Adverbes en –ment (3 de 5)

Le printemps érable

ou

Il y a peu de temps, on a manifesté de manière bruyante

dans les rues de Montréal

 

Nous avons, jusqu’à présent, examiné les adverbes dont les adjectifs d’origine se terminent par un i ou un u, puis par un é, ce qui nous a amené à jeter un coup d’œil à ceux qui, sans raison valable, voient leur adverbe avoir une finale inattendue, en –ément, y compris impunément.  Poursuivons donc notre étude.

Dans le présent billet, nous examinons une autre classe particulière d’adverbes. Avant d’attaquer le sujet, je vous invite à remplacer, dans les deux cas suivants, le pointillé par l’adverbe approprié :

  1. D’une manière puissante.       Une place forte … défendue.
  2. D’une manière violente.         Réagir … contre qqch.

La règle voudrait que vous écriviez puissantement et violentement. Je sais fort pertinemment (!) que vous ne vous y risqueriez pas. Vous ne voulez pas voir le réviseur vous tomber dessus. Et je vous comprends. Les bonnes formes adverbiales, celles qu’il faut utiliser, sont puissamment et violemment. Comme si la finale adverbiale régulière n’était pas acceptable! Elle le fut pourtant à une certaine époque.

Dans la langue ancienne (du XIIe au XVIe s.), on employait bruyantement, recentement, abondantment, puissantment, prudentement, evidentement, pesantement, sçavantement, violentement, etc. Pourquoi ces adverbes, pourtant bien construits, ont-ils été ostracisés? La raison reste obscure. Peut-être agaçaient-ils l’oreille délicate des régents (Voir « L’oreille et la langue ») C’est du moins ce que Vaugelas, en 1647, laissait clairement entendre :

Mais à mesure que la langue s’est perfectionnée, on a changé ces trois lettres nte, en m, et l’on a dit puissamment, insolemment, excellemment, qui dans cette abréviation a beaucoup plus de grâce et de douceur, et les autres ne se disent plus, mais passent pour barbares.  (II-169)

À noter que Vaugelas n’explique rien; il ne fait que noter le changement, ou plutôt le « perfectionnement » (1). Alors si vous voulez vous exprimer avec grâce et douceur, vous avez intérêt à avoir l’oreille aussi sensible que celle de Vaugelas. Dans le cas contraire, vous passerez pour un « grossier », un « barbare ». Tenez-vous-le pour dit!

La grammaire officielle, celle de Grevisse (1980) ou encore celle, plus récente, de Goosse (2008), n’a rien à dire sur le sujet. Elle se contente de préciser que : « Aux adjectifs en –ant et –ent correspondent des adverbes terminés en –amment et en –emment : Puissant / puissamment, Prudent / prudemment. » Rien de plus. Mais pour que cet énoncé soit vrai, il faudrait qu’il n’y ait aucune exception. Or, il est de « notoriété publique » que l’on ne dit pas lemment, mais bien lentement; non pas présemment, mais bien présentement; non pas véhémemment, mais bien véhémentement. Alors… qu’ont donc de si doux à l’oreille ces adverbes, que n’ont plus, par ex., prudentement ni violentement? Pourquoi ces trois-là n’agaçaient-ils pas, et n’agacent-ils toujours pas, l’oreille des régents? Euh… Cela ne revient-il pas à dire que l’oreille a priorité sur la grammaire! Que dit votre oreille quand vous entendez éminemment, fervemment, urgemment, languissamment? Elle n’est pas agacée? La mienne l’est un peu, car je vois mal le bon côté de éminemment et le mauvais côté de véhémemment. Mais mon agacement ne fait pas le poids face à l’accommodement « raisonnable » des régents!

Soit dit en passant, dans le NPR,  il y a 73 adverbes en –mment. Point n’est besoin de le répéter : leur formation ne respecte pas la règle générale. On pourrait donc parler de 73 exceptions. Le francophone de naissance n’y voit que du feu, mais pour l’allophone qui veut apprendre le français, c’est évidemment une tout autre histoire.

Parmi ces 73 cas particuliers, il y en a quelques-uns qui réussissent à se démarquer encore plus. Non seulement ne sont-ils pas formés par ajout de –ment au féminin de l’adjectif, mais ils ne sont même pas formés à partir d’un adjectif! (2) Est-ce possible, direz-vous? Voyez par vous-mêmes : notamment, précipitamment viennent de participes présents! Selon toute apparence, il y aurait aussi sciemment, qui viendrait du latin sciens, scientis « sachant ». Et que dire de nuitamment? Pour nous arriver sous cette forme, celui-là a emprunté, s’il faut en croire Bloch et von Wartburg, un chemin long et tortueux (3)!

Si vous relisez le titre de ce billet, vous constaterez que j’aurais pu être plus concis. Dire récemment au lieu de Il y a peu de temps. Remplacer d’une manière bruyante par bruyamment. Si je ne l’ai pas fait, c’est que je ne voulais pas vendre la mèche.

