Le français, langue vivante (2 de 4)

 

LA NAISSANCE DES MOTS

(Néologie de forme)

 

Nous avons illustré précédemment  les changements subis par la langue française au cours des siècles. Ces changements ne se seraient pas produits si le français n’était pas une langue vivante. Vous avez rencontré des mots qui vous étaient totalement inconnus. Des mots qui ne sont plus en usage, qui ont disparus, qui, biologiquement parlant, sont morts. Constater que certains mots ont fait leur apparition n’est pas aussi facile. Mais, à ne pas en douter, il y en a qui ne s’utilisaient pas autrefois, et qui s’utilisent aujourd’hui. Des mots ont été créés. Des mots sont nés.

Naissance et mort, voilà les deux moments forts de la vie. Nous allons nous y attarder successivement. À la naissance et à la mort… des mots, cela va sans dire. Nous allons commencer par leur naissance. Nous y consacrons deux billets : le premier traite de la néologie de forme; le second, de la néologie de sens.

Quiconque s’intéresse à la naissance des mots se pose inévitablement deux questions : pourquoi et comment.

 LE POURQUOI

L’état du lexique d’une communauté linguistique, à un moment donné de son histoire, reflète l’état des réalités de cette époque. Le mot photographie, par ex., ne pouvait exister avant que la chose qu’il désigne devienne réalité. C’est l’évidence même.  Tout changement à ces réalités amènera le locuteur à inventer de nouveaux mots pour pouvoir en parler. Le lexique évolue donc en fonction de ces changements.

Au Québec, par ex., le régime féodal a fait place, en 1627, au régime seigneurial. Ce dernier, aboli officiellement en 1854, a alors fait place au régime municipal. Il est clair que chacun de ces régimes s’accompagnait d’un vocabulaire qui lui était spécifique.

L’homme a longtemps rêvé de pouvoir voler comme l’oiseau. Il suffit de penser à la légende d’Icare. Il a toutefois fallu attendre l’arrivée des frères Montgolfier (fin du XVIIIe siècle) pour pouvoir vaincre l’attraction terrestre; et l’arrivée des frères Wright (début du XXe siècle)  pour pouvoir effectuer le premier vol motorisé. Chacun de ces changements a apporté son lot de mots nouveaux. Par ex. le mot aviation (de avis, mot latin qui signifie oiseau).

               Le droit romain (qui tire son nom de l’empereur romain Justinien) a remplacé le droit coutumier.  Et à l’intérieur même du droit romain, des changements se font jour. Il suffit de penser à la nouvelle réalité qu’est la copropriété (à distinguer de la propriété partagée). Son existence a nécessité non seulement de nouvelles lois, mais aussi un nouveau vocabulaire. Par ex. le mot condominium.

Donc, changement dans la société, changement dans le lexique.

LE COMMENT

On appelle néologie (mot apparu dans le DAF, 4e éd., 1762) l’ensemble des processus par lesquels le lexique d’une langue s’enrichit; et néologisme, le produit alors obtenu.

La définition que le Larousse donne de néologisme est si parlante que je me permets de la reprendre. Je vous la présente toutefois sous forme éclatée, pour mieux en faire voir les différentes facettes :

  1. tout mot de création récente ou emprunté depuis peu à une autre langue

                              OU

2.  toute acception nouvelle donnée à un mot ou à une expression qui existaient déjà dans la langue.

Dans le premier cas, il s’agit d’un néologisme de forme; dans le second, d’un néologisme de sens.

Néologisme de forme

Un nouveau mot (suite de lettres ayant un sens) peut entrer dans le lexique de deux façons différentes. Ou bien il est emprunté, ou bien il est créé.

 EMPRUNT

                Par emprunt, on désigne aussi bien l’accueil dans sa propre langue d’un élément d’une autre langue que l’élément nouvellement incorporé dans le lexique de sa propre langue. Soit dit en passant, tous les emprunts rencontrés de nos jours, à l’écrit comme à l’oral, ne sont pas justifiés par l’absence d’un équivalent en français (ce que les linguistes appellent vide terminologique). Loin de là. Mais ça, c’est une autre histoire.

Qu’arrive-t-il à un mot une fois emprunté? De trois choses l’une : il est soit assimilé, soit francisé, soit traduit.

A-               Un mot emprunté est dit assimilé quand la langue emprunteuse l’a fait sien. Son origine étrangère est souvent imperceptible tellement le mot est entré dans l’usage. Par langue étrangère, j’entends ici les langues autres que le latin et le grec, auxquelles le français a abondamment puisé.

