Arrêtable / Appréhendable

Pas dans le dictionnaire. Pas touche! 

               En mars dernier, l’animateur de l’émission Le Club des ex désire discuter, avec ses invités habituels, de la course à la direction du PLC (Parti Libéral du Canada). Dans son topo d’introduction, il nous dit que l’un des candidats ne semble pas « arrêtable ». Son avance dans les sondages est presque insurmontable. L’animateur s’excuse d’utiliser cet adjectif, qui ne se trouve – il a vérifié – ni dans le Nouveau Petit Robert (NPR) ni dans le Petit Larousse. Il l’utilise, ajoute-t-il, parce qu’il n’en voit pas d’autre qui décrive mieux la réalité. Une invitée spéciale à cette émission, ex-députée et ex-ministre du Parti québécois, vient à son secours – du moins le croyait-elle –, en lui disant qu’il a tout simplement créé un néologisme!    

Cet échange a fait resurgir un souvenir. Voilà de cela quelques lustres, un collège d’université, linguiste de profession, me signale, bien gentiment par ailleurs, que j’ai utilisé, dans mon ouvrage sur les prépositions, un mot qui n’est pas français. J’avais, ô horreur!, employé « appréhendable » (1), un adjectif qui  ne figurait pas au dictionnaire… Il n’y figure d’ailleurs toujours pas; cette fois-ci, j’ai vérifié.

Sa remarque m’avait certes surpris, mas pas décontenancé. Peut-être aurais-je dû me sentir coupable d’avoir ainsi péché contre la langue – c’est du moins la façon dont j’ai alors perçu son commentaire –, mais je n’avais pas, et n’ai toujours pas, la culpabilité facile. J’entends par là qu’avant de reconnaître une faute – et j’en fais, je ne suis pas infaillible –, il faut qu’on m’en convainque. Et que les arguments utilisés soient irréfutables. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’on me dit que je suis fautif, que je me transforme sur-le-champ en un béni-oui-oui.

Cet épisode de ma vie professionnelle, je l’avais définitivement rayé de ma conscience, relégué aux oubliettes. Jusqu’à ce que j’entende l’animateur s’excuser d’utiliser arrêtable. Et là…, tout m’est revenu. À l’instar de l’animateur, j’avais moi aussi choisi un adjectif, en l’occurrence appréhendable, parce que je n’en voyais pas d’autre qui rendît  aussi clairement ma pensée. Mais, contrairement à l’animateur, je l’avais utilisé sans me poser de question, sans fouiller dans mon dictionnaire. Qui de l’animateur ou de moi  a le mieux fait? Euh… Je me suis alors dit que je devrais tenter d’y voir plus clair. Ce à quoi je me suis attelé.

La problématique

La problématique soulevée est fort simple : Faut-il attendre qu’un mot figure au dictionnaire pour l’utiliser? S’il n’y est pas, doit-on s’en priver ou faire, comme l’animateur, l’utiliser tout en y mettant les formes ou, à l’écrit, des guillemets? Dans cette question, il y a deux mots – usage et dictionnaire – qui semblent ne pas se convenir. Si, comme on le prétend, le dictionnaire reflète l’usage, les mots doivent d’abord être en usage avant d’y être consignés. Et non l’inverse. Cela devrait sauter aux yeux de tous. Mais tel n’est pas le cas, de toute évidence. Et ce, parce que nous avons été conditionnés à penser ainsi : Pas dans le dictionnaire, pas touche!

Nous avions, l’animateur et moi, ajouté à un infinitif le suffixe –able. Lui, au verbe arrêter; moi, au verbe appréhender. Était-ce un pur hasard si nous avions fait la même chose? Absolument pas. Nous avions fait ce que bien d’autres avant nous avaient fait. Quand je dis « avant nous », je veux dire « bien, bien avant nous ». Par ex., selon le NPR, acceptable serait apparu dans la langue au début du XIIIe s.; condamnable, en 1404; appréciable, en 1486; réfutable, en 1552. Et combien d’autres encore! En fait, on trouve près de 700 adjectifs en –able dans le NPR 2010. C’est donc un mode courant de formation d’un adjectif. Pourquoi alors nous priver d’utiliser un adjectif de notre création? Serait-ce parce que nous ne sommes que d’illustres inconnus?…  Il y a là assurément une grande part de vérité. Il est regrettable que ni l’animateur ni moi ne soyons des régents, car, si tel avait été le cas, rien de tout cela ne serait arrivé, ni les excuses de l’animateur, ni les reproches de mon collègue.

