Stylistique comparée 2. Déf. de stylistique

Qu’entend-on par « stylistique»?

                Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement de la langue française  peut dire ce qu’est la stylistique. En effet, le suffixe –ique sert à désigner une discipline, un domaine d’étude; le radical, lui, l’objet de l’étude. Par ex., génét-ique = étude des gènes, de l’hérédité; génom-ique = étude multidisciplinaire du génome, ensemble des gènes; protéom-ique = étude du protéome, ensemble des protéines exprimées par le génome; robot-ique = étude et techniques permettant l’élaboration de robots; slavist-ique =  étude des langues slaves; tonét-ique = étude des tons en phonétique, etc. Le francophone peut donc, sans risque de se tromper, dire que la stylistique est l’étude du style. C’est d’ailleurs la définition qu’en donnent  les dictionnaires.

Mais que désigne, dans ce cas-là, le mot style? La consultation des dictionnaires n’est pas d’un très grand secours, car style est un terme polysémique. Le Larousse n’en donne pas moins de 10 acceptions, mais seules les six premières nous intéressent  (1) :

  1.  Manière particulière d’exprimer sa pensée, ses émotions, ses sentiments (avoir un style simple);
  2. Forme de langue propre à une activité, à un milieu ou à un groupe social (style administratif);
  3. Manière personnelle de pratiquer un art, un sport, etc. définie par un ensemble de caractères (style de Watteau, style d’un nageur);
  4. Manière particulière à un genre, à une époque, notamment en matière d’art et de décoration, définie par un ensemble de caractères formels (style épique, style Louis XIII);
  5. Ensemble des goûts, des manières d’être de qqn;  façon personnelle de s’habiller, de se comporter (style sportif);
  6. Qualité de qqch ou de qqn qui présente des caractéristiques esthétiques  (maison qui a du style; manquer de style).

Une lecture attentive de ces six acceptions nous permet de déceler un clivage notionnel.

Tantôt le mot style fait référence à une réalité collective : il sert à mettre en évidence l’appartenance de qqch ou de qqn à une classe générale; à mettre en évidence la communauté de traits que cet être (vivant ou non) partage avec les autres membres du groupe. Le style est alors un critère de généralisation.

Tantôt le mot style fait référence à une réalité individuelle : il sert à mettre en évidence ce qui différencie qqch ou qqn des autres éléments du groupe. On attache alors de l’importance à ce qui fait que cet être transgresse le système. Le style est donc, dans ce cas, critère de singularisation.

Le style, critère de singularisation

L’aspect individuel se dégage facilement des acceptions 1, 3, 5 et 6 présentées ci-dessus.  Il s’agit soit d’une « manière particulière d’exprimer… », soit une manière personnelle de pratiquer…, soit une « façon personnelle de… », soit encore la « qualité de quelqu’un… ». Autrement dit, le « style » permet ici de distinguer une personne d’une autre, une chose d’une autre. Elle (personne ou chose) possède donc des qualités qui la singularisent.

L’étude du style – en tant que facteur de singularisation – implique donc l’étude de la marque de l’ouvrier. Elle vise à mettre en évidence ce qu’il y a d’incomparable dans cette œuvre, ce par quoi, même si on peut l’inscrire dans un genre, cette œuvre « échappe aux lois du genre pour en affirmer l’unicité, la singularité ».

C’est ainsi que l’on parle du style d’un auteur, d’un peintre, d’un sportif…

Le style, critère de généralisation

Quant à l’aspect collectif, il se voit facilement dans les acceptions 2 et 4. Il y est question tantôt d’un « groupe social », tantôt d’un « ensemble de caractères ». Le style permet ainsi de définir et de classer différents objets sous une même rubrique; il définit alors un genre.

Dire d’un meuble qu’il est de style Louis XIV, c’est dire qu’il partage certaines caractéristiques avec les autres meubles de l’époque. Fabriquer un meuble ayant ce style, c’est lui donner les caractéristiques que possèdent de tels meubles. La détermination du style sert donc non seulement à classer après coup des objets, mais aussi à préciser les règles à suivre pour leur fabrication.

Il en est de même quand on parle de style épistolaire, de style administratif ou encore de style juridique. On entend par là que la façon de rédiger respecte les habitudes langagières des gens du domaine. Si un réviseur dit, par exemple, qu’une traduction médicale n’est pas conforme au genre, il signifie par là qu’un médecin ne s’exprimerait pas de cette façon. Sans pour autant que la façon de dire soit mauvaise, sans que pour autant le style médical soit très bien campé.

Chaque fois qu’on  procède à l’« étude du style » fait-on de la stylistique?

                NON. Il est possible d’étudier le style gothique (architecture), le style Louis XIV (ébénisterie), le style Second Empire (mode), le style de Tiger Woods ou de Roger Federer (sport), sans pour autant faire de la stylistique.

