Le français, langue vivante (1 de 4)

 Qui dit vie dit évolution

1

« S’il est une vérité banale aujourd’hui, c’est que les langues sont des organismes vivants, dont la vie, pour être d’ordre purement intellectuel, n’en est pas moins réelle et peut se comparer à celle des organismes du règne végétal ou du règne animal. »

               Cette phrase, écrite en 1887 par le philologue français Arsène Darmesteter, ne fait plus froncer les sourcils. C’est un fait reconnu de tous. Qui n’a jamais entendu dire que le latin est une langue morte (1)? On entend par là que le latin n’est plus parlé (sauf au Vatican, paraît-il, mais fort probablement dans sa version « latin de cuisine »). Le grec, lui, est une langue vivante : on le parle encore de nos jours. Mais il n’est certainement  plus ce qu’il était au temps de Démosthène, car qui dit vie dit évolution.

                L’idée qu’une langue évolue ne date pas du XIXe siècle. Déjà, un peu avant l’ère chrétienne, Horace (né en -68, mort en -8), dans son texte connu sous le nom de L’Art poétique ou Épître aux Pisons, écrivait, à propos du latin :

 [aucune œuvre humaine n’est impérissable] à plus forte raison, les mots ne conserveront-ils pas un éclat et un crédit éternels. Beaucoup renaîtront, qui ont aujourd’hui disparu, beaucoup tomberont, qui sont actuellement en honneur, si l’exige l’usage, ce maître absolu, légitime, régulier de la langue. 

Et le français ne fait pas exception à la règle. En tant que langue vivante, il a, lui aussi,  évolué.

Pour l’illustrer, j’ai choisi 6 textes parus à des époques différentes; elles vont de la fin du XIe siècle à celle du XIXe siècle. Chaque extrait est suivi, au besoin, de sa « traduction ».

Fin du XIe siècle       Chanson de Roland  (auteur présumé : Turolde)

Ço sent Rollant que la mort li est pres:
Par les oreilles fors se ist li cervel.
De ses pers priet Deu ques apelt,
E pois de lui a l’angle Gabriel.
Prist l’olifan, que reproce n’en ait,
E Durendal, s’espee, en l’altre main.   (Laisse # CLXVIII)  (lignes 2259-2264)

« Traduction »

Roland sent que la mort est proche pour lui: par les oreilles sort la cervelle. Pour ses pairs, il prie Dieu, il le prie de les appeler; pour lui-même, il prie l‘ange Gabriel. Il prend l’olifant, pour être sans reproche, et Durendal, son épée, dans l’autre main.

1462    La Ballade des pendus (auteur : François Villon)

Freres humains q apres nous viuez,

Nayes  les cueurs contre nous édurciz,

Car ſe pitie de nous pouures aues

Dieu en aura pluſtost de vous mercis.

Vous nous voyes cy attaches cinq ſix:

Quant de la chair, que trop auons nourrie,

Elle eſt pieça demouree et pourrie,

Et nous les os deuenons cédre et pouldre.

De noſtre mal perſonnene ſen rie;

Mais priez oieu que tous nous vueille absouldre!

« Traduction »

Frères humains, qui après nous vivez,
N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis [aura pitié].
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est depuis longtemps dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poussière.
De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

1549  La Deffence, et Illustration de la Langue Francoyse  (auteur : Joachim du Bellay)

Se compoſe donq’ celuy, qui voudra enrichir sa Langue, à l’immitation des meilleurs Aucteurs Grez, & Latins : & à toutes leurs plus grandes vertuz, come à vn certain but, dirrige la pointe de ſon Style. Car il n’y a point de doute, q~ la plus grand’ part de l’Artifice, ne ſoit contenue en l’immitation, & tout ainſi que ce feut le plus louable aux Anciens de bien inuenter, auſsi eſt ce pl’vtile de bien immite, meſmes à ceux, dont la Langue n’eſt encor’ bien copieuſe, & riche. (p. 25)

 « Traduction »

Que celui qui voudrait enrichir sa langue se range à l’imitation des meilleurs auteurs grecs et latins; et qu’à toutes leurs plus grandes vertus, comme à un certain but, dirige la pointe de sa plume; car il n’y a point de doute que la plus grande part de l’art ne soit contenue en l’imitation : et tout ainsi que ce fut le plus louable aux anciens de bien inventer, aussi est-ce le plus utile de bien imiter, même à ceux dont la langue n’est encore bien copieuse et riche.