Sauriez-vous identifier, dans le court texte qui suit, les mots aujourd’hui français, mais qui, à l’origine, ne l’étaient pas? Pourquoi, du même coup, ne pas préciser de quelle langue ils proviennent?

 « Comme je viens d’emménager dans un appartement un peu plus grand, il manque encore quelques meubles dans le salon. J’en ai donc profité cet après-midi  pour m’acheter des tables gigognes et un futon que j’ai payés par chèque. Puis je suis rentré chez moi, pour souper : plat de nouilles avec salade niçoise, yogourt aux fruits. J’ai terminé avec un thé, car le café dérange mon sommeil.

 Vu que ma  journée de travail avait été plutôt harassante, j’ai décidé de passer la soirée à relaxer. J’allais écouter du jazz sur le balcon, tout en sirotant un Cointreau, mon alcool préféré.

 Je venais à peine de m’y installer que le téléphone sonne. C’était une bonne amie, qui voulait venir passer un bout de soirée avec moi. Elle m’a dit qu’elle serait  là dans une trentaine de minutes, le temps de prendre une bouchée à la cafétéria du campus de l’université. À l’heure dite, elle sonnait chez moi. Elle s’est alors mise à me parler de ses cours de danse. La connaissant un peu, je n’aurais pas été surpris d’apprendre qu’elle prenait des cours de tango, car elle avait déjà voulu apprendre à jouer du bandonéon, ce petit accordéon typique d’un  orchestre  de tango. Mais non, elle avait commencé à prendre des cours de valse! J’ai trouvé cela un peu surprenant, pour ne pas dire bizarre, mais c’était son choix. »

Pour connaître les mots d’origine étrangère mais insoupçonnée, voyez le texte annoté à la fin de ce billet (1).

Il y a d’autres mots qui, bien qu’assimilés, n’arrivent pas à cacher leur origine. Je pense à sphaghetti (italien), geisha (mot japonais), kamikase (mot japonais), ginseng (chinois), casino (italien), kébab (turc) et à tzatziki (grec). Et combien d’autres!

B-               On dit d’un mot emprunté qu’il est francisé une fois qu’il s’est vu attribuer une prononciation ou une orthographe conformes à la façon de faire du français.

En voici quelques exemples, tirés du NPR : hi-fi : étym. 1955 ◊ abréviation de l’anglais high fidelity (prononciation : i-fi); bifteck (‘anglais beefsteak « tranche de bœuf »); redingote (anglais riding-coat « vêtement pour aller à cheval »; bouledogue : étym. 1753 ◊ anglais bulldog « chien-taureau »; boulingrin : anglais bowling-green « gazon pour jouer aux boules »; slogan : étym. 1930; « cri de guerre » 1842 ◊ mot écossais, du gaélique « cri (gairm) d’un clan (sluagh) »; chenapan : allemand Schnapphahn « voleur de grand chemin ».

Aujourd’hui, ces mots sont français, car on leur a donné ce petit air français qui leur manquait.

C-            D’autres mots, à la morphologie toute française, sont considérés comme des emprunts, car les mots d’origine étrangère qui leur ont donné naissance n’ont été que traduits. Une traduction sans recherche. Une traduction littérale.

En voici quelques exemples, tirés également du NPR : biopuce, calque de l’anglais biochip (1981); double-clic, calque de l’anglais double click; gratte-ciel, calque de l’anglais skyscraper; ovni : calque de l’anglais américain UFO, pour unidentified flying object; sous-marin (sandwich) : calque de l’anglais submarine; soucoupe volante : calque de l’anglais américain flying saucer; lune de miel : calque de l’anglais honeymoon; profileur, euse : calque  de l’anglais profiler; point-chaud : calque de l’anglais hot point).

Ces mots cachent, sous leurs apparences toutes françaises, une origine étrangère.

 CRÉATION

Les mots qui font leur apparition dans la langue ne sont pas que des emprunts. Certains sont créés de toutes pièces. Soit parce qu’il n’existe pas de mot à emprunter, soit parce que l’on veut remplacer un emprunt  en train de s’implanter – le succès de l’opération  n’est toutefois pas toujours assuré (ex. : teeshirt → gaminet) –, soit parce que l’on veut absolument éviter de recourir à un emprunt (ex. : software →logiciel), ce qui est beaucoup plus rare.