La stylistique, en tant qu’étude du style, appartient au domaine littéraire. C’est d’ailleurs ce que révèle la définition donnée à ce mot par le NPR : Étude scientifique du style (I, A, 2°), de ses procédés, de ses effets. Le sens à accorder à style est celui qu’on trouve à (I, A, 2°) (2), à savoir  :  « L’aspect de l’énoncé qui résulte du choix des moyens d’expression déterminé par la nature et les intentions du sujet parlant ou écrivant. » (P. Guiraud)

En d’autres termes, la stylistique se propose d’étudier les différentes caractéristiques formelles d’une production langagière donnée. En se concentrant sur les moyens utilisés par un sujet, la stylistique s’intéresse au style en tant que « facteur de singularisation ». Elle met alors en évidence ce qui caractérise tel auteur, ce qui le différencie des autres auteurs. C’est ainsi que l’on peut parler du style de Camus, de Gide, de Proust.

Cette définition ignore totalement le fait que le style puisse être un facteur de généralisation. Pourtant, il existe des livres de « stylistique » qui ne s’intéressent pas au style d’un sujet parlant ou écrivant, mais plutôt aux différentes façons qu’a une langue d’exprimer telle ou telle réalité. C’est ainsi que l’on parle de « stylistique française » (Legrand, E., Stylistique française, J. de Gigord éditeur, Paris, 1951). Ce qu’on  apprend alors, c’est ce qui s’ajoute, pourrait-on dire, au français courant, vulgaire (3), celui qui n’a d’autre mérite que d’être écrit sans faute. Autrement dit, la stylistique dépasse alors la rectitude grammaticale, orthographique ou syntaxique.

La stylistique n’est toutefois pas toujours définie de façon aussi restrictive que le fait le NPR. Le TLFI (Trésor de la langue française informatisé), par exemple, prend en considération dans sa définition les deux éléments dont nous avons fait état :

« discipline qui a pour objet le style, qui étudie les procédés littéraires, les modes de composition utilisés par tel auteur (singularisation) dans ses œuvres OU les traits expressifs propres à une langue (généralisation) ».

Nous verrons, dans le prochain billet, comment un terme créé pour désigner une manière singulière de faire qqch en est venu à décrire une façon générale de faire la même chose. Autrement dit, nous verrons comment, en langue, on peut passer de la singularisation à la généralisation.

MAURICE  ROULEAU

 (1)   Les quatre dernières acceptions de style font référence à des réalités concrètes :  7- Poinçon de métal…  (antiquité); 8- Petite pointe encrée… (métrologie); 9- Tige dont l’ombre… (cadran solaire); 10-  Partie du pistil…   (botanique)

(2)  Ce renvoi n’est exact que dans le NPR 2001. Dans le NPR 2010, il aurait fallu écrire (I, 2), car la présentation des acceptions a été modifiée.

(3)  Adjectif pris au sens que lui attribuent les linguistes : Ling. Se dit de la forme de langue connue de tous (opposé à littéraire).

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4 commentaires pour Stylistique comparée 2. Déf. de stylistique

  1. Rozé Christian dit :

    Merci pour votre analyse intéressante. Une petite remarque à propos des acceptations 2 et 4 du Larousse, que vous citez (avec raison) comme exemples du style comme critère de généralisation, il me semble que ce sont également des critères de singularisation. Le style Louis XIV se différencie du style Henry II, le style épistolaire se différencie du style télégraphique, du style académique, du style juridique… Cordialement

    • rouleaum dit :

      Ce que vous dites est tout à fait vrai. Le style Louis XIV se distingue du style Henry II. Mais quand on utilise « style Louis XIV », il n’est nullement question d’un individu (et encore moins de Louis XIV lui-même). Le terme renvoie donc à un ensemble de critères (différents d’un autre ensemble, j’en conviens), mais qui ne s’applique pas à un individu, à une personne, mais à un groupe. C’est dans ce sens qu’il faut prendre « généralisation ».

      Merci de m’avoir permis de clarifier ce malentendu, que d’autres ont peut être perçu, mais n’ont pas osé formuler.

  2. comte dit :

    C’est toujours avec intérêt que je lis vos articles, mais aujourd’hui je voudrais vous transmettre une question qui m’a été posée par des amis allemands et à laquelle je ne sais pas vraiment que répondre
    Pourquoi dit-on « les gorges » d’une rivière, pourquoi ce pluriel?
    Votre réponse m’intéresse.
    Et encore merci pour vos articles.
    Michèle Comte

    • rouleaum dit :

      Votre question me prend au dépourvu. Je ne m’étais jamais posé la question. Maintenant que vous l’avez fait, je vais essayer de trouver une réponse satisfaisante pour vous et vos amis allemands.

      Je ne vous garantis pas une réponse dans les jours qui viennent, mais je vais m’y mettre. Soyez patiente.

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