Formation des adverbes

Une règle « générale »! Vraiment?

 

                Pas encore les adverbes, direz-vous. Eh bien, oui! Je me sens presque obligé d’y revenir. J’aurais, d’après certains, trop souvent remis en cause la règle générale. Je n’aurais pas dû braquer les projecteurs uniquement sur les nombreuses exceptions qu’elle souffre. D’autres n’y voient rien de mal. Pour eux, « l’exception confirme la règle »!

Si j’ai tellement insisté sur les exceptions, c’est qu’à mes yeux leur nombre dépasse l’entendement. Comment concilier le caractère général de la règle avec un aussi grand nombre d’exceptions? En faut-il vraiment autant pour « confirmer la règle »? Assurément pas. Ne serait-il pas possible de formuler différemment la règle pour que le nombre d’exceptions cesse d’être aussi imposant? Et, du même coup, qu’elle soit plus facile à apprendre et moins susceptible d’être enfreinte? Voyons voir!

Grammaticalement parlant, la règle générale est fort simple : « L’adverbe s’obtient en ajoutant le suffixe –ment au féminin de l’adjectif : Grand, grandement; beau, bellement; vif, vivement; doux, doucement; sot, sottement. » (Bon Usage, # 2026, 1980)

Grevisse ne fait, en cela, que reprendre ce que Littré disait, en 1872-77, à l’article –ment :

Comme mens est du féminin, l’adjectif combiné avec lui pour faire l’adverbe a été mis au féminin : saintement, bonnement.

Est-ce vraiment l’explication? Disons qu’elle ne me convainc pas.

Cette idée ne date pas du XIXe siècle. En fait, Littré et, après lui, Grevisse mettent leurs pas dans ceux de Vaugelas. En effet, ce dernier écrit en 1647 :

Par tout ce discours, il se voit que tous les adverbes terminés en ment, se forment des adjectifs féminins, comme j’ai dit et non pas des masculins, comme quelques-uns de nos grammairiens ont crû et publié dans leurs grammaires. (c’est moi qui souligne) 

Vaugelas serait donc le seul à détenir la vérité! Ceux qui ne sont pas de son avis ont tort. Le recours au féminin semble si évident qu’il est impensable qu’on puisse prétendre le contraire. Mais comment les autres, les grammairiens fautifs s’entend, en sont-ils venus à penser ainsi? Se sont-ils contentés d’affirmer – ce que font les régents –  ou ont-ils expliqué leur choix? Difficile à dire, car Vaugelas ne fournit aucun nom. Son intervention vise uniquement à remettre les pendules à l’heure. À son heure à lui!

On aurait pu penser qu’après cette mise au point, faite sur un ton on ne peut plus péremptoire, tous auraient emboîté le pas. Mais tel n’est pas le cas. J’irais jusqu’ à dire que c’est loin d’être le cas. Du moins, si l’on se fie à ce que Girault-Duvivier écrit, en 1822, dans sa Grammaire des grammaires (5e éd., Tome 2, p. 829) :

Remarque : Quelques grammairiens, tels que Régnier Desmarais et Restaut, prétendent que c’est sur le féminin de l’adjectif terminé par une simple voyelle que doit se former l’adverbe; d’autres sont d’avis que c’est sur le masculin : cette dernière option, qui est la plus générale, est fondée sur ce que l’e muet du féminin, se trouvant précédé d’une voyelle et ayant un son muet et nul, ne pourrait avoir dans l’adverbe qu’un son pénible et difficile : qu’on en fasse l’essai sur quelques adjectifs, tels que poli, vrai, ingénu, assidu, et l’on verra le mauvais effet que produirait l’e muet   du féminin entre la voyelle dont il se trouverait précédé [le e ne serait muet qu’en fin de mot; partout ailleurs il devrait être prononcé], et la finale ment : poli, polie, poliement, vrai, vraie, vraiement. […] (source)

D’après lui, l’idée « qui est la plus générale » – il faut le croire sur parole, car il ne cite aucun nom – serait que l’adverbe se forme sur le masculin et non sur le féminin de l’adjectif. Mais quand vient le temps de formuler la règle de formation des adverbes, il ne se compromet pas. Il dit tout simplement que :  

La formation de ces adverbes se fait pas la simple addition de ment aux adjectifs, avec quelques différences pourtant, suivant la différente terminaison des adjectifs.

