La langue française et ses caprices

Le français, langue vivante (3 de 4)

Publicités

LA NAISSANCE DES MOTS

(Néologie de sens)

 

                La création de mots nouveaux n’est pas l’unique façon d’enrichir un lexique. Outre les néologismes de forme, il y a les néologismes de sens, ou sémantiques. On désigne par ce terme toute acception nouvelle donnée à un mot ou à une expression qui existent déjà dans la langue.

Pour bien illustrer ce type de néologie, il faut faire appel à des mots récents, car  les mots ayant par le passé acquis un autre sens ne se comptent plus. Ces néologismes passent inaperçus tellement ils font partie de notre vocabulaire. C’est, par ex., le cas de argumentation,qui désigne aussi bien le procédé (les règles de l’argumentation) que le produit (réfuter son argumentation); ou encore celui du verbe dire, qui signifiait au départ « exprimer par voie orale » et qui aujourd’hui veut également dire « exprimer par écrit ».

Voici un mot qui a acquis récemment un nouveau sens. Il serait plus exact de dire : de nouveaux sens. Au cours du XXe siècle, bombe s’en est vu attribuer non pas 1 mais 3 :

Les nouveaux sens ne sont toutefois pas toujours datés.  À bombardier,  p. ex., dans le NPR, une seule acception l’est. (1)

Pourquoi accorder à un mot un sens différent de celui qu’il a déjà? Tout simplement parce que notre langue n’a pas le mot voulu pour désigner la nouvelle réalité, et que l’on ne veut pas en créer un autre. Pourquoi ne pas recourir alors à un emprunt?, direz-vous. Peut-être n’en existe-t-il pas qui convienne. Qui sait?

Voyons de plus près les transformations de sens (ou tropes) qui donnent naissance à des néologismes sémantiques. Les grammairiens leur ont donné des noms qu’eux seuls utilisent : synecdoque, métonymie, métaphore, catachrèse et antonomase. Et pour cause!

 Synecdoque : procédé qui consiste à élargir ou à restreindre le contenu sémantique d’un mot.

Métonymie : procédé qui consiste à désigner qqch par un mot désignant une autre chose, qui lui est reliée par une relation nécessaire.  Ex. : contenant /contenu : acheter un panier de champignons; boire un verre de vin.

Métaphore (2) : procédé qui consiste à employer un terme concret dans un contexte abstrait, sans qu’il y ait de comparaison formelle.  Ex. Les racines du mal; couler sa pensée dans des mots.

Catachrèse : procédé qui consiste à détourner un mot de son sens propre. Ex. être à cheval sur un mur, au pied d’une falaise.

Antonomase : procédé qui consiste à convertir un nom propre en un nom commun [ex. tartufe (ou tartuffe) : personne hypocrite]  ou l’inverse [La Dame de fer pour Mme  M.Thatcher].

Un mot peut acquérir une nouvelle signification sans rien perdre de sa valeur première. C’est le cas de feuille. De « partie d’un végétal », qu’il désigne toujours, on l’emploie également pour désigner une « surface mince et plane » (une feuille de papier, une feuille d’or). Il a même désigné un journal (une feuille de chou). Il arrive aussi qu’un mot en acquière un nouveau sans que le sens premier ait survécu. On touche ici à la mort d’un mot, plus précisément d’une des acceptions. Nous aborderons ce sujet dans le prochain billet.

Les transformations dont nous venons de parler sont assez simples. Mais il leur arrive d’être plus complexes. On distingue généralement deux mécanismes : le rayonnement et l’enchaînement (Voir Bon Usage, de M. Grevisse, 1980, # 202, p. 138).

Rayonnement : un objet donne son nom à certains autres grâce à un caractère commun. Prenons le mot croissant [étym. xiie « temps pendant lequel la Lune croît » ◊ de croître]De participe présent, il est devenu substantif. Puis il a servi à désigner, au cours des siècles, bien d’autres réalités, qui avaient toutes la forme d’un croissant de lune (Voir le Littré dans Dictionnaires d’autrefois). Son dernier emploi est celui de « petit pain feuilleté au beurre, à forme recourbée », tant apprécié des Français.

Enchaînement : l’esprit commence par appliquer le nom de l’objet primitif à un second objet qui offre avec celui-ci un caractère commun; mais ensuite, oubliant pour ainsi dire ce premier caractère, il part du second objet pour passer à un troisième qui présente avec le second un rapport nouveau, sans analogie avec le premier; et ainsi de suite, de sorte qu’à chaque transformation la relation n’existe plus qu’entre l’un des sens du mot et le sens immédiatement précédent. Rien de tel qu’un exemple pour mieux comprendre.

Prenons le mot BUREAU, qui s’est vu attribuer au cours des siècles des sens nouveaux :

  1. une sorte de bure ou grosse étoffe de laine (3)
  2. tapis, fait de cette étoffe, qu’on met sur une table
  3. la table recouverte de ce tapis                                                              
  4. toute table sur laquelle on écrit
  5. pièce où se trouve une table sur laquelle on écrit (les bureaux du ministère)
  6. les personnes qui travaillent dans cette pièce (réunion du bureau).
  7. service assuré par ces personnes (Bureau administratif, le Deuxième Bureau)

Et encore, tout récemment, bureau a pris, en informatique, le sens de « espace de travail visualisée à l’écran d’un ordinateur sur laquelle sont disposées les icônes et les fenêtres » (ex. : créer un raccourci sur le bureau).

