectif terminé par une simple voyelle que doit se former l’adverbe; d’autres sont d’avis que c’est sur le masculin : cette dernière option, qui est la plus générale, est fondée sur ce que le e muet du féminin, se trouvant précédé d’une voyelle et ayant un son muet et nul, ne pourrait avoir dans l’adverbe qu’un son pénible et difficile : qu’on en fasse l’essai sur quelques adjectifs, tels que poli, vrai, ingénu, assidu, et l’on verra le mauvais effet que produirait l’e muet du féminin entre la voyelle dont il se trouverait précédé, et la finale ment : Poli, polie, poliement. – Vrai, vraie, vraiement. – Ingénu, ingénue, ingénuement. – Assidu, assidue, assiduement.

Pour se conformer à l’usage, on serait obligé d’ajouter que l’e muet entre la voyelle précédente et la finale ment ne doit pas s’y trouver.

Mais après tout, cette idée, dont fait état Girault-Duvivier, est-elle si saugrenue? Peut-être pas. Surtout si la liste des exceptions continue de s’allonger. C’est à suivre.

MAURICE ROULEAU

(1)      Si l’on en avait fait autant avec tous les mots de la langue française, cette dernière serait aujourd’hui beaucoup plus facile à maîtriser. Et se retrouveraient à court de munitions tous ceux qui,  aujourd’hui encore, à l’instar de Bouhours, célèbrent sa beauté par ses bizarreries.  Dans ses Remarques nouvelles sur la langue françoise (p. 85-86), le bon père Bouhours écrivait : « C’est une bizarrerie étrange qu’un mot soit masculin & feminin dans la mesme phrase; mais ce sont des sortes d’irrégularitez qui font en partie la beauté des Langues. » 

 P-S. —   Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est la solution idéale.

WordPress vient apparemment de simplifier cette opération. Dans le coin inférieur droit de la page d’accès à ce billet, vous devriez noter la présence de « + SUIVRE ». En cliquant sur ce mot, une fenêtre où inscrire votre adresse courriel apparaîtra. Il ne vous reste plus alors qu’à cliquer sur « Informez-moi ». Cela fonctionne-t-il ? À vous de me le dire.

Publicités