Le Petit LAROUSSE vs le Petit ROBERT

QUI CROIRE?    Pierre ou Paul?

Pierre Larousse (1817-1875) / Paul Robert (1910/1980)

 

On a tous, un jour ou l’autre, consulté son dictionnaire. Certains plus que d’autres. C’est devenu un réflexe, presque conditionné (voir La langue et Pavlov). Combien de fois, à une question posée, ne nous a-t-on pas répondu : « Va voir dans ton dictionnaire. » Alors, en bons chiens de Pavlov, dès qu’une interrogation surgit, on s’y précipite. C’est là, à ne pas en douter, que se trouve la réponse! C’est du moins ce qu’on m’a appris.

Si je le consulte – il en est probablement de même pour vous – c’est que j’ai des doutes. Des doutes sur le sens que peut avoir un mot, sur la façon de l’écrire ou de le prononcer… Mais quel est ce dictionnaire que vous consultez, celui dont vous diriez qu’il est votre « dictionnaire d’usage »? N’en possédez-vous qu’un seul? Pourquoi celui-là et pas un autre? À quelle fréquence le renouvelez-vous?…

Si vous n’en possédez qu’un, ne rougissez pas. Vous faites partie de l’écrasante majorité. Pourquoi en effet se procurer deux ouvrages identiques? Les dictionnaires ne se veulent-ils pas tous le reflet de l’usage (1)? Cet usage peut certes changer avec le temps, mais il est le même pour tous à un moment donné (2).

Mais ces dictionnaires décrivent-ils vraiment le même usage? Cette question, je me la suis souvent posée. Sans chercher à y répondre. Puis, un jour, j’ai voulu savoir. Je me suis alors mis à comparer le contenu du NPR avec celui du Larousse, les deux qui trônent sur mon bureau. Voici donc quelques exemples de ce que j’ai trouvé. Vous comprendrez bientôt pourquoi, après cet exercice, je me suis posé la question en titre : Qui croire?

1-Pierre, qui inclut  dans sa nomenclature familiarisation, articulet, interchanger, leucopénique, zoothérapie, ou Paul, qui les ignore totalement? Comme si ces mots n’étaient pas d’usage courant!

2-Pierre, qui propose deux graphies : appui-tête et appuie-tête [avec les pluriels conséquents : appuis-tête et appuie-tête (invar.)], ou Paul qui n’en autorise qu’une : appuie-tête [pluriel : appuie-têtes]? (3)

 3-Pierre, qui liste soulignage et soulignement pour dire « Action de souligner; trait utilisé pour souligner » ou Paul, qui ne mentionne que soulignage, pourtant moins utilisé (4) que soulignement?

4-Pierre, qui présente les deux graphies admises (?) dans un certain ordre (i.e. pœcilotherme ou  poïkilotherme) ou Paul, qui choisit l’ordre inverse (i.e. poïkilotherme ou pœcilotherme)?

Selon NPR, si deux formes sont courantes (on trouve ou entre les deux formes), le lexicographe favorise la première. Le Larousse fait-il la même chose? Euh…

5-Pierre, qui considère que les deux graphies (ailloli ou aïoli) sont équivalentes, ou Paul, qui précise l’importance de leur usage en ajoutant var. (aïoli var. ailloli), la première forme étant la plus fréquente?

6- Pierre, qui dit de remue-méninges, équivalent français de brainstorming, qu’il n’est  guère utilisé que par plaisanterie, ou Paul, qui lui attribue une valeur plus contraignante, ce mot étant « recommandé par arrêté ministériel, en application des décrets relatifs à l’enrichissement de la langue française »?

7-Pierre, qui n’abuse pas de marques d’usage, ou Paul, qui ne s’en prive pas? Pierre, qui accueille à bras ouverts présentement et supposément ou Paul, qui donne le premier comme  vx ou région, et le second  comme région.; Pierre, qui donne faire accroire comme littéraire, ou Paul, qui le classe comme Vx, littér. ou région. (Canada)?

8-Pierre, qui construit le verbe ressortir avec les prépositions à/de, ou Paul, qui lui adjoint uniquement la préposition à?

9-Pierre, qui voit un nuance de sens entre continuer à et continuer de, ou Paul, qui n’en voit aucune?

10-Pierre, qui utilise chicoter pour signifier « crier, en parlant de la souris » ou Paul, qui ignore cette acception et ne voit dans ce verbe qu’un régionalisme familier, au sens de « Tracasser, inquiéter »?

11- Pierre, qui n’attribue à intriguer que le sens de « Exciter vivement la curiosité de quelqu’un : Il avait fini par m’intriguer avec ses cachotteries, ou Paul, qui lui attribue en plus le sens de « Mener une intrigue, recourir à l’intrigue »?

12-Pierre, pour qui intrigant ne signifie que « Qui recourt à l’intrigue pour arriver à ses fins », ou Paul, qui le présente en plus comme un régionalisme, au sens de « mystérieux, bizarre »? L’un comme l’autre ignorent l’une des acceptions qu’ils admettent pour le verbe intriguer!

