Stylist. comparée 4 – Déf. de Stylistique comparée

Qu’entend-on par stylistique comparée?

             Si, comme le précise  le NPR,  la stylistique a pour objet le style – au sens de « étude des procédés littéraires, des modes de composition utilisés par tel auteur dans ses œuvres » –, on pourrait dire de celui qui compare le style de Balzac avec celui de Victor-Lévy Beaulieu ou encore avec celui de Michel Tremblay, qu’il fait de la stylistique comparée. Il n’y aurait  là rien de fautif. Quand un substantif est accompagné d’un adjectif, la présence de ce dernier ne change pas le sens du premier; il ne fait que lui ajouter une qualité, une caractéristique. C’est pourquoi, dans le dictionnaire, vous ne trouverez ni règlement municipal, ni patinoire extérieure, ni danseur exceptionnel, car la juxtaposition de ces deux mots n’est qu’accidentelle, elle n’est pas figée. Étant donné qu’aucun dictionnaire ne fournit, en entrée, le syntagme stylistique comparée, force est de reconnaître que le sens de ces deux mots ne peut être différent de celui de la somme de ses éléments constitutifs. Mais est-ce bien le cas?

Est-ce vraiment le sens que l’on donne généralement à stylistique comparée? Sans définition au dictionnaire pour clarifier la notion, l’utilisateur de ces deux mots lui donnera immanquablement le sens qu’il y voit. Et chacun y voit ce qu’il veut bien y voir. En voici d’ailleurs la preuve.

A-              Stylistique comparée est parfois donnée comme synonyme de linguistique différentielle, cette dernière étant définie de la façon suivante : « Branche de la linguistique dont l’objet est la comparaison de deux ou plusieurs langues sur les plans du lexique, de la syntaxe et de la stylistique afin de mettre en évidence leurs ressemblances et leurs différences. » (1)

Cette formulation pose problème pour deux  raisons majeures : circularité et confusion dans les termes. Circularité, car une définition ne doit jamais contenir le mot défini : « stylistique » ne devrait pas se retrouver dans sa définition, fût-elle comparée. Confusion, car « différentielle » et « comparée » ne sont pas synonymes. « Comparer » veut dire : examiner deux ou plusieurs objets pour en établir les ressemblances et les différences, alors que  « différencier » ne s’intéresse qu’à la différence entre deux ou plusieurs choses. Dire que la linguistique différentielle cherche « à mettre en évidence les ressemblances et les différences », c’est un abus de langage. La stylistique comparée, elle, le pourrait.

B-              On peut aussi lire qu’au lieu d’être un synonyme de linguistique différentielle, elle n’en est qu’une partie : «  En fait, la linguistique différentielle comprend la stylistique comparée. » (2) Cette position est, comme vous le constatez, fort différente de la précédente. Ici, c’est une partie; précédemment, c’était le tout!

C-              La stylistique comparée est parfois définie comme l’étude comparée des moyens d’expression propres à deux ou plusieurs langues. « Quand on aura dégagé les lois qui régissent l’expression de la pensée française, nous dit Cressot, il sera possible d’étudier les analogies ou les différences qui la rapprochent ou la séparent de celle de langues sœurs ou d’une autre famille. Ce sera la stylistique comparée. » (3)

D-              Stylistique comparée est aussi donnée comme synonyme de stylistique externe. C’est la position adoptée par Vinay & Darbelnet : « Nous distinguerons avec Bally la stylistique interne qui étudie les moyens d’expression en opposant les éléments affectifs aux éléments intellectuels à l’intérieur d’une même langue et la stylistique externe (ou comparée) qui observe les caractères d’une langue tels qu’ils apparaissent par comparaison avec une autre langue. » (4)  

C’est l’ouvrage le plus souvent recommandé dans un cours de stylistique comparée. Toutefois, l’approche des auteurs est d’abord et avant tout traductionnelle et non pas stylistique. On insiste surtout sur les dangers qui guettent celui qui travaille à cheval sur deux langues. C’est aussi ce qu’on fait, après eux, Legoux & Valentine (5).

E-               On utilise parfois le terme stylistique différentielle pour désigner ce que d’autres appellent stylistique comparée (5). Nous avons déjà indiqué la différence à établir entre différentielle et comparée. Mais il y a plus. Traiter de « certaines difficultés élémentaires grammaticales et lexicales inhérentes au passage d’une langue à l’autre », (p. ex. niveaux de langue, paronymes, faux amis, anglicismes) serait, selon ces auteurs,  faire de la stylistique différentielle. Proposer à l’étudiant des exercices qui visent « à perfectionner sa connaissance de la langue étrangère et à approfondir celle de sa langue maternelle » (p. ex.  ponctuation, figures de style, procédés de traduction), ce serait, là aussi, faire de la stylistique différentielle. C’est une approche résolument traductionnelle, copiée sur celle de Vinay & Darbelnet. Ce n’est toutefois pas celle que je privilégie; ce n’est pas ce que moi j’appelle de la stylistique comparée.

Quelle définition de stylistique comparée retiendrai-je?

            Force est de reconnaître que ce syntagme nominal prête à confusion. Non seulement parce que le terme stylistique peut avoir d’autres significations que celle, restrictive,  qu’en donne le NPR, mais aussi parce que la notion est mal campée. Elle ne fait pas consensus. Chacun la voit avec ses propres yeux.

