Stylist. comparée 1. Introduction

Comment ça se dit en français… 

Se demander comment ça se dit en français, en anglais ou en toute autre langue, c’est admettre implicitement que, dans une autre langue, la même chose se dit fort probablement d’une autre façon. On pourrait même aller jusqu’à affirmer que  ça se dit toujours autrement, car, même si la graphie d’un mot et celle de son équivalent – anglais ou autre – sont identiques ou presque, la prononciation, elle, sera nécessairement différente. Essayez, devant un Américain, de prononcer thermometer à la française (i.e. avec l’accent tonique là où le français le place); il vous regardera avec de grands yeux interrogateurs, comme si vous parliez une langue autre que la sienne.

S’exprimer dans une autre langue, c’est, pour tout débutant, une tâche malaisée. Il aura tendance à traduire mot à mot l’idée qu’il veut exprimer. C’est ce qui explique qu’à la question Did you understand what I just said? un jeune a répondu Plus or minus, pensant que cela rendait bien l’idée de « plus ou moins » qu’il voulait exprimer. Voilà certes une erreur de débutant. Une erreur qu’un traducteur, par exemple, ne ferait pas, car, lui, il maîtrise les deux langues. C’est du moins ce qu’on attend de lui. Mais il y a des exceptions à tout, comme vous le savez. À preuve, dans La Sagesse du Père Brown, traduction d’un ouvrage de Chesterton The Wisdom of Father Brown, je suis tombé sur cet court échange entre un Américain et un Anglais et j’en suis resté bouche bée  :

–         Je vous dirai, cria l’Américain en colère, que j’étais aussi froid qu’un concombre.

–        Des criminels aussi peuvent être froids comme des concombres.

Si vous y comprenez quelque chose, c’est que vous connaissez l’anglais. Un francophone unilingue n’y comprendrait assurément rien, car c’est une façon de dire qui lui est tout à fait étrangère. On a certes utilisé des mots français, mais la phrase n’est pas française. On n’a pas dit en français ce que Chesterton a dit en anglais.

Ne pas savoir qu’il y a une différence d’emploi entre plus or minus et more or less – qui, soit dit en passant, rendent tous deux l’idée de plus ou moins –  est pardonnable chez celui qui en est à ses premières armes avec la langue de Shakespeare. Mais qu’un traducteur rende as cool as a cucumber par « aussi froid qu’un concombre », là, c’est le comble! De toute évidence, le traducteur ignorait que sa tâche consiste à rendre non pas des mots mais le sens que ces derniers véhiculent, qu’il lui faut s’affranchir des structures du texte d’origine et non les copier. Autrement dit, mettre en pratique ce qu’un cours de stylistique comparée lui aurait permis d’apprendre.

C’est à cette tâche que je m’attelle. Je vais vous présenter, au fil de mes billets, ce que mes lectures attentives et mes analyses poussées de la formulation d’une même idée en anglais et en français m’ont permis de dégager. Ce que j’en dirai ne tient pas du dogme, car je ne suis pas un régent. Je ne suis qu’un observateur; je regarde à la loupe le fonctionnement  de ces deux langues et en tirent des conclusions, toutes relatives. À vous de les accepter ou de les rejeter. Vous aurez l’occasion de découvrir ce qui, selon moi, distingue l’anglais du français. Seule la maîtrise de ces différences permet de bien traduire. Contrairement à ce que bien des gens pensent, traduire n’est pas chose facile. Grandjouan (Les linguicides, Paris, Didier, 1971, p. 227) l’a dit d’une façon lapidaire :

Traduire,

      • c’est dire bien
      • dans une langue qu’on sait très bien
      • ce qu’on a très bien compris
      • dans une langue qu’on sait très bien.

                Il ne faudrait toutefois pas penser que savoir le français et l’anglais suffit. Il faut, de plus et surtout, savoir que l’anglais ne voit pas la réalité avec les mêmes yeux que le français; que l’anglais a une façon particulière de dire une chose, façon qui ne peut être systématiquement calquée en français. Autrement dit, il faut avoir des notions de stylistique comparée. Ce sont précisément ces connaissances qui font un bon traducteur.

Mais avant d’aborder le sujet proprement dit, je m’attarderai sur les notions qui sont à la base de cette discipline : la stylistique (proprement dite, comparée ou différentielle) et les langues. Si je prends soin, au départ, de définir les termes, c’est que je vois dans cette façon de faire le moyen d’éviter tout malentendu.

Une fois cela fait, j’attaquerai le cœur du sujet. J’essaierai de répondre à diverses questions toutes relatives à l’utilisation que les locuteurs font de leur langue maternelle. Est-il vrai, par exemple, que, comparativement au français,

  1. l’anglais      a besoin de moins de mots pour dire la même chose?
  2. l’anglais      recourt à une formulation plus imagée?
  3. l’anglais      privilégie l’aspect particulier d’une situation?
  4. l’anglais      favorise la juxtaposition des phrases?
  5. l’anglais      a la manie de coordonner plutôt que de subordonner?
  6. l’anglais      respecte plus l’ordre canonique des mots dans la phrase?
  7. l’anglais      a tendance à personnaliser son discours?

Voilà, la table est mise. Vous êtes mes invités.

MAURICE ROULEAU

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5 commentaires pour Stylist. comparée 1. Introduction

  1. neaultnolt dit :

    L’exemple du concombre est particulièrement savoureux.
    Il m’est déjà arrivé également de voir un « oh non, pas encore un chapeau sanglant ! » à la place d’un « pas encore un foutu chapeau ! », bien plus judicieux dans le contexte.
    « Bloody » semble aussi difficile à manipuler que « cucumber » parfois. ;o)

    Merci pour vos articles, toujours aussi passionnants.

  2. Natali Bourret dit :

    J’ai hâte de lire vos prochains billets sur la stylistique comparée! Merci beaucoup de vous attaquer à cette question.

  3. J’ai bien hâte de lire la suite.
    Drôle de coïncidence, j’ai justement écrit un billet la semaine dernière sur la traduction d’expressions (ici -> http://wp.me/p38QLi-1s). Je n’avais pas pensé à « cool as a cucumber ». Y a-t-il une expression équivalente en français? Tout ce qui me vient à l’esprit est « imperturbable ».

    • rouleaum dit :

      Je viens de lire votre billet sur les expressions. J’ai trouvé fort intéressant le classement que vous en faites.
      Vous pourriez trouver bien d’autres exemples, placés par ordre alphabétique, dans l’ouvrage de Gilberte Dubé,& Eugénie Fortin : Dictionnaire des expressions imagées/Images in words dictionary (Stanké, 1997, 393 pages) ISBN 2-7604-0590-0

  4. Bonjour,
    Je trouve vos billets concernant la stylistique comparée rafraîchissant ! Merci de me tenir au courant

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