13- Pierre, qui admet « partir À Londres »  – construction autrefois proscrite –, parce qu’elle est « devenue courante », ou Paul, qui la déclare « critiquée par les puristes »? (Qui sont ces derniers? En fait-il partie?)

14- Pierre, qui admet de plein droit le verbe rétorquer (sans aucun commentaire), ou Paul, qui le dit « critiqué par les puristes »?

15- Pierre, qui admet de plein droit être confronté à (une difficulté), ou Paul, qui mentionne qu’il s’agit d’un « emploi critiqué »? Critiqué par qui? À remarquer que, cette fois-ci, les « puristes » ne sont pas appelés à la barre! On se demande bien pourquoi.

16- Pierre, qui admet comme sujet du verbe questionner aussi bien une personne La police l’a questionné sur ses relations qu’une chose La situation de l’emploi nous questionne, ou Paul, qui n’admet, sans le dire formellement, qu’un seul sujet, une personne :  Questionner qqn sur qqch?

17- Pierre, qui définit hockey comme un terme générique : « sport d’équipe, pratiqué avec une crosse, et dont il existe deux variantes : le hockey sur gazon et le hockey sur glace », ou Paul, qui le définit, sans le dire, comme un spécifique : « Sport d’équipe, dont les règles rappellent celles du football, et qui consiste à faire passer une balle de cuir entre deux poteaux (buts), au moyen d’une crosse aplatie dans sa partie courbe »? De toute évidence, aucun Québécois ne jouerait au hockey!!

 18- Pierre, qui attribue à tantôt le sens de « Peu auparavant dans la journée » (Je suis venu tantôt) et celui de « Peu après dans la journée » (Je reviendrai tantôt) ou Paul, qui considère ces deux sens comme « Vx ou région. (Belgique, Luxembourg, Canada, Afrique noire » et réserve à ce mot, dans la langue actuelle, le sens de « cet après-midi »?

19- Pierre, qui admet les deux formes, cancérigène et cancérogène, tout en considérant le premier comme plus courant et le second, plus technique, ou Paul, qui présente cancérogène comme le terme faisant l’objet d’une « Recommandation officielle » (5)?

20- Pierre, qui admet continuer à/de comme un v. intransitif, ou Pierre, qui le donne comme transitif indirect?

21- Pierre, qui considère continuer de comme littéraire, ou Paul, qui ne lui attribue aucune marque d’usage?

22- Pierre, qui admet par contre au sens de au contraire, car cette locution est d’usage courant, ou Paul, qui la dit « parfois critiqué », sans que l’on sache par qui?

23- Pierre qui admet adjectiver et adjectiviser ou Paul qui , lui, n’admet que adjectiver?

 

Je vais m’arrêter ici. Je crois avoir prouvé mon point.

Qui croyez-vous? Je vous le demande. Celui qui fait votre affaire?…  Et si  c’est l’autre qui fait mon affaire… Qui a raison, vous ou moi? C’est le réviseur qui parle. Pourquoi consulter son dictionnaire si, en fin de compte, c’est l’utilisateur qui doit décider? Vous cherchez une réponse et c’est vous qui devez la fournir! Aberrant, vous ne trouvez pas?

À quand donc l’harmonisation des dictionnaires? On peut dire, sans crainte de se tromper, que ce n’est pas demain la veille. On s’est déjà intéressé à la question; on y a mis des efforts, on y a mis du temps. Mais le résultat ne fut pas à la hauteur des attentes. Voici le constat qu’en a fait Joseph Hanse, premier président du  Conseil international de la langue français (CILF), dans un ouvrage intitulé Pour l’harmonisation orthographique des dictionnaires (CILF, 1988, 130 pages; ISBN : 2-85319-200-8) :

 Le CILF [présidé par J. Hanse], fondé en 1967, a, dès 1968, accepté d’examiner, à la demande du Ministre français de l’Éducation, un projet de normalisation de l’orthographe. Ses conclusions, favorables à une rationalisation cohérente et modérée, n’ont donné lieu, après plusieurs années, qu’à de très partielles décisions de l’Académie française.

Cette expérience a montré que les conditions favorables à une réforme de l’orthographe sont loin d’êtres réunies, aussi bien chez les auteurs de projets, les responsables des dictionnaires, les autorités, académiques ou autres, que chez les écrivains et dans le grand public. Aussi, le CILF est-il résolu à ne plus prêter son concours, pour l’instant, à une réforme. C’est ce que j’ai déclaré à l’assemblée générale en 1980 […].  (p. 1) (c’est moi qui souligne)

Qui dois-je croire? Je me le demande encore et toujours.

 MAURICE ROULEAU

(1)  En théorie, ils devraient tous contenir la même information de base. Ils ne différent que sur certains points secondaires : présence de datations, citations, illustrations, locutions latines (pages roses), etc.

