Gravement / Grièvement


Sont-ce des bessons ou pas?

 

Sa maison explose: il est gravement blessé

Un homme a été grièvement blessé dans l’explosion d’une maison inhabitée dans la nuit de samedi à dimanche dans l’Oberland bernois.  (Source)

               Comment réagiriez-vous, en tant que réviseur, si l’article, dont je n’ai reproduit ici que le titre et le chapeau (1), vous était soumis? Vous pourriez être tenté d’intervenir en réaction aux questions que vous vous poseriez.

  1. Faut-il laisser une espace (en typogr., espace est féminin) avant le deux-points?
  2. Faut-il mettre un point final après blessé, comme on l’a fait après bernois?
  3. Peut-on utiliser indifféremment gravement et grièvement?
  4. Le chapeau gagnerait-il à être ponctué différemment?
  5. L’ordre canonique (sujet/verbe/complément) des éléments du chapeau pourrait-il être bousculé, pour que sa lecture soit plus agréable? Ex.  « Dans la nuit de samedi à dimanche, dans l’Oberland bernois, un homme a été grièvement blessé dans l’explosion d’une maison inhabitée. »

Je ne m’attarderai ici qu’à l’une de ces questions, celle concernant l’emploi de gravement et de grièvement. Sont-ce des bessons? Si vraiment c’en sont, ils ne sont pas homozygotes, cela saute aux yeux.

La présence de ces deux adverbes, à 5 mots d’intervalle, a de quoi surprendre le lecteur. Qu’est-ce qui a bien pu amener le journaliste à utiliser gravement dans le titre et grièvement dans le chapeau?

Si, d’après vous, les deux adverbes s’emploient indifféremment, vous pouvez supposer que le journaliste a simplement voulu éviter une répétition. On lui a certainement appris, comme à vous, de ne pas utiliser le même mot de façon rapprochée. La lecture du texte s’en trouve, paraît-il, plus agréable.

Si, par contre, on vous a appris qu’il y a une différence d’emploi entre gravement et grièvement, vous vous sentirez obligé d’intervenir. Et de n’utiliser qu’un seul de ces deux adverbes, d’autant plus qu’il modifie le même participe passé, blessé. La question qui se pose alors est de savoir lequel des deux adverbes utiliser. Quelle est donc cette différence d’emploi qu’on a pu vous apprendre? Pour répondre adéquatement à cette question, il faut s’en remettre à des ouvrages qui, à vos yeux, font autorité. Ou à vos habitudes langagières, en supposant qu’elles sont indiscutables.

Si j’étais vous, le premier ouvrage que je consulterais serait mon dictionnaire. Que ce soit dans le NPR 2010  ou le Larousse en ligne, je trouve à l’entrée gravement : gravement blessé et à l’entrée grièvement : grièvement blessé. De toute évidence, si ce qu’on y lit est vrai, les deux se disent. Ce sont donc des synonymes, des adverbes que l’on peut utiliser indifféremment en toutes circonstances. Soit. Mais l’Académie française… qu’en dit-elle? Dans l’édition en cours (DAF, 1985-…), on trouve grièvement blessé et gravement blessé. Alors… celui qui voudrait intervenir dans l’article cité en ouverture pourrait se voir jugé plus catholique que le pape.

Pourtant, quand j’étais étudiant, on m’a mis en garde contre gravement blessé et, du même coup, contre grièvement malade. L’usage aurait-il changé depuis? Tout est possible. Voyons voir!

Que le Bon Usage, celui de Grevisse ou de Goosse, n’en souffle mot n’a rien de surprenant, car ce n’est pas vraiment un problème grammatical. Mais, si problème il y a, les dictionnaires de difficultés du français, eux, devraient en parler. J’ai donc consulté le Colin, le Girodet, le Hanse, le Péchoin & Dauphin et le Thomas (2). Ces ouvrages, qui tous ont un © récent – le plus vieux date de 2000 –,  devraient pouvoir me renseigner sur l’état actuel de la question. C’est du moins ce que je serais en droit d’attendre. En théorie, oui, mais en pratique, NON. Que disent donc ces ouvrages en apparence « récemment » publiés (Voir https://rouleaum.wordpress.com/2011/11/03/mise-en-garde/ )? J’y trouve, sans trop de surprise, exactement ce qu’on m’a enseigné.

