Stylist. comparée 10 – Particularités du signe linguistique

Particularités de la caractéristique retenue

               Dans un précédent billetnous avons vu que, derrière un mot, se cache la caractéristique que le locuteur a retenue pour évoquer l’image de la chose dont il parle. Dans le présent billet, nous nous attarderons sur les particularités de cette caractéristique, considérées soit isolément (dans une langue donnée), soit comparativement (entre des langues).

A-               Cette caractéristique a, très souvent, réussi à se faire oublier. Les mots dont il a été question à la fin du précédent billet l’illustrent bien. Plus personne ne sait d’où vient les mots cahier, drapeau, soldat, lunette(s), etc.

Qui, parmi les jeunes et même les moins jeunes, sait qu’autrefois confiture, qui vient du latin confectum (supin du verbe conficere), désignait « toute préparation »? Que  ferret, l’embout de plastique fixé aux extrémités des lacets, doit son nom au fait qu’il était initialement en fer? Que paludier est de même origine que paludisme (du latin palus, udis, « marais »), le premier désignant l’ouvrier qui travaille aux marais salants; le second, une maladie des régions chaudes et humides, appelée parfois « fièvre des marais »?

Ces quelques exemples choisis parmi tant d’autres montrent de façon probante que le substantif ne sert qu’à éveiller l’image de la chose et non à la définir. Ce phénomène n’est pas particulier au français, comme nous allons indirectement le constater.

B-               La qualité retenue pour dénommer la chose n’est pas nécessairement la même d’une langue à l’autre, bien qu’à l’occasion, elle puisse l’être. Prenons comme exemple le terme déjeuner (le nom vient du verbe).

  •  Étymologiquement, ce mot, composé des éléments des- (qui indique une action contraire), et jeûner (se priver de nourriture), signifie « rompre le jeûne », i.e. manger après une période d’abstinence. C’est précisément ce que l’on fait, le matin, après s’être privé de nourriture pendant une douzaine d’heures. 

Les musulmans, durant le ramadan, se privent de nourriture de l’aube au coucher du soleil. Mais le repas qu’ils prennent en fin de journée n’est pas un déjeuner, même si la période d’abstinence est, elle aussi, d’une douzaine d’heures. Autrement dit, le déjeuner est le premier repas de la journée, celui qui brise le jeûne de la nuit.

  • En espagnol, il n’en est pas autrement. Prendre le premier repas de la journée se dit desayunar. Ce mot est formé du préfixe des- et du verbe ayunar (jeûner). Le substantif est desayuno.

Que le français et l’espagnol aient recours à la même caractéristique pourrait peut-être s’expliquer par le fait que ces deux langues sont de la même famille indo-européenne, l’italique. Est-ce à dire que, dans des langues issues d’une famille indo-européenne autre que l’italique,  le mot choisi ferait appel à une caractéristique différente  de celle qu’ont retenue le français et l’espagnol? Hypothèse intéressante, qui toutefois demande à être vérifiée. Si tel est le cas, je peux déjà vous citer une exception. L’exception ne confirme-t-elle pas la règle? direz-vous. Il ne faut pas être trop vite sur la gâchette. Comme je me plaisais à répéter à mes étudiants : une occurrence ne fait pas loi. Et quelle est donc cette exception? Réponse : les termes qui, en anglais et en allemand, deux langues germaniques, désignent le premier repas de la journée.

  • L’anglais en créant breakfast (nom et verbe) a retenu la même caractéristique que le français et l’espagnol : break (rompre) et fast (jeûne); et la période d’abstinence, même si elle est sous-entendue, est spécifiquement celle de la nuit, car ce terme est défini, par le Merriam-Webster, comme the first meal of the day.
  • En allemand, le mot désignant ce repas est frühstück, et le verbe correspondant est frühstücken, de früh (tôt le matin) et stück (morceau). Dans frühstück, il n’y a aucune référence au fait de « rompre le jeûne », qui est à l’origine du mot anglais breakfast. L’allemand et l’anglais, bien que toutes deux issues du germanique, ne font pas appel à la même caractéristique.

La caractéristique retenue n’est donc pas spécifique de la famille indo-européenne à laquelle appartiennent les langues considérées.

Prenons un autre exemple : oiseau-mouche.

Le locuteur français a clairement été impressionné par la petitesse de cet oiseau. Pour en rendre compte, il a choisi d’ajouter mouche à oiseau. Et le tour a été joué. Tous comprenaient alors de quel oiseau il s’agissait. Le nom remplissait parfaitement sa fonction : évoquer l’objet et non le définir. Colibri ne peut ici être pris en considération, car c’est un emprunt et non une création (étym. 1640 ◊ probablement mot taïno, NPR dixit).