 (2) Cette distinction en fonction du temps porte, en linguistique, les noms de diachronie et synchronieDiachronie (dia-, élément grec signifiant à travers) fait référence aux « caractères des faits linguistiques considérés du point de vue de leur évolution à travers le temps ». Synchronie (syn-, élément grec signifiant avec) fait référence aux mêmes caractéristiques des faits linguistiques, mais à un moment donné de son évolution. On pourrait donc dire que la diachronie est une succession de synchronies.

(3)  La petite histoire de appui-tête réserve bien des surprises. Le Petit Larousse (1922) ne donne que appui-tête (des appuiS-tête). Le Petit Robert (de 1967 à 1992) donne appui-tête ou appuiE-tête (des appuiS-tête / des appuie-tête. En 1993, le Nouveau Petit Robert ne reconnaît qu’une graphie : appuiE-tête (appui-tête a été banni), mais admet deux formes plurielles : des appuie-tête ou des appuie-têteS. Puis, en 2010, il n’admet qu’un pluriel : des appuie-têteS. N’y a-t-il pas là de quoi perdre la tête? Ou une raison de ne plus considérer son dictionnaire comme la Bible?

 (4) Nombre d’occurrences selon Google (en date du 27 décembre 2013) :  soulignage  = 14 800 vs soulignement = 76 400!

(5) D’après le CILF,  cancérigène est préférable à cancérogène, mais les deux graphies sont acceptées. Le Petit Robert, qui en 1967 ne consignait que cancérigène, lui adjoignait, en 1977, une remarque : « cancérogène semble être plus fréquent que cancérigène ». Formulation qui tire sur l’impressionnisme linguistique. En 1993, il prend position : Recommandation officielle : cancérogène! Le Larousse, lui, place toujours les deux graphies sur un pied d’égalité. L’harmonisation en prend donc pour son rhume. Pour sa part, le Multi (Villers de, M.-É., Multidictionnaire de la langue française, Éditions Québec/Amérique, Montréal, 1997) nous dit que cancérigène est la graphie la plus usitée. Quiconque est familier avec les textes médicaux écrits au Québec ne peut qu’être en accord avec cette dernière affirmation, quoi qu’en dise le Nouveau Petit Robert.

Addendum : Spéculer, au sens de « Réfléchir sur une question, en faire un objet de réflexion, d’étude : Spéculer sur l’avenir de l’Union européenne » n’est pas reconnu par le NPR.

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6 commentaires pour Le Petit LAROUSSE vs le Petit ROBERT

  1. Anne dit :

    Très intéressant. Je dois avouer que j’ai tendance à faire appel à Pierre quand Paul ne fait pas mon affaire…
    Par ailleurs, une coquille s’est glissée dans la date de décès de Pierre (« 18750 »?) en haut de l’article.

  2. Patricia dit :

    Comparer les Larousse et Petit Robert, c’est comme comparer deux niveaux de langues. Je pense que le Larousse vise l’excellence et le Petit Robert veut toucher un public plus jeune et moins féru de langue française et qui souhaite arriver à une compréhension plus simple.

    Je préfère largement le Larousse en 6 volumes de 1978 (sic).
    Personnellement, j’utilise le Larousse encyclopédique, le Larousse de poche, le Petit Robert et le Grand Robert, ainsi que le Web, sites : Larousse, Linternaute, Wikipedia et quelques autres.

    Par rapport à ma lecture, je cherche essentiellement le sens qu’a voulu donner l’auteur du mot que je cherche à comprendre (en tenant compte du contexte de l’écrit).

    Pour les mots composés, n’y a-t-il pas une règle pour les accords ? Mots provenant d’un verbe, pas d’accord ; mots provenant d’un nom, accord ?
    Si j’écris : « un porte-monnaie » et « des porte-monnaie », cela ne signifie-t-il pas : des étuis qui porte de la monnaie ? d’où le singulier ?
    Si j’écris, à présent, « un porte-essuies » ou « des porte-essuies » cela ne signifie-il pas : un objet pour porter plusieurs essuies ou des objets pour porter plusieurs fois plusieurs essuies ? (encore que là, c’est discutable !)
    Et, si j’écris « un appui-tête » ou « des appui-têtes », cela ne signifie-il pas « un support sur lequel s’appuie la tête » ou « des supports sur lesquelles s’appuient des têtes ? ».
    Sachant que le mot « essuie » est admit comme nom commun avec un « e » au bout, mais qu’un appui ne prend pas de « e », il est donc invraisemblable d’écrire des « appuie-tête(s) ».
    Les conventions et les règles ne sont-elles pas là pour nous faciliter l’existence ?
    La concurrence que se font les dictionnaires entre eux ne devrait pas affecter la cohérence car ce serait la dérive certaine ! Il faut distinguer l’usage familier de l’usage facile et l’usage suivant un certain art de l’usage de la créativité pure sans cadre !

    Merci pour l’article.

  3. 20- Pierre, qui admet continuer à/de comme un v. intransitif, ou Pierre, qui le donne comme transitif indirect?
    Qui a raison ? Pierre ou Pierre ?

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