Au fait, ces 73 exceptions viennent s’ajouter aux (27 + 55) déjà relevées dans les deux précédents billets. Nous en sommes maintenant à un grand total de 155 exceptions! Cette liste, direz-vous, aura-t-elle un jour une fin? C’est à voir.

MAURICE ROULEAU

(1)   Remarquez l’importance de bien choisir ses mots quand on veut faire passer une idée. L’emploi de « perfectionnement » instille nécessairement, dans l’esprit du lecteur, l’idée de qqch de bien. Alors personne ne peut s’y opposer. Autrement dit, c’est une excellente façon de dorer la pilule à quelqu’un. Voir https://rouleaum.wordpress.com/2012/10/10/le-choix-des-mots/

(2)   Il faut savoir que le français crée, à l’occasion, des adverbes en –ment avec autre chose qu’un adjectif. Par ANALOGIE, pourrait-on dire. Pensez seulement à vachement (substantif), aucunement (pron. indéf.), fichtrement (interjection), quasiment (adverbe). Mais ce sont des cas isolés, dira-t-on. Ne vaudrait-il pas mieux dire d’eux ce qu’ils sont vraiment, i.e. des exceptions? En fait, d’autres exceptions.

(3)   D’après le Dictionnaire étymologique de la langue française (O. Bloch et W. von Wartburg, 8e éd., PUF, 1989!!) :

Nuitamment : 1328. Altération de l’anc. adv. nuitantre, lat de basse ép. noctanter, devenu successivement nuitante, puis nuitamment; écrit aussi nuite(m)ment d’après les adv. en            –emment; il y a d’autres formes altérées, cf. nuitremment au XIIIe s.

(Aucune de ces formes altérées n’a pu être relevée dans les ouvrages publiés entre 1200 et 1600, numérisés par Google.)

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5 commentaires pour Adverbes en –ment (3 de 5)

  1. Martin Thierry dit :

    Un complément d’informations, avec votre permission, à propos de sciemment et du sciens latin.
    Si sciens, entis est bien le participe présent du verbe scire (savoir), il est surtout employé comme adjectif, de façon très classique, avec son comparatif et son superlatif.
    Cicéron l’a même employé substantivement : sciens, entis, m = un connaisseur.
    L’adverbe formé sur sciens est scienter, utilisé aussi au comparatif et au superlatif par Cicéron.
    On peut traduire en français cet adverbe par les adverbes : sciemment, savamment, doctement.

  2. SOUPA dit :

    Lecteur assez récent et tout à fait passionné de vos travaux, je relève avec un peu de peine la forme « l’idée de qqch de bien » dans votre note 1.
    Ce « qqch » me choque, surtout venant de vous !

    Signé : Jean-Pierre Soupa

    • rouleaum dit :

      Comme je suis l’auteur de cette phrase, je n’y vois rien de choquant. Je n’ai surtout rien voulu de choquant. Si non, je ne l’aurais pas écrite.

      Ce qui vous choque, serait-ce l’abréviation en tant que telle? Si oui, la lecture des dictionnaires va vous irriter, car on la rencontre régulièrement.
      Serait-ce que je ne lui ai pas mis de point abréviatif? Si oui, vous avez partiellement raison. Le Petit Robert met toujours un point abréviatif, mais pas le Larousse. Comparez la liste des abréviations utilisées par ces deux dictionnaires.

      Si c’est autre chose, j’apprécierais que vous m’en informiez. Il y en a peut-être d’autres qui sont également choqués, mais qui ne m’en ont pas fait part. S’il y a qqch à corriger, je m’empresserai de le faire.

      • Martin Thierry dit :

        Vous utilisez « si non » en deux mots au lieu de sinon. Je pensais que l’usage de si non en deux mots était reservé en opposition à si oui, notamment dans un contexte interrogatif.
        C’est du moins ce que préconise l’office québécois de la langue française, par exemple ici ;
        http://66.46.185.79/bdl/gabarit_bdl.asp?id=2363

        • rouleaum dit :

          Il est vrai qu’il m’arrive d’utiliser si non en deux mots. Je douterais toutefois de le faire systématiquement. Par ex., je n’écrirais pas autrement : « Je ne sais plus bien ce qui me maintient encore en vie sinon l’habitude de vivre » (Gide); ni « Il faut travailler, sinon par goût, au moins par désespoir » (Baudelaire). Je reconnais que je n’aurais pas suivi Baudelaire, quand il écrit : « Plains-moi !… sinon je te maudis ! ».

          Quand le si non signifie à mes yeux si pas, j’ai tendance à l’écrire en deux mots. Sans doute suis-je dans l’erreur.

          Je prêterai une attention toute particulière la prochaine fois que si non (ou sinon) me viendra à l’esprit.

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