Le Thomas (Larousse, 2007) appelle, comme témoin à décharge, l’Académie française :

Ces deux mots sont synonymes. Le premier, gravement, est toutefois employé dans tous les cas où l’on veut indiquer le caractère de gravité d’une chose   (Être gravement malade, gravement compromis, etc. Se tromper gravement), alors que le second, grièvement, ne s’emploie plus guère, d’après l’Académie [DAF, 8e éd. 1935], qu’avec blessé : Un homme grièvement blessé, blessé grièvement.

Le Colin (Les usuels du Robert, 2006) se permet même, lui, de corriger Balzac :

Ce doublet de gravement ne s’emploie que dans la locution grièvement blessé. On doit dire gravement malade, et non pas, comme Balzac dans Le Cousin Pons : Il suffit de se figurer la situation d’un célibataire grièvement malade pour la première fois de sa vie.

Le Girodet (Bordas, 2008) abonde dans le même sens :

L’adverbe grièvement ne s’emploie qu’avec le verbe blesser ou le participe adjectif blessé, ée. On dira donc : grièvement blessé, blessé grièvement, mais gravement malade.

À lire ces trois ouvrages, il me semble entendre mes professeurs chanter en chœur! Mais que disent les deux autres? Ils sont un tantinet plus permissifs.

Le Hanse (Duculot, 2000) permet l’emploi de grièvement avec d’autres verbes que blesser :

Ne s’emploie, au lieu de gravement, qu’avec des verbes comme blesser, brûler, toucher. Mais on est gravement malade, compromis. »

Le Péchoin & Dauphin (Larousse, 2001) donne ces deux adverbes comme synonymes. Mais il y émet la même réserve que le Hanse :

grièvement ne s’emploie qu’avec blesser et d’autres verbes de sens analogue (brûler, atteindre, toucher, etc.).

Contrairement au Hanse, il ne précise pas quel adverbe utiliser avec malade.

Qui dit vrai? Les trois sources qui réservent l’emploi de grièvement au seul et unique  verbe blesser ou les deux autres qui permettent aussi son emploi avec des verbes de sens analogue, comme brûler, atteindre, toucher, etc.? J’imagine qu’on choisit celui qui fait son affaire!  Jusqu’où peut-on pousser l’analogie dont il est fait mention? Autrement dit, quels sont les verbes, ou les participes adjectifs, qui se cachent sous ce etc.? Bien malin qui pourrait trancher autrement qu’en faisant le régent, i.e. en imposant son propre point de vue.

Des régents nous disent que grièvement s’emploie avec atteindre. Soit. Mais, je sens grouiller en moi l’avocat du diable. Si quelqu’un est « atteint du sida », il est possible de dire qu’il est grièvement atteint; le Hanse et le Péchoin & Dauphin nous le permettent. Et comme le sida est une maladie, celui qui en est atteint est malade. Personne ne dira le contraire. De celui qui souffre du sida, on peut dire qu’il est grièvement atteint, mais pas qu’il est grièvement malade! Cette personne ne peut être que gravement malade! OUF… Mieux vaut entendre cela qu’être sourd!

Des régents nous disent que grièvement s’emploie également avec toucher – sans doute veut-on nous faire comprendre qu’être atteint du sida, c’est d’être touché par un mal! Soit. Mais le NPR, à l’entrée toucher, ne donne comme exemple que gravement touché. Est-ce à dire que grièvement touché ne se dirait pas? Si l’on ne jure que par le dictionnaire, on pourrait le penser.