1637   Discours de la méthode  (auteur : René Descartes)

I’étois alors en Allemagne où l’occaſion des guerres qui n’y ſont pas encore finies m’auoit appelé, & comme ie retournois du couronnement de l’Empereur vers l’armée, le commencement de l’hyuer m’arreſta en vn quartier où ne trouuant aucune conuersation qui me divertiſt, & n’ayant d’ailleurs par bonheur aucuns soins n’y paſſions qui me troublaſſent, ie demeurois tout le iour  enfermé seul dans vn poëſle, où i’auois tout loiſir de m’entretenir de mes penſées. (p. 12)

« Traduction »

J’étais alors en Allemagne, où l’occasion des guerres qui n’y sont pas encore finies m’avait appelé; et comme je retournais du couronnement de l’empereur vers l’armée, le commencement de l’hiver m’arrêta en un quartier où, ne trouvant aucune conversation qui me divertît, et n’ayant d’ailleurs, par bonheur, aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurais tout le jour enfermé seul dans une chambre chauffée, où j’avais tout le loisir de m’entretenir de mes pensées.

1736   La Vie de Marianne   (auteur : Marivaux)

Ce ne fut point à force de leur trouver de l’eſprit, que j’appris à les diſtinguer pourtant. Il eſt certain qu’ils en avoient plus que d’autres, & que je leur entendois dire d’excellentes choſes; mais ils les diſoient avec ſi peu d’effort, ils y cherchoient ſi peu de façon, c’étoit d’un ton de converſation ſi aiſé & ſi uni, qu’il ne tenoit qu’à moi de croire qu’ils diſoient les choſes les plus communes. (p. 303)

Traduction

Ce ne fut point à force de leur trouver de l’esprit que j’appris à les distinguer pourtant. Il  est certain qu’ils en avaient plus que d’autres, et que je leur entendais dire d’excellentes choses; mais ils les disaient avec si peu d’effort, ils y mettaient si peu de façon, c’était d’un ton de conversation si aisé et si uni, qu’il ne tenait qu’à moi de croire qu’ils disaient les choses les plus communes.

1867  Éd. Manet   (auteur : Émile Zola)

L’étude biographique & critique qu’on va lire a paru dans la Revue du XIXe siècle (numéro du 1er janvier 1867). Je l’ai écrite à la suite d’une visite que je fis à l’atelier d’Édouard Manet, où se trouvaient réunies les toiles que l’artiſte comptait envoyer à l’Exposition universelle.

Depuis ce jour, certains faits se sont produits. Édouard Manet, craignant que le jury d’admission ne pût faire qu’un choix trop reſtreint parmi ses tableaux & voulant enfin se montrer au public dans l’ensemble complet de ses œuvres & de son talent, s’eſt décidé à ouvrir une Exposition particulière.  (Préface)

Ici, aucune « traduction » n’est vraiment nécessaire.

Vous aurez certainement noté que plus le texte est récent, plus sa lecture est facile.  Notre langue a, comme tout ce qui vit, évolué au cours des siècles. Les changements s’observent aussi bien dans la façon d’assembler les mots pour en faire des phrases que dans les mots eux-mêmes. Certains ne sont plus utilisés. Certains s’écrivent d’une autre façon. Finalement, il y en a d’autres, difficilement identifiables dans ce corpus, qui ont fait leur apparition.

Il y a des mots qui naissent. Il y a des mots qui meurent.

C’est ça la vie.

               Dans les prochains billets, nous examinerons successivement comment se concrétisent ces deux moments forts de la vie… des mots : leur naissance et leur mort.

Maurice Rouleau

(1)    « Langue morte » n’est pas forcément synonyme de « langue inutile ».

« Latin is a dead language, though for a good many centuries after its formal death it did yield, in a currious way, a continuing profit to lawyers, doctors, and philosophers, as it still does to some theologians. The very fact that i twas dead, that it was no longer subjects to change, made it a peculiarly effective tool for achieving precision where precision was desperately wanted and where the shifting and blurring of meaning that constantly characterize any living language proved to be something of a disadvantage. » (p. 75)

tiré de l’ouvrage de  Walter Kerr,  The decline of pleasure, Simon and Schuster, New York, 1962, 319 pages.

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3 commentaires pour Le français, langue vivante (1 de 4)

  1. cassandra dit :

    Merci pour cette série, je me réjouis de lire la suite. Les mots « avoient » et « entendois » (présents dans « La vie de Marianne ») se prononçaient-ils déjà « avaient » et « entendais »?

    • rouleaum dit :

      Je n’en serais pas surpris, mais je ne peux pas me prononcer sur ce point particulier, car je ne connais que peu de choses sur les changements de prononciation que la langue a subis au cours des siècles.

  2. Laurence Jay-Rayon Ibrahim Aibo dit :

    Merci beaucoup pour ce billet : je m’abonne aux suivants!

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