Comme le suffixe –able signifie « qui peut être » (NPR dixit), appréhendable signifiait pour moi « qui peut être appréhendé », appréhender ayant ici le sens de « saisir par l’esprit » (NPR dixit). Alors cet adjectif répondait parfaitement à mes besoins, tout comme arrêtable, à ceux de l’animateur. Comment pouvais-je alors m’imaginer que je péchais? Mon raisonnement était pourtant inattaquable, il était logique… Mais j’ignorais, à cette époque, que la logique et la langue ne font pas toujours bon ménage.

L’animateur aurait-il été aussi hésitant si l’actualité l’avait amené à vouloir utiliser, par exemple, indexable (pour parler des  contributions aux régimes de retraite, qui risquent de manquer de fonds), décontaminable (pour parler des terrains où l’on construit présentement l’Hôpital des Shriners de Montréal ou le complexe scientifique de l’Univ. de Montréal), skiable (pour parler des pentes au printemps)? Peut-être que non, mais lui seul pourrait répondre. Moi, je les aurais utilisés sans hésitation, sans penser un seul instant que, ce faisant, je risquais de me faire réprimander. Mais vous, que feriez-vous?

Supposons que vous hésitez. Vous iriez sans doute consulter votre dictionnaire avant de vous commettre. Mais que cache cette démarche? Le besoin impérieux d’être cautionné par un ouvrage qui, à vos yeux, fait autorité. Vous voudriez pouvoir citer une source sur laquelle vous appuyez ou, dit plus crûment, une source derrière laquelle vous cachez. Mettre qqn (ou qqch)  en avant signifie s’abriter derrière son autorité; ce n’est pas moi qui le dis, c’est le NPR. Et dans cette source, trouverez-vous ce que vous y cherchez? Pas nécessairement… Tout dépend du dictionnaire que vous consulterez. Vous ne me croyez pas? Voyez par vous-mêmes :

Présent dans

le NPR 2010              le Larousse (en ligne)

  • décontaminable               non                                    non
  • indexable                           non                                    non
  • skiable                               oui                                      oui
  • zoomable                          oui                                      non
  • citable                               non                                     oui

Auriez-vous vraiment hésité à utiliser indexable ou décontaminable? Si oui, vous auriez eu raison « doctrinalement » (2) parlant, car ces deux adjectifs brillent par leur absence dans les deux sources consultées. Si non, vous auriez péché! C’est du moins ce que certains proclament ou enseignent. Maintenant que vous savez que vous avez péché, avez-vous le ferme propos de ne plus recommencer? LOL. Soit dit en passant, LOL vient de faire son entrée au dict. Robert.  Je me demande s’il y a de quoi s’en réjouir…

Auriez-vous hésité à utiliser skiable? Si oui, vous n’auriez pas dû, car cet adjectif figure dans les deux dictionnaires. D’après le NPR, il serait même apparu en 1927!

Et que dire de zoomable ou de citable? Dans le premier cas, vous auriez la bénédiction du NPR, mais pas celle du Larousse. Dans le second cas, ce serait l’inverse; c’est le Larousse qui vous sauverait et le NPR qui vous condamnerait. Mais si, par malheur, vous n’avez que le Larousse sous la main… allez-vous en conclure que ce que vous y trouvez est LA vérité? Ou allez-vous fouiller dans d’autres dictionnaires dans l’espoir d’en trouver un qui vous donnera la permission, tant recherchée, de l’utiliser? Et quand vous l’aurez trouvé, lequel voudrez-vous croire ? Celui qui vous donne raison ou l’autre, celui qui vous donne tort? Vous voilà piégé, bien malgré vous. Comment alors sortir de ce dilemme? En vous foutant des régents. En vous libérant de leur tyrannie. OUF… J’en entends qui déjà poussent des hauts cris, scandalisés par tant d’audace. Que voilà une suggestion iconoclaste! direz-vous. Mais l’est-elle vraiment? Regardons-y de plus près.

