Stylist. comparée 11– Mots images / Mots signes


Le verre est-il 

À MOITIÉ VIDE ou À MOITIÉ PLEIN?

 

Dans son Essai de grammaire psychologique du français moderne (2e éd., PUF, Paris, 1950), Galichet écrit :

Certains groupes sociaux [ou linguistiques] n’ont pas du monde une vue aussi achevée que d’autres (1); ou bien ils le voient sous des points de vue qui correspondent à leur psychologie, à leur mentalité particulière; ou bien encore leurs habitudes les conduisent à utiliser certaines valeurs de préférence à d’autres. Il en résulte des différences parfois importantes entre les systèmes grammaticaux; de là vient la diversité et l’originalité des langues.

En 1963, George Mounin tient essentiellement le même propos, mais il le formule d’une façon lapidaire : « Une langue nous oblige à voir le monde d’une certaine manière… » [Les problèmes théoriques de la traduction, 1963, 4e de couverture]

Si deux personnes parlant une même langue utilisent des mots différents pour décrire une même réalité – ce que le titre de ce billet montre très clairement–, c’est que chaque locuteur la voit avec ses propres yeux, avec sa propre psychologie; et les mots pour en parler – matérialiser de sa pensée – sont à l’avenant.

Ce qui s’observe chez deux individus parlant une même langue peut, à ne pas en douter, s’observer également quand les individus parlent deux langues différentes. Voyons ce qu’il en est entre l’anglais et le français, les deux langues qui m’intéressent  tout particulièrement ici.

  1. Alehouse : taverne
  2. Armband : brassard
  3. Bagpipe : cornemuse     
  4. Baseboard : plinthe
  5. Blood sausage : boudin noir
  6. Blowpipe : sarbacane, chalumeau, canne
  7. Body building : culturisme
  8. Cable car : téléphérique, funiculaire
  9. Catnap : (petit) somme                
  10. Catwalk : passerelle
  11. Change room : vestiaire
  12. Church yard : cimetière
  13. Crossbow : arbalète
  14. Cue ball : blanche (billard)           
  15. Dogeared : corné            
  16. Doorbell : sonnette
  17. Double boiler : bain-marie
  18. Dress rehearsal : générale
  19. Drop shot : amorti
  20. Dust cover : jaquette (livre)
  21. Eggplant : aubergine      
  22. Eggwash : dorure           
  23. Field mouse : mulot        
  24. Firefly : luciole
  25. Foot patrol : service d’accompagnement
  26. Free running (salt) : toujours sec
  27. Ghostwriter : nègre
  28. Greenhouse : serre
  29. Ground waters : nappes phréatiques
  30. Half-mast (at) : en berne
  31. Handkerchief : mouchoir
  32. Hit-and-run : délit de fuite
  33. Horseback riding : équitation
  34. Hourglass : sablier
  35. Jailbird : prisonnier, récidiviste
  36. Jawbreaker : bonbon dur
  37. Knee cap : rotule            
  38. Large-handed : généreux
  39. Look-out : belvédère
  40. Mammoth task : tâche gigantesque
  41. Melon baller : parisienne             
  42. Merry-go-round : caroussel
  43. Mixed vegetables : macédoine
  44. Mother-in-law : belle-mère
  45. Newspaper : journal
  46. Occupational therapy : ergothérapie
  47. Overhead projector : rétroprojecteur
  48. Oyster (muscle chez l’oiseau): sot-l’y-laisse
  49. Pacifier : tétine, suce, sucette
  50. Paperboy : camelot
  51. Piggybank : tire-lire
  52. Ring finger : annulaire
  53. Shaving brush : blaireau
  54. Shoestring potatoes : juliennes
  55. Shoestring : lacet
  56. Shorthand : sténographie
  57. Short-sighted : myope
  58. Sidewalk : trottoir          
  59. Skin-deep : superficiel
  60. Spending money : argent de poche
  61. Sunflower : tournesol, hélianthe
  62. Sunny-side-up (egg) : œuf sur le plat
  63. Tee shot : coup de départ (golf)
  64. Time zone : fuseau horaire
  65. Tuning fork : diapason
  66. Upstream : amont
  67. Wingspan : envergure

               Cette liste, je l’ai délibérément voulue longue pour vous convaincre que le phénomène n’est pas exceptionnel. Elle permet à quiconque l’examine attentivement de dégager une constante : comparé au terme français, le terme anglais est parlant, descriptif. Vous dites le mot anglais; vous voyez la chose. Vous dites le mot français; vous ne voyez rien. Il n’est pas imagé; il est abstrait.

Comment un anglophone peut-il savoir :

  • que « poulet fermier » désigne un poulet élevé en liberté, que lui appelle free-range poultry?
  • que « daltonisme » désigne une incapacité de percevoir certaines couleurs, qui, dans sa langue, se dit color blindness?
  • que « méduse » désigne un animal marin à l’apparence gélatineuse, connu de lui sous le nom de jelly-fish?
  • que « vergetures » désigne de petites raies dues à la distension des fibres élastiques de la peau, alors que pour lui ce sont des stretch marks?
  • que « comédon » désigne un petit amas de matière sébacée à l’extrémité noirâtre, qui bouche un pore de la peau, que lui appelle blackhead?
  • que « espadon » désigne un grand poisson dont la mâchoire supérieure se prolonge en forme d’épée, lui qui le  connaît sous le nom de swordfish?