Cette idée de « quelques différences », on la retrouve déjà, en 1707, sous la plume de l’abbé François-Séraphin Régnier Desmarais, secrétaire perpétuel de l’Académie française, dans son Traité de la grammaire françoise  :

Cette formation des adverbes en ment, se fait par la simple addition de cette terminaison aux adjectifs avec quelques légères différences pourtant, à l’égard des adjectifs d’une certaine terminaison […]   (p. 532)

Après cet énoncé sans précision sur le genre de l’adjectif, il entreprend un long développement pour nous faire voir les « quelques légères différences » qu’il relève. Il lui faut quand même trois pages pour nous présenter ces quelques cas particuliers! Puis il conclut :

Quoi qu’il en soit, il ne laisse pas d’être vrai que, généralement parlant, les adverbes en ment se forment du féminin des adjectifs d’où ils dérivent.    ( p. 535)

Autrement dit, peu importe ce que l’on pourra en dire, ou peu importe le nombre d’exceptions, c’est sur le féminin de l’adjectif que se forme l’adverbe en ment. Qu’on se le tienne pour dit! Généralement parlant, cela va sans dire! Le Secrétaire perpétuel a parlé. Il ne nous reste plus qu’à nous soumettre et à répandre la bonne parole…

Vous aurez sans doute remarqué l’emploi du généralement parlant. Mais à côté de ce « généralement », on note l’emploi de « quelques différences », aussi bien chez Régnier Desmarais que chez Girault-Duvivier. Ces deux adjectifs, général et quelques, ne sont pas sans éveiller chez le lecteur l’idée de nombre. Généralement signifie: « Dans l’ensemble ou la grande majorité des individus » (NPR); « Dans la plupart des cas, à quelques exceptions près » (Lar.). Quant à quelques, il signifie: « Cour. Un petit nombre, un certain nombre de… » (NPR); « Marque une petite quantité » (Lar.). La règle nous dit, si on la paraphrase, que, dans la grande majorité des cas, l’adverbe se forme sur le féminin de l’adjectif. À quelques exceptions près!  Mais…

Mais, là où j’ai quelques difficultés, c’est quand vient le temps d’établir une adéquation entre « quelques exceptions près » et les 155 cas dont il a été question dans mes billets intitulés Adverbes en –ment (1, 2 et 3). J’en entends déjà certains dire que 155 sur un grand total de 1264, cela ne représente, tout compte fait, que 12 % ! Il n’y a pas de quoi en faire un drame. Soit. Mais est-il pour autant correct de conclure que tous les autres adverbes (soit 88 %) sont construits sur le féminin? On ne le dit pas carrément, mais c’est la conclusion qu’implicitement on nous force à tirer – et surtout à ne pas contester. Mais si l’on y regarde de plus près, cette conclusion tient difficilement la route. Je m’explique.

Voici deux phrases qui respectent en tous points les exigences de la langue :

  • L’épigramme de Marot est facile à mémoriser.
  • L’épigramme d’agneau est facile à apprêter.

Ces deux phrases pourraient être reformulées de la façon suivante :

  • L’épigramme de Marot est facilement mémorisable.
  • L’épigramme d’agneau est facilement apprêtable.  

Selon la règle, facilement est formé sur le féminin de l’adjectif. C’est donc dire que facile, qui lui a donné naissance dans ces deux cas, est féminin. Le corollaire obligé : le sujet, épigramme, est féminin. Personne n’oserait prétendre qu’un sujet masculin appelle un attribut féminin? Personne, sauf peut-être ceux qui se rappellent la règle d’accord du participe passé ou de l’attribut avec le mot gens (« les vieilles gens sont bons! »). Passons.

               Vous n’êtes donc pas de ceux qui accepteraient de dire la table est petit ou le banc est grande. Mais que faites-vous quand vous prétendez que facile, qui donne naissance à facilement, est féminin? Vous faites ce que vous prétendez ne jamais faire. Je m’explique. Dans les faits, de quel genre est épigramme? Il est féminin quand il désigne un petit poème satirique. Donc, dans facile à mémoriser, l’attribut ne peut être que féminin – et c’est lui qui donne naissance à facilement. La règle est sauve. Pour qu’il en soit de même dans facile à apprêter, il faut que épigramme soit, là aussi, féminin. OR… quand ce terme désigne de petites tranches minces de poitrine, à manger grillées ou sautées (NPR dixit), il est masculin. L’adjectif attribut ne peut donc être que masculin. À moins que vous aimiez vous faire dire que vous raisonnez tout croche! Pourtant ce facile, masculin, donne, lui aussi, naissance à facilement. Oh là là! Vous voilà dans de beaux draps!

Alors, crier sur tous les toits que facilement vient du féminin de facile auquel on a ajouté le suffixe –ment choque mon entendement. Facile n’a pas de genre, c’est un adjectif é-pi-cè-ne, i.e. dont la forme ne varie pas selon le genre. M’obliger à croire que c’est sur le féminin de l’adjectif que facilement est formé, c’est, comme on dit chez nous, me tordre le bras (ou, pour les Français, me forcer la main). Et je tolère mal la douleur…

Logiquement, il est impossible de dire que facilement est formé sur le féminin de l’adjectif, car son genre dépend du substantif auquel il est associé. Alors, de combien d’autres adverbes pourrait-on en dire autant? Pour pouvoir répondre correctement à cette question, il faudrait savoir combien d’adverbes proviennent d’adjectifs épicènes, i.e. d’adjectifs qui, hors contexte, n’ont pas de genre.