Que faut-il donc pour qu’un adjectif en –able soit admis dans le dictionnaire, pour que indexable p. ex. soit reconnu officiellement, au même titre que skiable? Comme le dictionnaire est censé refléter l’usage, on pourrait croire que c’est la fréquence d’utilisation du mot qui conditionne son entrée au dictionnaire. Voilà certes un critère suffisamment objectif pour qu’on veuille s’y fier. Mais, dans les faits, comment la mesure-t-on, cette fréquence? La réponse à cette question, par ailleurs fort pertinente, ne se trouve dans les pages liminaires d’aucun dictionnaire. On la trouve toutefois dans La Presse, quotidien montréalais. Elle est sortie de la bouche même de Mme Josette Rey-Debove. En 1993, à l’occasion du lancement du Nouveau Petit Robert (qui contenait, selon la publicité, 4000 nouveaux mots!), Mme Rey-Debove vient au Québec faire la promotion de son petit dernier. Le journaliste Jacques-Folch Ribas la reçoit en entrevue. Voici un extrait de l’article qui fait état de leurs échanges.

–         Mais comment peut-on inscrire un mot nouveau d’après l’usage, comme on dit, comme disait ce bon Monsieur Grevisse? L’usage de combien de personnes? À quel moment pouvez-vous décider que c’est un mot d’usage courant?

–         Évidemment, voilà qui n’est pas scientifique. On dit que la linguistique est une science molle. Toutes les sciences humaines, d’ailleurs, sont ainsi. Je ne peux donc pas vous fournir de preuve certaine, mais ce que je peux vous dire, c’est que j’ai une très longue expérience, jointe à une passion des lexiques, qui me donnent l’habitude de certaines déductions. […] Et puis il y a l’expérience de chacun [ses collaborateurs et elle-même] : nous avons tous l’oreille très ouverte à ce qui se dit et s’écrit dans la rue, à la radio, à la télévision…

–         C’est de l’artisanat.

–         Si vous voulez, oui. […]

–         Bien sûr. Il est certain que l’on peut se faire une idée de l’importance d’un mot, mais c’est une idée qui ne sera jamais chiffrée, importance que l’on ressent(c’est moi qui souligne)

Si, comme moi, vous vous demandiez comment se mesure la fréquence d’utilisation, la réponse, vous la connaissez maintenant : au pifomètre. C’est sans doute ce qui explique que des mots soient présents dans un dictionnaire et absents dans l’autre. Les rédacteurs n’ont pas tous le même pif! À preuve, seuls ceux du Robert ont flairé (pas au sens propre, mais au sens figuré : Discerner qqch. par intuition) zoomable; citable ne l’a été que par ceux du Larousse!

On peut donc dire, sans risque de se tromper, que la présence d’un mot dans le dictionnaire ne reflète pas vraiment la fréquence d’usage, mais plutôt la fréquence ressentie par les rédacteurs du dictionnaire, et par eux seuls. Pourquoi alors faudrait-il attendre qu’un mot apparaisse au dictionnaire pour l’utiliser? Sa présence ne repose sur rien d’autre que le flair des rédacteurs. Plus subjectif que cela, tu meurs!

Un mot ne fait pas qu’entrer au dictionnaire, il peut aussi en sortir. J’en veux pour preuves les adjectifs chômable, imbrisable (3), imployable, patentable qui, présents dans le DAF, 8e éd. (1932-1935), viennent de disparaître de l’édition en cours (1985-…). Que faut-il donc pour qu’un adjectif en –able, ou tout autre mot, sorte du dictionnaire? Qu’il ne soit plus utilisé. Un point, c’est tout. Un mot qui ne répond plus au besoin qui l’a fait naître n’a plus raison de figurer au dictionnaire, cela s’entend, car on veut lui conserver une taille acceptable. C’est ce qu’a décidé l’Académie à propos des 4 adjectifs ci-dessus mentionnés. L’obsolescence d’un mot ne semble toutefois pas être perçue de la même façon par tous. Contrairement à imployable et imbrisable, les adjectifs chômable et patentable, eux, figurent encore dans le NPR et dans le Larousse en ligne. Que voulez-vous, les rédacteurs n’ont pas tous le même pif!

