Stylist. comparée 9- Le mot, signe linguistique

 Qu’est-ce que le mot? / Qu’est-ce qu’un mot?

Faut-il voir une différence entre ces deux questions? Fort probablement que non. Mais j’ai de la difficulté à les dire équivalentes. Sans doute parce qu’elles sont juxtaposées. Ma réponse varierait selon le libellé de la question. Je m’explique.

  • Si vous me demandiez ce qu’est LE mot, je vous répondrais que c’est la matérialisation de l’idée que j’ai de quelque chose. C’est la face externe d’une infime partie de ma vie intérieure.
  • Si vous me demandiez ce qu’est UN mot, je vous dirais que c’est la plus petite suite de sons (ou de lettres, à l’écrit) à avoir un sens et une fonction dans une phrase donnée. Cette définition rejoint ce que les dictionnaires (1) en disent, sans toutefois en être une copie parfaite.

Ces deux définitions ne s’opposent pas, elles sont complémentaires. Elles ne diffèrent que par le point de vue adopté pour considérer la réalité dont il est question. Dans la première, je me situe au tout début de l’existence de cette réalité. Je dis ainsi sa raison même d’exister. Dans la seconde, je me situe plus tard dans son existence. Je dis la forme que prend la matérialisation de la pensée, forme qui fait l’objet d’un consensus parmi les utilisateurs, et son emploi en discours.

Le mot, signe linguistique

Voilà quelques années, j’apprends, par l’agence France-Presse, l’existence d’une  tribu, vivant  aux confins du Brésil, dans l’État amazonien de l’Acre, près de la frontière péruvienne.  Une photo prise d’un hélicoptère transportant des anthropologues de la FUNAI (2) nous montre des indigènes qui, se sentant menacés, se défendaient, contre cet « intrus », avec les moyens du bord : ils décochaient des flèches contre l’« énorme oiseau » dans l’espoir de le tuer ou à tout le moins de le faire fuir. Et ils ont réussi! L’hélicoptère s’est éloigné…

Comment ces indigènes s’y sont-ils pris par la suite pour parler entre eux de cet incident? Pour parler de cette énorme chose, qu’ils ont réussi à faire fuir et qui tantôt se déplaçait lentement au-dessus de leur tête, tantôt faisait du surplace (comme un colibri, oiseau qu’ils connaissaient sans doute, car il  se rencontre exclusivement en Amérique)? Euh…

Ils ont utilisé, à ne pas en douter, une périphrase, non pas par oubli du mot, car le mot pour le désigner n’existait pas dans leur langue. Pourquoi d’ailleurs aurait-il existé puisqu’ils venaient tout juste de voir cette chose pour la première fois? Cette périphrase finira certainement par se transformer en une formulation plus courte. Simple économie dans l’expression. Mais bien malin qui pourrait prévoir quelle forme prendra cette formulation. À la limite de l’économie se trouvera  un mot ou groupe de mots qu’aura inventés cette tribu pour désigner la chose que nous, nous avons convenu d’appeler « hélicoptère ».

Un mot ne voit le jour qu’en réponse à un besoin précis de communiquer, d’exprimer sa pensée et, surtout, d’un besoin qui se répète. Le mot est donc le reflet de la pensée, le serviteur de l’idée. Sans idée, point de mot. Mais l’idée, elle, peut exister sans mot; seulement elle reste dans l’esprit, à l’état subjectif, et ne fait point partie du langage. Le mot est donc la face externe de la pensée, le fruit de son extériorisation.

Qu’aura donc l’air ce mot que l’indigène (et non un comité de terminologie) créera pour désigner ce qu’il a combattu avec succès? Nul ne peut encore le dire. Chose certaine, ce mot sera très différent de « hélicoptère », car cet indigène ne connaît pas le grec! (3) Ce qu’on sait par contre c’est que ce mot se sera vu attribuer une valeur intellectuelle. Ce signe sonore rappellera, par suite d’une association régulière, l’image de l’objet en question. L’esprit gardera le souvenir constant de ce rapport et, quand viendra l’idée d’évoquer la chose, c’est ce mot  qui viendra à l’esprit. Il en sera de même quand l’interlocuteur entendra ce mot; ce dernier éveillera chez lui l’idée dont il est le signe extérieur. Et la communication sera établie.