Cette information ne se trouve évidemment nulle part. Comme il n’est pas dans mes habitudes d’argumenter en me basant sur des impressions, j’ai voulu avoir en main des valeurs précises. Je m’y suis donc mis. Et voici les résultats obtenus.

Sur les 1264 adverbes en –ment retenus par le NPR dans sa nomenclature, 732 sont construits sur un adjectif épicène (soit 58 %). Il ne faut pas être fort en calcul pour se rendre compte que la règle générale ne s’applique qu’à 42 % d’entre eux. Autrement dit, à la minorité! De ce nombre, il faut soustraire les 155 exceptions dont nous avons parlé précédemment. Il n’y en a donc réellement que 375 qui respectent FORMELLEMENT la règle. Si l’on tient compte en plus des 7 adverbes construits sur des féminins qui n’existent plus (voir), le nombre baisse à 368. Une règle générale qui ne s’applique qu’à 30 % des cas (368 sur 1264)! Mais c’est du délire!

Les grammairiens se seraient-ils exprimés différemment s’ils avaient eu ces chiffres en main. Qui sait? Il aurait d’abord fallu qu’il se posent la question. Mais ils ne se la posent pas, car l’évidence saute aux yeux! Faire ces calculs aurait donc été une perte de temps. Mais cette évidence tient à quoi? À la prémisse (énoncé qui n’a pas à être démontré) que tout adjectif épicène est féminin. Or il ne l’est pas, par définition même. Pourquoi les 732 adjectifs épicènes devraient-ils être comptabilisés par les partisans du féminin et non par ceux du masculin? En français, le masculin ne l’emporte-t-il pas sur le féminin? Vaugelas, en 1647, disait déjà « que le genre masculin étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble ». Euh… Dans ce cas, Girault-Duvivier n’avait peut-être pas tort de dire que « c’est sur le masculin » que se forme l’adverbe. Mais, à bien y penser, les deux ont recours à un raisonnement biaisé : ces adjectifs, hors contexte, ne sont pas plus féminins que masculins. Ils sont é-pi-cè-nes!

Maintenant que j’ai sous la main des informations chiffrées, je suis encore moins enclin à endosser ce que les grammairiens proclament. Faut-il, sous prétexte qu’il n’y a aucune autre formulation, admettre la règle générale actuellement professée? Moi, je n’y arrive pas. A-t-on seulement tenté de la reformuler? Euh… Ceux qui ont osé dire que c’est sur le masculin de l’adjectif que se forme l’adverbe se sont fait rabrouer…, par Vaugelas pour commencer.

Il est certain qu’aucune reformulation de cette règle ne pourrait tenir compte de toutes les exceptions relevées. Mais il y a sans doute moyen d’en réduire le nombre et, du même coup, simplifier la vie à celui qui veut apprendre le français. Il y aurait peut-être même lieu, dans la foulée, de « rectifier certaines orthographes ». Ne pourrait-on pas, par exemple, formuler cette règle en fonction de la dernière lettre de l’adjectif auquel on ajoutera le suffixe –ment? Voyons voir!

–      Tout adjectif qui se termine par une voyelle, quelle qu’elle soit, devient adverbe par simple ajout de –ment.

Ainsi disparaissent toutes les exceptions où l’adjectif d’origine a perdu sa féminité (ex. infiniment, joliment,  absolument, résolument, censément.) Pour ce qui est de ceux qui se terminent par un e, la question du genre ne se pose même pas, car leur terminaison est la même au masculin et au féminin.

–      Quant à l’adjectif se terminant par une consonne (ex. abstrait, actif, long, vaniteux), l’euphonie exige que l’adverbe se fasse par ajout de –ment au féminin de l’adjectif en question.

Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que l’euphonie est appelée en renfort. G. Duhamel, de l’Académie française, dans son Discours aux nuages (1930, p. 37), disait :

C’est que la langue française est fort exigeante en matière d’euphonie. Pour satisfaire à la musique, elle enfreint des règles, altère des mots, ajoute des lettres.

Ainsi formulée, la règle générale serait beaucoup plus facile à appliquer. Les exceptions disparaîtraient comme par enchantement. Pas toutes, évidemment, il faut en laisser quelques-unes pour que « l’exception confirme la règle »!

N’étant pas un grammairien patenté, je ne me fais aucune illusion sur le devenir de ce libellé. Il faudra donc vivre avec ce que l’histoire – ou les régents – nous ont légué, ou imposé. Il n’en demeure pas moins que la règle actuelle, assortie d’autant d’exceptions, ne mérite pas d’être dite « générale ». Quoi qu’en disent les grammairiens!

MAURICE ROULEAU

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