L’usage, réel ou plus exactement ressenti, serait donc la clé de tout changement (entrée ou sortie d’un mot) apporté au dictionnaire. Un mot y est parce qu’il répond à un besoin réel (!!); il en sort parce que le besoin ne se fait plus sentir. Mais le besoin de combien de personnes? demandait le journaliste. Euh…

En fouinant dans le NPR, j’ai relevé les adjectifs nobélisable et académisable (4). Leur présence m’a étonné. S’ils s’y trouvaient, c’était certainement parce que les rédacteurs avaient tous eu « l’oreille très ouverte à ce qui se dit et s’écrit dans la rue, à la radio, à la télévision… », (Josette Rey-Debove dixit). Mais est-ce vraiment le cas?

Pour m’en assurer, j’ai utilisé Google. Même si les résultats obtenus sont à prendre avec des pincettes, ils n’en sont pas moins révélateurs. Ces deux adjectifs ne sont que rarement utilisés : 2810 occurrences pour nobélisable et 60 occurrences pour académisable!  À noter que ces valeurs incluent les nombreuses occurrences où le terme n’est que défini. (Comparez à navigable : 2 520 000; faisable : 386 000.) Peut-on vraiment prétendre que le pif des rédacteurs a fait du bon travail? Ceux du NPR pourraient toujours, pour se défendre, arguer (ou argüer!!) qu’ils n’ont fait que copier le Grand Robert (1951-1966). Mais cet argument, fort pertinent en apparence, ne tient pas la route. Pourquoi avoir attendu trente ans (académisable est apparu en 1993; nobélisable, en 1992) pour faire ce que son Grand frère avait déjà fait au début des années 1960?

Soit dit en passant, le Grand Robert, qui se fait un devoir de fournir des citations d’auteurs à tout mot inscrit n’en fournit aucune aux adjectifs académisable et nobélisable. Serait-ce que les rédacteurs n’en ont pas trouvé?…  Si tel est le cas, ce ne sont pas des mots fréquemment utilisés. Il y a même lieu de se demander si ces adjectifs méritaient vraiment une entrée au dictionnaire. Ce ne sera que vers 2001 que nobélisable sera verra agrémenter d’une citation; académisable, en 2010, n’en a toujours pas. Il y a même plus, nobélisable est dit familier dans le Grand Robert, mais, à son admission dans le NPR, cette marque d’usage est disparue. Le mot a donc pris du gallon! Ou leur pif s’est développé! À vous de choisir.

Que dit le Larousse de ces adjectifs?

Dans le Petit Larousse 2000, on trouve nobélisable, sans marque d’usage (donc, de registre standard) ni citation d’auteur. Chose étonnante toutefois, dans le Larousse en ligne, nobélisable est devenu familier. Il a donc perdu ses galons! Quant à académisable, le Petit Larousse et le Larousse en ligne l’ignorent totalement. Faut-il en conclure que l’entrée possible d’un candidat à l’Académie française n’est pas un sujet qui défraie autant les manchettes qu’une candidature à un prix Nobel? On est en droit de se le demander.

Alors, le NPR « upgrade » (comme disent les Grecs!) nobélisable : de familier, il passe à standard. Le Larousse, lui, le « downgrade » (le déclasse) : de standard, il passe à familier. Allez-y comprendre quelque chose… Mais quand on sait que c’est une histoire de « pif », il n’y a plus lieu de s’étonner de rien.

Le fait qu’académisable ne soit pas listé dans le Larousse en ligne ne nous interdit pas de l’utiliser, car on le trouve dans le NPR. Le fait que le Petit Robert ne le listait pas dans les années 1967-1992 n’était pas une raison pour ne pas l’utiliser, car le Grand Robert, lui, le mentionnait déjà. Autrement dit, ce n’est pas parce que tel dictionnaire ne mentionne pas un mot qu’il faut se priver de l’utiliser. Il peut exister une autre source qui vous donnerait la permission tant recherchée. Il suffit de la trouver.