Et comment s’y prend-on pour créer un mot? Vu que chaque langue a ses propres façons de faire (2), nous allons nous attarder sur celles qui, en français, sont le plus souvent utilisées : la dérivation, la conversion, la composition et la troncation.

La dérivation est généralement définie de la façon suivante : procédé de formation d’une nouvelle unité lexicale, par ajout (3) d’un suffixe, d’un préfixe, ou des deux, à un mot appelé base. Par ex., avec la base charge, on a créé /charge, charge/ment et /charge/ment (4). 

La conversion, parfois appelée dérivation impropre, c’est le changement de catégorie. Le mot passe d’une catégorie à une autre sans changement de forme.

  • Un nom propre → un nom commun : poubelle, sandwich, harpagon, diésel, béchamel, séraphin, etc.
  • Un adjectif → un nom (le rouge, le noir); → un adverbe (parler fort, tourner les coins rond).
  • Un verbe → un nom (le parler, un militant).
  • Un adverbe →  un nom (un oui ou un non, l’avant); → un adjectif (une fille bien).

La composition, c’est le procédé qui consiste à créer un mot par juxtaposition de deux mots existant déjà en français ou d’éléments empruntés au latin ou au grec, réunis ou non par un trait d’union. Ex. chou-fleur, sourd-muet, portefeuille, polygone, sociologie, etc.

La troncation, c’est le procédé qui consiste à supprimer une ou plusieurs syllabes d’un mot. Cette suppression peut se faire soit au début, soit à la fin du mot. Pour décrire ces deux façons,  les linguistes utilisent respectivement les termes aphérèse et apocope. Voici quelques exemples d’aphérèse : car pour autocar; bus pour autobus; bichon pour barbichon; motrice pour locomotrice. Et quelques exemples d’apocope (troncation la plus courante) : déca pour décaféiné, dactylo pour dactylographe, info pour information, micro pour microphone, pneu pour pneumatique, télé pour télévision, etc.

Il existe d’autres façons de créer des mots, que l’on pourrait sans doute qualifier de « modernes ». On assemble en un seul mot des éléments non signifiants (i.e. n’ayant aucun sens) provenant de deux ou plusieurs mots. Par ex. : motel  [étym. 1946 ◊ mot anglais américain, du radical de motor (car) « automobile » et hotel]; cultivar [étym. avant 1974 ◊ de culti(vé) et var(iété)]; progiciel [étym. 1962 ◊ de pro(duit) et (lo)giciel]. On les appelle « mots-valises ».

On recourt parfois à un nom propre. Par ex. curiethérapie [étym. 1919 ◊ de Curie, nom propre, et –thérapie]; fullerène [étym. 1992 ◊ anglais américain fullerene, de Fuller, n. de l’architecte qui créa le dôme géodésique]. Soit dit en passant, c’est à cet architecte que l’on doit le pavillon des États-Unis, pour l’Exposition universelle de Montréal (1967). Ce dôme géodésique est maintenant mieux connu  sous le nom de Biosphère.

               On recourt aussi à l’imitation : on construit un mot sur le modèle d’un autre, on procède par analogie. Ex. âgisme  [étym. 1985 ◊ de âge, par analogie avec racisme]; artothèque, [étym. avant 1980 ◊ de art, par analogie avec bibliothèque] (4); discothécaire [étym. 1951 ◊ de discothèque, d’après bibliothécaire]; gymnasial [étym. 1972 ◊ de gymnase, par analogie avec collégial] et gymnasien [étym. 1865 ◊ de gymnase, par analogie avec collégien].

La productivité des différents procédés varie; certains sont plus utilisés que d’autres. Il y a même lieu de se demander si les moyens empruntés pour créer de nouveaux mots n’auraient pas changé avec le temps. Les procédés classiques de formation des mots sont-ils aujourd’hui aussi productifs qu’ils l’étaient au XIXe siècle? Y a-t-il de nouveaux procédés plus productifs? Cela  constituerait un excellent sujet de recherche en terminologie, que je laisse à ceux que le sujet intéresserait.

À côté de la néologie de forme, dont il vient d’être question, il y a la néologie de sens. Ce sera le sujet de mon prochain billet.

MAURICE ROULEAU

(1)  Les langues d’origine sont celles qu’indique le NPR.

« Comme je viens d’emménager dans un appartement (italien) un peu plus grand, il manque encore quelques meubles dans le salon (italien). J’en ai donc profité cet après-midi  pour m’acheter des tables gigognes et un futon (japonais) que j’ai payés par chèque (anglais). Puis je suis rentré chez moi, pour souper (de soupe, germanique) : plat de nouilles (allemand), avec salade (italien) niçoise, yogourt (turc) aux fruits. J’ai terminé avec un thé (chinois), car le café (arabe) dérange mon sommeil.