Cette distinction entre gravement et grièvement, factice ou pas, prônée, comme nous l’avons vu, par certains régents, est-elle une invention récente? Pour le savoir, j’ai fait un retour sur le passé. J’ai voulu savoir à quel moment ces deux adverbes avaient fait leur apparition dans la langue; s’ils avaient au départ le même sens, si oui lequel; si non, depuis quand on impose une restriction à l’emploi de grièvement, etc. Je me limiterai ici aux dictionnaires de l’Académie française (DAF).

DAF, 1ère éd. (1694)

Gravement : « n’a point d’usage au [sens] propre »; il ne s’emploie qu’au figuré et signifie « d’une maniere grave & composée » (Parler gravement. Affecter de marcher gravement).

               Grievement signifie : « D’une matiere grieve, excessivement. Il est grievement malade, grievement blessé. offenser Dieu grievement. offenser grievement quelqu’un. »

                À cette époque, gravement malade ne se disait pas, parce que grave signifiait : « Sérieux, qui agit, qui parle avec un air sage, avec dignité & circonspection ». On ne pouvait être que grièvement malade! On pouvait aussi être grièvement blessé. À noter que grièvement s’employait aussi avec offenser. Mais tel n’est plus le cas. Depuis au moins la 8e éd. du DAF (1935). En effet, on y admet gravement offensé mais pas grièvement offensé. Ainsi en a-t-on décidé.

 DAF, 7e éd. (1878)

En plus de signifier « D’une manière grave et composée », gravement se voit attribuer un nouveau sens : « Il signifie aussi Dangereusement, de manière à avoir de fâcheuses conséquences : Il est gravement malade. Il s’est gravement compromis. »

Grièvement, lui, n’a subi aucun changement. On est toujours grièvement malade, grièvement blessé; on offense toujours grièvement Dieu ou qqn. Soit dit en passant, reprocher à Balzac de dire grièvement malade, comme le fait le Colin, dans son dictionnaire des difficultés, c’est ne pas connaître l’USAGE de l’époque (Balzac a vécu de 1799 à 1850). Autrement dit, c’est juger un texte ancien à l’aune de l’usage actuel. Démarche pour le moins impertinente.

C’est donc en 1878 que gravement malade fait son entrée dans la langue. Il côtoie alors son besson, grièvement malade.  

DAF, 8e éd. (1935)

L’emploi de gravement est resté le même : « Parler gravement. Marcher gravement. Il est gravement malade. Il s’est gravement compromis ».

Mais celui de grièvement subit un changement notable : «  Il ne se dit plus guère que dans l’expression Blessé grièvement. » Ainsi en ont décidé les Académiciens!

On doit donc en conclure que grièvement malade ne se dit plus ou plutôt que les Académiciens ne veulent plus qu’il se dise. Cet emploi vient de tomber en désuétude! Ou plutôt on vient de l’y pousser. Il en est de même pour offenser grièvement Dieu ou qqn. Ça ne se dit plus. Point, à la ligne. Ainsi en ont décidé les Académiciens!

DAF, 9e éd. (1985)

Gravement n’a changé ni de sens ni d’emploi. Il signifie toujours « De manière importante; de manière dangereuse. Vous l’avez gravement offensé. Sa situation est gravement compromise. Il est gravement malade, gravement blessé ». Il serait plus exact de dire que son emploi a subi un léger changement : gravement blessé se dit maintenant!

                Grièvement, par contre, voit son emploi modifié. Mais en douce, sans tambour ni trompettes. En plus de grièvement blessé, il est maintenant permis de dire grièvement brûlé! Ainsi en ont décidé les Académiciens! Mais ils ne se sont pas compromis. Ils n’ont pas étendu son emploi à des verbes « de sens analogue », comme le font le Hanse, le Péchoin & Dauphin ou encore le Larousse.

C’est donc depuis 1935 qu’il est permis d’utiliser gravement blessé et grièvement blessé. Indifféremment.

CONCLUSION

Au début, gravement malade ne se disait pas. Aujourd’hui on le dit. On a déjà pu, pendant un certain temps, offenser grièvement Dieu. Aujourd’hui, on ne peut l’offenser que gravement. Il fut un temps où grièvement ne s’employait plus qu’avec blessé. Aujourd’hui tel n’est plus le cas.