Revenons donc à nous deux présumés coupables : arrêtable et appréhendable.

Il est vrai qu’ils ne figurent ni au Petit Robert ni au Larousse. Mais ne figureraient-ils pas dans un autre dictionnaire? Si oui, je pourrais les utiliser sans crainte. Si non, se pourrait-il que ces adjectifs aient été quand même utilisés, mais que les rédacteurs n’aient pas jugé bon de les inclure dans leur nomenclature? Cela est fort possible, car il est bien connu qu’un dictionnaire ne contient pas tous les mots en usage. Si tel est le cas, il devrait y en avoir d’autres que l’animateur et moi à les avoir utilisés. Voyons voir!

ARRÊTABLE

L’animateur croyait avoir péché en utilisant arrêtable, mais bien d’autres avant lui avait péché, ou créé un néologisme (!!), comme disait l’invitée spéciale. On l’utilisait au début du siècle dernier. Et on l’utilise encore aujourd’hui. Et cela, même s’il ne figure pas au dictionnaire, et sans lui mettre des guillemets.

En 1924

« D’autres ne disposeront que d’une montre à petite trotteuse non arrêtable, et ne pourront pas obtenir une précision aussi grande : leurs observations seront cependant précieuses s’ils veulent bien faire la lecture avec soin au moment de… »

En 1956

« … il ne fallait pas laisser échapper cet être qui alors a voulu aller au bout de ses facultés mais moi cela ne me regarde pas et je ne suis pas plus arrêtable au bas de la colonne qu’à la vertèbre avant la fin. »

En 1995

« Ce sont des tentatives velléitaires : la logique de fond qui s’est mise en mouvement est difficilement arrêtable. »

En 2012

« Mais le premier ministre, imperturbable, affirme, lui aussi sur les ondes de la radio d’État, que la colonisation « n’est pas arrêtable », tandis que l’un de ses ministres invite à ne pas « surestimer» l’importance de l’aide américaine et rappelle … »

On pourrait répliquer que ce n’est pas parce que certains se permettent d’utiliser un mot absent du dictionnaire que cela nous en donne le droit. À ceux-là, qui ne jurent que par dictionnaires interposés, invitation est lancée de consulter l’ouvrage de Jean-Baptiste Richard : Enrichissement de la langue français, dictionnaire de mots nouveaux (1845). Cela leur permettra de dormir en paix.

APPRÉHENDABLE

Même si cet adjectif ne figure pas au dictionnaire, on en trouve, grâce à Google, au moins 200 occurrences entre 1990 et 2000; et plus encore, entre 2000 et 2013! À remarquer : l’absence de guillemets, indice d’un sentiment de non-culpabilité.

 En 1992

« Un domaine notionnel n’est appréhendable qu’à travers les occurrences qui le constituent. »

En 2000

« Bien que la structure de cette phrase ne pose aucun problème particulier, la phrase n’en est pas pour autant plus aisément appréhendable, dans la mesure où le complément d’agent par des lois de plus en plus hautes ne satisfait pas à la… »

En 2013

« Mais il s’agit aussi d’un champ de recherche relativement restreint comparé à d’autres, par exemple, celui des disciplines universitaires, ce qui le rend facilement appréhendable. »

À ceux qui ne jurent que par le dictionnaire, je m’avoue à court d’argument. Il ne leur reste plus qu’à attendre l’intronisation de cet adjectif au dictionnaire. Mais pour cela il faudra que les rédacteurs aient le « pif » nécessaire. Peut-être ont-ils le pif, mais ils ont choisi de ne pas l’inclure faute d’espace. Voilà une autre bonne raison pour ne pas se formaliser de son absence du dictionnaire.

