Stylist. comparée 5- La langue

 Le français et l’anglais

           

La stylistique comparée, celle à laquelle nous allons nous attarder, s’intéresse aux faits linguistiques « qui rapprochent ou séparent la langue française de celle de langues sœurs ou d’une autre famille » (Cressot). Mais pas d’un point de vue traductionnel, comme l’ont fait Vinay & Darbelnet (1) ou encore Legoux & Valentine (2). Je me limiterai à comparer le français à une seule autre langue, l’anglais, qui, nous le verrons bientôt, appartient à une autre famille.

Comme la langue est le matériau de base de la stylistique comparée, il serait bon que nous nous penchions un tant soit peu sur ce que l’on entend par langue. Nous allons chercher des réponses à quelques questions fondamentales, réponses qui auront des répercussions sur notre vision de la stylistique comparée.

À quoi sert la langue?

Elle répond au besoin de communiquer qu’éprouve tout homme qui vit en société. Une personne qui aurait toujours vécu seule n’a pas besoin de parler, elle ne ferait que penser.

Si l’on communique, c’est qu’on veut partager une information. Pour ce faire, l’homme (3) a eu recours à des cris – fort probablement la première forme de communication –, agrémentés de gestes. Quand ils n’ont plus suffi, l’homme a modulé les sons qu’il émettait. La  langue parlée était née. Ce n’est que bien plus tard que les signes graphiques sont apparus pour remplir la même fonction. La langue écrite était née. Pour que ce système de communication fonctionne bien, il fallait que ces signes (gestuels, vocaux ou graphiques) soient chargés de sens, qu’ils soient compris par la personne à qui l’émetteur s’adressait.

Qu’est fondamentalement une langue?

C’est le reflet de la pensée. C’est sa composante matérielle (sonore ou graphique). Qui, après avoir dit quelque chose, ne s’est jamais repris? Qui, après avoir écrit quelque chose, ne l’a jamais raturé ou encore n’a jamais mis à la poubelle la feuille qui pourrait en témoigner? Fort probablement personne. La raison qu’on a de poser ce geste est fort simple : la parole ou l’écrit ne reflètent pas fidèlement son vouloir dire. Le message n’est pas à la hauteur de sa pensée.

Que contient le message?

Supposons qu’on vous demande comment s’est déroulée votre partie de chasse. Allez-vous commencer par décrire vos préparatifs, les incidents de parcours pour vous rendre au camp, votre enregistrement à la guérite du parc national, etc.? Certainement pas; ce serait trop long. Vous voudriez plutôt communiquer  à vos interlocuteurs ce qui, pour vous, mérite d’être dit : « J’ai eu la frousse de ma vie; je suis arrivé face à face avec un ours ».

Que représente, dans les faits, cette courte phrase par rapport à l’expérience que vous avez vécue? Une toute petite partie. Vous ne leur dites rien de la taille de l’ours, de la distance qui le séparait de vous, de l’endroit où vous, vous vous trouviez (une pente, un surplomb, une vallée); de ce qu’il a fait pour vous flanquer la trouille (a-t-il chargé? s’est-il contenté de vous fixer?), de ce que vous avez fait après l’avoir vu, etc. L’expérience que vous avez vécue est riche de mille et une informations que vous taisez, parce que vous les jugez non pertinentes. La phrase que vous avez prononcée n’est pas le reflet exact de votre expérience; elle n’en est qu’un résumé, que l’expression du moment fort. Bref, une synthèse. Mais cette synthèse doit être suffisamment claire pour que votre interlocuteur en saisisse le sens. Sinon, le message ne passera pas. La communication ne s’établira pas.

À bien y penser, chaque fois que l’on s’exprime, on fait une coupe dans ses idées, et cette coupe n’est pas sans avoir d’incidences sur l’intelligibilité de l’énoncé ou de l’écrit. On ne retient que les éléments essentiels. N’est-ce pas précisément ce que le locuteur fait quand il dit « pour faire une longue histoire courte » (4)? Il ne veut pas que son discours devienne un déluge de mots dans un désert d’idées. Ou encore que son interlocuteur perde le fil du récit qu’il lui fait.

De plus, pour que cette courte phrase soit correctement perçue par vos amis, il faut que les mots ours et frousse aient pour eux, comme pour vous, la même résonance, intellectuelle et affective; qu’ils soient associés aux mêmes notions (5). Autrement, le message ne passera pas. Une communication efficace passe donc par le choix de mots  qui ont la même signification, la même résonance pour tous. Tous désigne ici tous les membres d’un même groupe linguistique. Ce moyen de communication admis conventionnellement et tacitement par tous, c’est ce que l’on appelle la langue.

Plus formellement, une langue, c’est un ensemble de sons (langue parlée) et de signes (langue écrite ou gestuelle) conventionnels codifiés peu à peu par l’usage, qui constitue un système d’expression et de communication commun à un groupe social (communauté linguistique). Et c’est ce qu’on utilise pour exprimer ses idées.

MAURICE ROULEAU

(1)  Vinay, J.-P. et J. Darbelnet, Stylistique comparée du français et de l’anglais, Beauchemin, Montréal, 1958, p. 15

 (2)  Legoux, M.-N. et E. Valentine, Stylistique différentielle I  anglais  français, 3e édition, Sodilis éditeur, Montréal, 1989; Valentine E. et M.-N. Legoux, Stylistique différentielle II  anglais  français, Sodilis éditeur, Montréal, 1990.

 (3)  Nous nous limiterons à l’homme, même si l’animal fait aussi appel à des cris, à des mouvements (signes gestuels), pour transmettre un message et que son mode de communication pourrait nous révéler des choses intéressantes. On pourrait chercher à savoir si, par exemple, toutes les abeilles du monde, celles d’Indonésie aussi bien que celles d’Amérique, utilisent le même code de communication, que Maurice Maeterlinck a si bien décrit  dans La vie des abeilles (Coll. Livre de poche)?

(4)  L’expression pour faire une longue histoire courte serait un calque de l’anglais to make a long story short. En français, on recommande de dire plutôt bref, somme toute, en deux mots. C’est toutefois une expression courante au Québec. Victor-Levy Beaulieu en a même fait le titre d’un de ses ouvrages.

(5)  Imaginez la réaction d’un Québécois si on lui disait  : « Je me suis retrouvé face à face avec un arachnide géant. Ça m’a foutu les jetons ». N’attendez aucune sympathie, car il ne sait probablement pas ce qu’est un arachnide; pour ce qui est de jetons, ce n’est pas un mot utilisé au pays.

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