Il est impossible d’établir une relation logique entre la pièce d’étoffe, ou bure, que ce mot désignait initialement, et l’écran de l’ordinateur. Sauf par enchaînement.

On pourrait en dire autant à propos de timbre. Impossible de voir la connexion entre la « Sorte de cloche ronde qui n’a point de battant en dedans, & qui est frappée en dehors par un marteau » (DAF 1e éd., 1694) et le « Petit dispositif adhésif contenant un médicament, destiné à être collé sur la peau (timbre de nitroglycérine, que certains appellent  toujours «patch »). Ou encore à propos de mouchoir, de toilette, etc.

Voilà dans ses grandes lignes comment le français s’y prend pour attribuer à des mots existants de nouveaux sens, pour enrichir son lexique en fonction des nouveautés qui se font jour.

Mais il ne faudrait pas penser que tous les néologismes créés, par les utilisateurs ou par des organismes gouvernementaux, sont là pour rester. Recommandation n’est pas synonyme d’acceptation. Il suffit de se rappeler le sort réservé à « hambourgeois », terme proposé pour remplacé hamburger, ou encore à « gaminet » pour remplacer t-shirt. – Ne dit-on pas que le chameau est un cheval dessiné par un comité! – Pour en savoir plus sur l’impact des décisions prises par les commissions ministérielles, voir DEPECKER Loïc (dir.) La mesure des mots. Cinq études d’implantation terminologique, Rouen, Publications de l’Université de Rouen, 528 pages, 1997.

Pour finir, j’aimerais vous faire  part d’un néologisme que j’ai récemment entendu : NOMOPHOBIE. Soit dit en passant, ce terme ne figure dans aucun dictionnaire. Du moins pour le moment!

Que peut-il bien désigner? De toute  évidence : la crainte des lois. En effet, ce mot est composé  de nomo- (élément, du grec nomos « loi »; nomologie = étude des lois) et de –phobie (Élément, du radical phobos « crainte »). ERREUR! Ce n’est pas le sens qu’avait ce mot quand je l’ai entendu. Loin de là. Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas. Par nomophobie (de l’anglais nomophobia), on entendait la « crainte d’être séparé de son téléphone portable » ( no/ mobile phone/phobia). OUF!… Quel avenir est réservé à ce terme? Tout dépendra  de la façon dont les locuteurs percevront leur relation avec cet appareil.  Comme des gens qui ont peur? Alors, le mot aura un certain sens, car il contient « -phobie ». Mais s’ils se voient plutôt comme des accros? Là, plus rien ne va, car accro et phobie ne se conviennent pas du tout. Ils sont même antinomiques. Alors… verra-t-on un jour ce mot dans le dictionnaire? Qui sait?

MAURICE ROULEAU

(1)   Bombardier (NPR 2010) :

  1. Vx Soldat chargé d’une bombarde. ➙ artilleur. [DAF, 1ère éd. 1694 : celui qui tire des bombes]
  2. (1933) Avion de bombardement. Bombardier quadrimoteur. Adj. Chasseur bombardier.  Bombardier d’eau : avion qui largue de l’eau sur les incendies. ➙ canadair. Des bombardiers d’eau.
  3. Aviateur chargé du lancement des bombes. « Les mitrailleurs épiaient le combat, le bombardier la terre » (Malraux).
  4. Blouson imité de celui des bombardiers (3°) américains. [acception absente du  Larousse]

(2)  La métaphore est couramment employée en langue, notamment en médical. Mais c’est une arme à deux tranchants, nous dit G. W. van Rijn-van Tongeren, dans son ouvrage  Metaphors in medical texts, (Collection Utrecht studies in language and communication, Rodopi, Amstrerdam, 1997). La métaphore y est présentée comme « an indispensable cognitive and communicative instruments in medical science. Metaphors are used to structure certain medical concepts… [ex. : combattre une maladie; cellules tueuses]

Although metaphors are often a sine qua non for the genesis of scientific fact, they may also inhibit the developement of alternative views. This is due to the fact that metaphors always highlight certains aspects of a phenomenon while other aspects remain obscured. »

(3) Voir SATIRE 1, de N. Boileau (3e et 4e vers)

Mais qui, n’étant vêtu que de simple bureau,
Passe l’été sans linge et l’hiver sans manteau;

 P-S. — Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est la solution idéale.

WordPress vient apparemment de simplifier cette opération. Dans le coin inférieur droit de la page d’accès à ce billet, vous devriez noter la présence de « + SUIVRE ». En cliquant sur ce mot, une fenêtre où inscrire votre adresse courriel apparaîtra. Il ne vous reste plus alors qu’à cliquer sur « Informez-moi ». Cela fonctionne-t-il ? À vous de me le dire.

Publicités