Bally s’interrogeait déjà, voilà plus d’un demi-siècle sur l’étendue du domaine de la stylistique, ou étude des moyens d’expression :

Devons-nous, disait-il, entendre par moyens d’expression les tendances universelles de l’esprit humain, telles qu’elles se reflètent dans la parole articulée, ou bien nous attacherons-nous à caractériser celles d’un idiome particulier, ou encore chercherons-nous le reflet d’une personnalité dans le parler d’un individu quelconque?  (6)

Autrement dit, la stylistique doit-elle étudier les procédés d’expression de l’homme (en tant qu’être parlant, par opposition à l’animal), d’un groupe d’hommes (en tant que membres d’une communauté linguistique), encore ceux d’un homme en particulier (en tant qu’auteur, artisan…) ? La stylistique pourrait donc, en principe, être générale (universelle), collective ou encore individuelle. Mais l’étude de ces trois stylistiques est-elle seulement possible?

L’étude de la stylistique générale n’a jamais été tentée, et pour cause. Rechercher les moyens d’expression, communs à toutes les langues, autant aux langues mortes qu’aux langues vivantes, est une entreprise titanesque, voire même irréalisable, ne serait-ce qu’en raison du manque de documentation sur bien des langues parlées et surtout les toutes premières.

L’étude de la stylistique collective est possible. Elle répertorie les moyens dont dispose, par exemple, la langue française pour nous permettre de communiquer ou simplement de manifester ce qui se passe en nous, d’exprimer nos pensées. Et il existe bien des façons, admises par l’usage, d’exprimer une même idée, un même sentiment, un même fait, qui seront compris par les membres d’une même communauté linguistique.

L’étude de la stylistique individuelle est, elle aussi, possible. Elle consiste à déterminer comment et dans quelle mesure le langage d’un individu diffère du langage de tout le groupe lorsqu’il est placé dans les mêmes conditions générales que les autres individus de ce groupe. Chaque individu a sa manière d’employer son idiome maternel; il lui fait subir, dans certaines circonstances ou régulièrement, des déviations portant sur la grammaire, la construction des phrases, le système expressif; il lui arrive d’employer des mots dont les autres se servent rarement. Sa production porte son empreinte, sa marque.

Si l’on compare les façons d’écrire de deux auteurs, on fait de la stylistique (individuelle) comparée. Si l’on compare les façons de dire une même réalité dans deux langues différentes, on fait de la stylistique (collective) comparée. Et s’il était possible de comparer la façon qu’ont les animaux et les hommes de s’exprimer, on ferait alors de la stylistique (générale) comparée.

Le manque de consensus sur la notion de stylistique comparée vient, à ne pas en douter, du fait que, lorsqu’on utilise ce syntagme nominal, on tait le premier adjectif (individuelle ou collective). Même si ce terme, ainsi amputé, peut prêter à confusion, nous allons continuer à l’utiliser – question d’habitude – tout en gardant présent à l’esprit qu’il s’agit bel et bien de stylistique COLLECTIVE comparée.

Mais que compare-t-on réellement? Savoir qu’il existe, en français comme en anglais, des niveaux de langue et les reconnaître, ce n’est pas faire de la stylistique comparée. Savoir que « pupitre » se dit desk, que « trottoir » se dit sidewalk, que to obey sb exige en français l’emploi d’une préposition, que to demand ne se rend pas par « demander », mais bien par « exiger », que pamphlet ne se traduit pas par « pamphlet », ce n’est pas faire de la stylistique comparée. Et la liste pourrait s’allonger. Chaque langue présente des particularités – donc des difficultés pour qui travaille à cheval sur deux langues – et les connaître n’est pas faire de la stylistique (collective) comparée, même si ces connaissances sont indispensables à qui veut devenir un bon traducteur.

Les aspects que nous aborderons  dans cette série de billets dépassent le mot, dépassent aussi la contrainte grammaticale. Ils participent à la vision de la réalité, à la psychologie du locuteur. Comme le dit Bally, le langage est « un ensemble de moyens d’expressions simultanés aux faits de pensée, dont ils ne sont qu’une autre face, la face tournée vers le dehors ». Si l’anglais a une façon de dire, c’est que cette langue traduit la façon de penser des locuteurs anglophones; tout comme le français le fait. Ce qui nous intéressera tout particulièrement, c’est de comparer ces façons de penser – et donc de s’exprimer – et d’en faire ressortir les ressemblances mais surtout les différences.

Tel est le fil d’Ariane, le fil conducteur que je vous invite à suivre. Vous y découvrirez la stylistique comparée, telle que je la perçois.

MAURICE ROULEAU

 (1)   Delisle, Jean, La traduction raisonnée, 2e édition revue et augmentée, Les Presses de l’Université d’Ottawa, Ottawa, 2003 (p. 47).

(2)  Darbelnet, Jean, « La traduction raisonnée », META 14 (3) : 135-140, 1969,  p. 136

(3)  Vinay, J.-P. et J. Darbelnet, Stylistique comparée du français et de l’anglais, Beauchemin, Montréal, 1958 (p. 15).

(4)  Cressot, M., Le Style et ses techniques, PUF,  Paris, 1969 (p. 6).

(5)  Legoux, M.-N. et E. Valentine, Stylistique différentielle I  anglais  français, 3e édition, Sodilis éditeur, Montréal, 1989.  /  Valentine E. et M.-N. Legoux, Stylistique différentielle II  anglais  français, Sodilis éditeur, Montréal, 1990.

(6)  Bally, C., Traité de stylistique française, 2 vol., 3e édition, Librairie Georg & Cie (Genève) et Librairie C. Klincksieck (Paris), 1951.

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