Je me suis demandé au début si l’animateur avait bien fait de s’assurer de la présence de l’adjectif arrêtable dans les dictionnaires. La réponse est double. Il n’y a rien de mal à consulter son dictionnaire. En ce sens, il a bien fait. Mais il n’aurait pas même pas dû se demander si cet adjectif s’y trouvait. Des adjectifs en –able, il en utilise certainement beaucoup d’autres, parce qu’il en existe beaucoup d’autres. Il aurait dû recourir à arrêtable sans y mettre les formes, sans se poser de questions. Cet adjectif est construit comme des centaines d’autres. Il est donc morphologiquement parfait. Son sens est facilement compréhensible (j’avais le goût d’employer appréhendable, mais je vais me retenir). S’en servir n’a rien de répréhensible. Sauf, aux yeux de certains, le fait qu’il ne figure pas au dictionnaire. Comme si « ne pas figurer au dictionnaire » constituait une tare, un grave défaut!

Cessons de culpabiliser. Cessons de nous formaliser de l’absence d’un mot dans le dictionnaire. Comment peut-on espérer l’y trouver s’il n’est pas déjà en usage? Employons-le sans gêne, s’il est bien construit. S’y refuser, c’est faire preuve d’un rigorisme extrême, incompatible avec le caractère vivant de la langue française.

MAURICE ROULEAU

(1)   Voici l’extrait qui a fait réagir mon collègue, linguiste de profession : « Les trois énoncés suivants – Monsieur X s’est suicidé à l’hôtel; Monsieur X s’est suicidé au souper; Monsieur X s’est suicidé à l’arsenic – ne posent aucune difficulté de compréhension même si la préposition à indique des rapports différents. Ces rapports sont immédiatement appréhendables. Dans le premier cas, la préposition désigne l’endroit, le lieu; dans le deuxième, le moment, le temps; dans le troisième, le moyen, l’instrumentalité. » p. 23

(2)    Ne cherchez pas cet adverbe dans votre dictionnaire, je viens de le créer. Remarquez que, pour me protéger de toute critique, je l’ai guillemeté!

(3)   Aussi étonnant que cela puisse paraître, brisable ne se trouve pas dans le DAF, 8e éd, mais imbrisable, lui, y figure! Brisable serait donc disparu avant imbrisable! C’est du moins ce qu’on serait en droit de conclure. Mais après vérification, j’ai constaté que j’avais tout faux. Brisable n’a jamais eu sa place dans un dictionnaire de l’Académie. Imbrisable, ne l’a eue que dans une seule édition, la 8e! Allez y comprendre quelque chose. D’où vient donc le besoin d’inscrire imbrisable et d’ignorer brisable? Je vous le demande.

(4)   À remarquer que ces adjectifs ne sont pas formés sur un infinitif – comme cela est la règle – mais bien sur un  substantif! (Tout comme ministrable!) Pourtant –able s’ajoute normalement à un verbe pour indiquer que l’action désignée « peut être faite ». Pourquoi admettre académisable et nobélisable et pas goncourtable ou goncourable? Ou inversement pourquoi nobélisable et académisable? L’usage? Permettez-moi d’en douter.

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3 commentaires pour Arrêtable / Appréhendable

  1. jean-paul dit :

    1. facile à appréhender/ que l’on (ne) peut appréhender (que) /compréhensible
    antonyme: 2. difficile/impossible à appréhender/saisir/cerner , etc.

    facilement mettable en œuvre, non ?

  2. Marc81 dit :

    Dictionnaire historique de la langue française :
    – arrêtable adj. (arrestable, fin XIIIe s.) est demeuré rare, comme inarrêtable.
    – appréhensible adj. a signifié (1550) « concevable », puis « qui peut être arrêté, appréhendé (en parlant d’un délinquant) » (XVIe s.) et enfin « disposé à craindre ». Tous les emplois ont disparu.

  3. Explication personnelle qui ne contredit ni les dictionnaires, ni les linguistes mais la « possible » philosophie existentielle.
    Bonjour, Il serait probable que le suffixe « able » provienne du rapprochement avec la langue anglaise « able » de pouvoir. De fait il et logique qu’ « arrêtable » et surtout « appréhendable » soient interdits. En effet pour ce dernier, la Science considère et espère que le progrès ne peut s’arrêter en si bon chemin. En conséquence, si nous ne pouvons appréhender quelque chose, elle n’en est pas pour autant « appréhendable ».

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