Bref, tout semble dépendre de l’humeur des régents. Je suis donc en droit de me demander quand surviendra leur prochaine saute d’humeur. Vivrai-je assez longtemps pour en être témoin? Je n’en serais pas surpris…

MAURICE ROULEAU

(1)   Chapeau : court texte qui, placé immédiatement sous le titre – il coiffe, pour ainsi dire, l’article –, introduit un article de journal (souvent), de revue (presque toujours).

(2)  Dictionnaires consultés :

  • Colin, Jean-Paul, Dictionnaire des difficultés du français, Coll. Les usuels du Robert, Dictionnaires Le Robert, Paris, 2006
  • Girodet, Jean, Pièges et difficultés de la langue française, Coll. Les référents, Bordas, Paris, 2008
  • Hanse, Joseph, Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, 4e édition, Duculot, Paris-Louvain-la-Neuve, 2000
  • Péchoin, Daniel et Bernard Dauphin, Dictionnaire des difficultés du français, Larousse, Paris, 2001
  • Thomas, Adolphe V., Dictionnaire des difficultés de la langue française, Larousse, Paris, 2007

P-S. — Si vous désirez être informé par courriel de la publication de mon prochain billet, vous abonner est la solution idéale.

WordPress vient apparemment de simplifier cette opération. Dans le coin inférieur droit de la page d’accès à ce billet, vous devriez noter la présence de « + SUIVRE ». En cliquant sur ce mot, une fenêtre où inscrire votre adresse courriel apparaîtra. Il ne vous reste plus alors qu’à cliquer sur « Informez-moi ». Cela fonctionne-t-il ? À vous de me le dire.

Advertisements
Cet article a été publié dans Adverbe. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour Gravement / Grièvement

  1. cassandra dit :

    Un outil que vous connaissez sans doute, Google Ngram, permet de comparer l’évolution statistique de deux mots dans un corpus, et de consulter les ouvrages dans lesquels ils apparaissent:

    https://books.google.com/ngrams/graph?content=gravement%2Cgri%C3%A8vement&year_start=1400&year_end=2000&corpus=19&smoothing=3&share=&direct_url=t1%3B%2Cgravement%3B%2Cc0%3B.t1%3B%2Cgri%C3%A8vement%3B%2Cc0

    L’avènement de « gravement » semble dater de la première partie du XVIIIe siècle. Une comparaison entre « gravement malade » et « grièvement malade » semble indiquer que l’usage de la seconde expression a plongé à peu près à la même période.

    • rouleaum dit :

      Je ne connaissais pas Google Ngram avant de lire votre commentaire. Il s’agit fort probablement d’un outil qui pourrait m’être utile. Je vous en remercie donc. Il me reste à bien comprendre son fonctionnement.

      La seule réserve que j’aurais (et qu’il me faudrait vérifier, si cela est possible) concerne la fiabilité des résultats fournis. Ces données sont établies à partir de textes anciens dont on a fait une reconnaissance de caractères à l’aide d’un logiciel (OCR : http://www.scanstore.com/Scanning_Software/OCR/). Pour avoir moi-même fait, dans une vie antérieure, grand usage d’un de ces logiciels (en l’occurrence Omnipage), je suis bien au fait des faiblesses de ce genre d’outil. Cette faiblesse s’observe même avec Google Book. Quand je fais la recherche d’un mot dans des textes anciens, les articles relevés par Google ne répondent pas toujours à ma requête.
      Cela dit, globalement les données sont certainement utilisables, par ex., pour indiquer, comme vous le faites, une tendance générale.

      Merci encore une fois de m’avoir fait découvrir cet outil.

  2. Ricoxy dit :

     
    A tout prendre, il vaut mieux « gravement » (malade, blessé, etc.) que « sévèrement » comme on l’entend et le voit de plus en plus souvent. Mais la question n’est pas là…
     

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s