Par cette anecdote, i.e. « petit fait curieux dont le récit peut éclairer le dessous des choses, la psychologie des hommes » (NPR dixit), je veux faire voir une facette du mot, celle de sa raison d’être. Un mot n’existe qu’en fonction de son besoin. – Si le besoin vient à disparaître, le mot disparaît lui aussi, il tombe en désuétude, il meurt.

Ce mot sera donc ce que la tribu aura convenu d’utiliser pour désigner cette chose.

Transportons-nous maintenant à l’autre bout du monde. De l’Amazonie, passons  à la Papouasie-Nouvelle Guinée. Donnez-vous la peine de regarder la vidéo que vous trouverez à l’adresse suivante (http://www.videoman.gr/7402). Vous serez témoin de la rencontre, inopinée ou pas, de deux cultures. Celle d’une tribu primitive, qui n’a jamais vu l’homme blanc, et celle d’Européens, qui ignoraient l’existence de cette peuplade ou cherchaient à en attester l’existence.

En visionnant ce court documentaire, vous vous demanderez peut-être, comme moi je l’ai fait, comment ces indigènes s’y sont pris, une fois l’équipe partie, pour parler entre eux de leur rencontre avec des gens à peau blanche, ayant en mains des objets inconnus d’eux (ex. des allumettes, un miroir, une enregistreuse, une caméra, un canif, une machette). Ils emploieront fort probablement les mots – ou une déformation de ces mots – que les Européens ont utilisés pour en parler, car dans leur langue ces mots n’existaient pas, la chose n’existant pas elle-même. Par exemple, est-ce que Dutilleux ou son équipe ont utilisé le mot machette ou coutelas? À moins que ce soit coupe-coupe? Je ne saurais dire.

Contrairement aux indigènes de l’Amazonie, ceux-ci n’auront pas à inventer un mot, car ce dernier leur aura été soufflé par les Européens. Il y a aura donc eu « emprunt ». Cette façon de procéder n’est pas réservée qu’aux indigènes qui entrent en contact avec le monde dit civilisé! Elle est courante en langue. À preuve, le mot anglais helicopter vient, nous dit le Merriam-Webster, du français hélicoptère (First Known Use: 1887). L’emprunt, c’est une autre façon d’augmenter son vocabulaire et, par le fait même, de faciliter la communication.

Ce qui m’intéresse au plus au point, à ce moment-ci de mon exposé, c’est la création du mot. La question que je me pose est la suivante : comment expliquer que l’anglais ait, par ex., créé sidewalk pour désigner le « chemin surélevé réservé à la circulation des piétons (sur les côtés d’une rue) » alors que le français, lui, a créé trottoir. Ces deux mots désignent pourtant la même réalité.

Caractéristiques du signe linguistique

Le mot qu’on crée est un signe. Un signe linguistique. Et pour que la communication se fasse bien, il faut qu’une union indissoluble soit établie entre le concept (i.e. ce que représente la chose dans l’esprit du sujet qui parle et de celui à qui l’on parle) et la forme linguistique, écrite ou parlée, utilisée dans les circonstances. La partie conceptuelle du signe (le contenu du signe) s’appelle signifié, sa composante linguistique (manifestation matérielle), signifiant.

Quelles sont donc les caractéristiques du signifiant, ou mot, en tant que signe linguistique? On lui en reconnaît généralement deux. Soit dit en passant, ce qu’on dira ici du substantif peut s’appliquer à d’autres sortes de mots.

1-   À l’origine, tout substantif désigne un objet par une qualité particulière, qui le caractérise, mais qui ne lui est pas spécifique.

Prenons, comme exemple de signifié, « objet flottant servant à la navigation ». Quel est le signifiant correspondant? Autrement dit, quel mot a-t-on créé pour désigner un tel objet? Tout dépend du point de vue du créateur du mot. Par analogie de forme avec un grand vase, il a créé VAISSEAU; par allusion au fait qu’il est bâti par l’homme, il a créé BÂTIMENT; par référence au fait qu’il flotte sur l’eau (latin natare = flotter), ce fut NAVIRE. On voit que le mot créé fait référence à l’une quelconque des caractéristiques de l’objet en question. Et à une seule.