Le locuteur espagnol a, lui aussi, été attiré par la petitesse de cet oiseau. Son nom pájaro mosca signifie littéralement oiseau mouche. La similitude du point de comparaison, i.e. la mouche, me paraît toutefois suspecte. Je me demande, à tort ou à raison, si ce mot n’est pas une traduction littérale, un calque, du mot français (1).

Le locuteur anglais n’était pas aveugle, il était en mesure, comme le francophone, de constater que cet oiseau était plus petit que tous les autres, mais ce n’est pas sa petitesse qui l’a impressionné. C’est le bruit qu’il fait en volant : humming (making a low continuous sound) + bird  = a humming bird.  Ces deux éléments  ont par la suite été soudés pour former le substantif que l’on connaît. D’où l’actuel hummingbird.

Le locuteur allemand semble s’être contenté d’un emprunt, car le seul terme que donnent les dictionnaires français-allemand est Kolibri.

Ici encore, l’anglais et l’allemand, deux langues germaniques, ont emprunté des chemins différents pour dénommer cet oiseau. Le français et l’espagnol, deux langues italiques, ont fait appel à la même caractéristique : la petitesse de l’oiseau.  Et ce, même si le francophone et l’hispanophone l’entendaient bourdonner.

C-                La qualité retenue pour dénommer une chose varie non seulement en fonction de la langue, comme nous venons de le voir, mais aussi en fonction du pays où se parle une même langue.

               Pájaro mosca n’est pas le seul mot espagnol utilisé pour désigner l’oiseau-mouche. Parmi les synonymes connus (2), j’en retiens trois : pájaro picaflor (ou picaflor), chupaflor et chupamirto.

Chacun d’eux fait appel à une caractéristique différente : picaflor (qui picore dans les fleurs); chupaflor (qui suce le nectar des fleurs) et chupamirto (qui suce le nectar des fleurs des myrtes. C’est donc dire qu’à l’intérieur d’une même communauté linguistique, la caractéristique retenue pour désigner une réalité peut varier. Et cette différence d’emploi peut avoir une composante géographique. Par ex. chupamirto serait, semble-t-il, surtout utilisé dans les Caraïbes et au Mexique.

                    Dans le prochain billet, nous allons voir comment on peut, en comparant deux lexiques (français et anglais), entrevoir – nous ne nous y attarderons que plus tard – la différence de fonctionnement de l’intellect (i.e. l’esprit dans son fonctionnement intellectuel) du francophone comparativement à celui de l’anglophone.

MAURICE ROULEAU

(1)   Ce phénomène se rencontre en français. Par ex. gratte-ciel  est la traduction de skyscraper; lune de miel celle de honeymoon. Selon le Merriam-Webster, la caractéristique retenue est le fait que « the first month of marriage is the sweetest », d’où honeymoon.

(2)  Synonymes de pájaro picaflor : colibrípicaflorchupaflorchupamirtos, gorriónzumbador,

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2 commentaires pour Stylist. comparée 10 – Particularités du signe linguistique

  1. Rozé Christian dit :

    Être trop vite… trop rapide me semble plus correct.
    (En passant : il faut une espace insécable avant les points d’exclamation, d’interrogation en français.)
    Merci pour vos billets

    • rouleaum dit :

      Quand vous dites « trop rapide me semble plus correct », vous m’indiquez, à mots couverts, que c’est la tournure que vous, vous utilisez couramment. C’est précisément pour la même raison que moi, j’écris « trop vite sur la gâchette ». « Trop rapide sur la gâchette » ne me serait jamais venu à l’esprit. Question d’habitude. Peut-être devrais-je revoir ma façon de dire.

      Selon vous, « il faut une espace insécable avant les points d’exclamation, d’interrogation en français ». Encore là, il s’agit d’une question d’habitude. La norme typographique veut que le point d’interrogation et le point d’exclamation soient précédés d’une espace FINE. Cette norme s’est vue bousculée quand l’ordinateur est arrivé. Il n’était pas possible de laisser une espace fine (i.e. le quart du cadratin). Il a donc fallu choisir.

      Le choix qui a été fait n’a pas été le même des deux côtés de l’Atlantique.

      En Europe, on a décidé de remplacer l’espace fine par une espace normale. On a donc allongé cette espace.
      Au Québec, l’Office de la langue française a décidé non pas de l’allonger, mais de la supprimer. Sauf évidemment, si son logiciel permet de faire une telle espace. (Voir http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?t1=1&id=2039)
      C’est pourquoi vous ne verrez jamais, dans mes textes, d’espace avant le point d’interrogation ou le point d’exclamation. Sauf par inadvertance.

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