Vu que ma journée de travail été plutôt harassante, j’ai décidé de passer la soirée à relaxer (anglais). J’allais écouter du jazz (américain) sur le balcon (italien), tout en sirotant (de sirop, arabe) un Cointreau, mon alcool (arabe) préféré.

Je venais à peine de m’y installer que le téléphone sonne. C’était une bonne amie, qui voulait venir passer un bout de soirée avec moi. Elle m’a dit qu’elle serait  là dans une trentaine de minutes, le temps de prendre une bouchée à la cafétéria (anglais) du campus (anglais) de l’université. À l’heure dite, elle sonnait chez moi. Elle s’est alors mise à me parler de ses cours de danse. La connaissant un peu, je n’aurais pas été surpris d’apprendre qu’elle prenait des cours de tango (hispano-américain), car elle avait déjà voulu apprendre à jouer du bandonéon (allemand), ce petit accordéon (allemand) typique d’un  orchestre  de tango. Mais non, elle avait commencé à prendre des cours de valse (allemand).  J’ai trouvé cela un peu surprenant, pour ne pas dire bizarre (italien), mais c’était son choix. »

(2)  Ceux qui veulent en savoir plus sur le sujet peuvent lire le Traité de la formation de la langue, première partie du volumineux ouvrage de Hatzfeld, Darmesteter & Thomas , intitulé Dictionnaire de la langue française du XVIIe siècle jusqu’à nos jours.

(3) La dérivation peut être caractérisée non seulement par un ajout, mais aussi, quoique plus rarement,  par une suppression. On parle alors de « dérivation régressive ». Demeurer a donné naissance à demeure; porter, à port (le port d’un uniforme).

(4)  À remarquer que, dans dé/charge/ment, le dérivé préfixal (charge) et le dérivé suffixal (chargement) ont une existence propre. Tel n’est pas toujours le cas. Par ex., dans en/col/ure, ni la forme préfixale (*encol) ni la forme suffixale (*colure) n’ont d’existence propre. On parle alors de « dérivation parasynthétique ». Autres exemples : in/ton/ation et en/résine/ment. Ce procédé n’est apparemment pas très productif.

 (5) Le suffixe –thèque, qui signifie « loge, réceptacle, armoire » a donné naissance à bien des mots, dont l’utilité, à mon avis, n’est pas toujours apparente : cartothèque, cassettothèque, cinémathèque, diathèque (diapositive!), discothèque, filmothèque (micro-film!), génothèque (génotypes!), iconothèque, infothèque (information et documentation multimédia!), logithèque (logiciel!), ludothèque (jouets et jeux!), médiathèque, photothèque, pochothèque (livres de poche!), programmathèque (programmes informatiques! pourquoi pas programmOthèque?), sonothèque, téléthèque (archives de télévision!), vidéothèque. Ces nouveaux termes, que j’ai trouvé dans le NPR, sont-ils d’un USAGE tel qu’ils méritent une place dans le dictionnaire? J’ai personnellement de gros doutes. Et vous?

 

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Un commentaire pour Le français, langue vivante (2 de 4)

  1. Il est intéressant également de noter que de nombreux mots français ont été empruntés à l’étranger. On le constate notamment dans le domaine de la cuisine et dans le domaine militaire. Les raisons sont évidentes si on connait un peu l’Histoire. Il y a les grades bien sûr mais aussi d’autres mots comme baïonnette, tranchée, aide de camp, combat, peloton, etc. Voir le superbe article sur l’Histoire militaire de la France (un des articles les plus piratés de Wikipédia… on se demande pourquoi ? :-)).

    25 à 30 % des mots anglais sont dérivés du français environ. Cela date notamment de la conquête de l’Angleterre par les normands en 1066.

    En fin de compte, la France a beaucoup dominé historiquement. En témoigne aujourd’hui la taille de son territoire comparativement aux autres pays d’Europe mais aussi ses accès maritimes enviés. Mais aujourd’hui, avec des valeurs anglo-saxonnes prédominantes : capitalisme, libéralisme mais aussi le marketing (mercatique), on constate aujourd’hui que le français fait de nombreux emprunts.

    Je pense personnellement que l’aura d’un pays et sa place dans le monde actuel influencent directement la langue. Très intéressant. Merci pour vos articles.

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