               Cette qualité particulière qui sert à dénommer l’objet est appelé déterminant  (parce qu’elle le détermine et le fait connaître par un caractère spécial). Exemple : dans « la capitale du pays », capitale est le déterminant, le mot qui caractérise un déterminé, à savoir ville ou lettre, ici sous-entendus. Il est dit déterminant, parce qu’il signifie : Qui est le plus important, le premier par l’importance.  La (ville) capitale d’un pays, est la ville la plus importante, car s’y trouve le siège du gouvernement. La (lettre) capitale est celle qui est la plus apparente, celle que l’on trouve en début de phrase, d’un nom propre. Le déterminé (ville ou lettre) n’est pas à proprement parler sous-entendu. Il est en fait disparu. L’adjectif, ou déterminant, est devenu substantif. Et le fait que cet adjectif substantivé en soit venu à désigner deux réalités différentes, qu’il ait acquis deux acceptions, c’est la base même de la polysémie. Il y a donc dans la polysémie une économie de mots. On laisse à son interlocuteur le soin de choisir, grâce au contexte, le sens à donner au mot utilisé. Ce faisant, il oublie toutes les autres acceptions possibles de ce mot.   

Le choix d’un déterminant est le premier acte que pose l’esprit quand vient le temps de dénommer un objet; il y voit une qualité et s’en sert pour en faire le nom de l’objet.

2-   Cette qualité n’est ni essentielle ni dénominative, car le nom n’a pas pour fonction de définir la chose, mais seulement d’en éveiller l’image.

En  voici quelques exemples. Étymologiquement parlant, cahier désigne un groupe de quatre feuilles; drapeau, une pièce de drap; chapelle, le lieu où l’on garde la chape de saint Martin; lunette, une petite lune; soldat, un homme qui reçoit sa solde.

Aucune des qualités retenues par l’esprit pour désigner ces réalités ne fait référence à un trait essentiel. Ces mots ne font qu’évoquer l’image de ce qu’ils désignent : à savoir un ensemble de feuilles pour écrire, l’emblème d’une nation, un lieu consacré au culte, un instrument d’optique, un militaire.

Ces quelques exemples illustrent bien ce que disait Darmesteter (La vie des mots, p. 43) : « Dans toute langue, tout nom dont on trouve l’étymologie se  ramène invariablement à un qualificatif, et la recherche étymologique […] consiste précisément à reconnaître les qualificatifs qui se cachent derrière les noms. »

Dans le prochain billet, nous examinerons les particularités de la caractéristique retenue, celle qui est à l’origine du mot créé.

 MAURICE  ROULEAU

 (1)  Élément de la langue composé d’un ou de plusieurs phonèmes, susceptible d’une transcription écrite individualisée et participant au fonctionnement syntacticosémantique d’un énoncé (Lar. en ligne); Élément de la langue constitué d’un ou de plusieurs phonèmes et susceptible d’une transcription graphique comprise entre deux blancs (Petit Lar. 2000); Chacun des sons ou groupe de sons correspondant à un sens, entre lesquels se distribue le langage  (NPR).

(2) La Fundacão Nacional do ĺndio (acronyme : FUNAI) est un organisme brésilien qui a pour mission, entre autres, de protéger les intérêts et la culture des communautés indigènes du pays. La FUNAI connaît l’existence de cette tribu depuis 20 ans, mais s’abstient de tout contact direct avec ses membres – elle ne connaît donc rien de leur langue, de leur culture –, car elle veut les protéger. C’est sa raison d’être. Si la FUNAI se décide aujourd’hui à en révéler l’existence,  c’est qu’elle veut informer le monde des dangers imminents que courent ces indigènes : voir leur territoire envahi par les  coupeurs illégaux de bois, les chercheurs d’or ou encore les cultivateurs de coca péruviens.

(3)  Hélicoptère vient du grec helix, helikos « spirale » et –ptère « plume d’aile ». 

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