Comment un francophone peut-il savoir :

  • que « fermier » mis en apposition à « poulet » ne désigne plus une personne qui est propriétaire ou qui travaille sur une ferme?
  • que Dalton souffrait d’une incapacité à percevoir certaines couleurs?
  • que Méduse, l’une des trois Gorgones, est représentée avec, dans sa chevelure, des serpents qui rappellent les tentacules de l’invertébré marin qui porte son nom?
  • que les dictionnaires actuels ne donnent plus l’acception « marques laissées sur la peau par un coup de verge », ce qui lui permettrait d’associer sans problème  « verge » à « vergetures »?
  • qu’une explication scientifique erronée est à l’origine du mot « comédon » (du latin comedo, onis « mangeur »), qui voulait que ces cylindres de matière sébacée soient des vers qui mangent la peau?

Il n’a d’autres choix que de mémoriser ces mots et leurs acceptions. Cela est d’autant plus vrai que l’étude du grec et du latin a perdu du terrain depuis quelques décennies.

Mots images / Mots signes

Plan du réel / Plan de l’entendement

On peut donc dire, avec Vinay & Darbelnet (V&D), que la représentation linguistique d’une quelconque réalité peut se faire soit à l’aide de mots images, soit à l’aide de mots signes. L’anglais et le français voient la même réalité, mais avec des lunettes différentes. Ils voient la même chose, mais ne disent pas la même chose. Ce qui est vrai des mots que je vous ai soumis ne doit pas être pris de façon absolue. Mais si vous prêtez la moindre attention au vocabulaire de chacune de ces langues, vous serez surpris du nombre de mots que vous pourrez ajouter à la liste déjà longue que je vous ai présentée.

Pour camper cette différence, V&D utilisent  plan du réel  et  plan de l’entendement. Par plan du réel, ils entendent le plan « sur lequel la représentation linguistique côtoie la réalité concrète »; et par plan de l’entendement, le « niveau d’abstraction auquel l’esprit s’élève pour considérer la réalité sous un angle plus général ». Ils nous disent, grâce à ces deux syntagmes que « d’une façon générale, les mots français se situent à un niveau d’abstraction supérieur à celui des mots anglais correspondants. Ils s’embarrassent moins des détails de la réalité. »

Trop souvent les langagiers attribuent à V&D la paternité de cette distinction. En fait, c’est à Alfred Malblanc qu’on la devrait. V&D n’ont fait que la lui emprunter et l’appliquer à l’anglais. Ils ne s’en cachent d’ailleurs pas, ils le disent clairement dans leur ouvrage :

L’idée et la terminologie du développement ci-dessus sont empruntées à A. Malbanc, dont le livre Pour une stylistique comparée du français et de l’allemand (1944) découle en grande partie de cette distinction.  (p. 58)

Comme l’anglais et l’allemand sont deux langues germaniques, il n’est pas surprenant que ce que Malblanc disait de l’allemand puisse s’appliquer mutatis mutandis à l’anglais.

Vous aurez sans doute remarqué le conditionnel dans « C’est à Alfred Malblanc qu’on la devrait ». Je ne veux surtout pas, par là, lui enlever le mérite qui lui revient. Il a illustré de façon convaincante des idées qui circulaient déjà à l’époque. Je pense, entre autres, à ce que Ch. Bally ou encore R. Graves disaient de ces langues, une vingtaine d’années plus tôt.

En 1925, Ch. Bally, dans La langue et la vie, disait (c’est moi qui souligne):

 … la langue allemande, mise en présence d’une représentation complexe de l’esprit, tend à la rendre avec toute sa complexité, tandis que le français en dégage plutôt le trait essentiel, quitte à sacrifier le reste. En faisant cette observation, on énonce autre chose qu’une règle de formation; on établit un rapport entre la manière de penser et la manière d’exprimer; car cela revient à supposer – à tort ou à raison – que l’esprit des Allemands est porté vers le détail et le devenir des procès, tandis que celui des Français s’attache à en préciser les contours à les enserrer dans des formules nettes, c’est-à-dire dans des mots simples; l’Allemand aperçoit l’action, le Français l’acte; le verbe allemand tend vers la définition ou la description, le verbe français vers l’exposant conventionnel  (p. 54-55)

À la même époque, Robert Graves, dans Impenetrability or The Proper Habit of English (London : Hogarth Press, 1927), insistait sur la prédilection de l’anglais pour l’image (c’est moi qui souligne) :

English proper has always been very much a language of “conceits”; that is […] the vocabulary is not fully dissociated from the imagery from which it developed: words still tend to be pictorial and not typographic. […] let us firmly agree that English proper is a language not of labels but rather of “conceits” or “pictural images.” (p. 9- 10)

It is the persistent use of this method of “thought by association of images” as opposed to “thought by generalised preconceptions” that distinguishes English proper from the more logical languages [parmi lesquelles il place le français et l’italien, deux langues romanes].  (p. 40) 

Cette idée circulait déjà depuis un certain temps. En 1908, Chevillon, citant son oncle H. Taine, écrivait (c’est moi qui souligne) :

Traduire en français une phrase anglaise, c’est copier au crayon gris une figure en couleur. Réduisant ainsi les aspects et les qualités des choses, l’esprit français aboutit à des idées générales, c’est-à-dire simple, qu’il aligne dans un ordre simplifié, celui de la logique.  (cité par V&D, p. 59)

Gide a repris cette idée, en 1941, dans sa Lettre sur le langage, publiée dans Amérique française (revue fondée par d’anciens étudiants du collège Jean-de-Brébeuf) :

Il est du génie de notre langue de faire prévaloir le dessin sur la couleur. Il est vrai que cette tendance à la précision, qui lui est propre, entraîne une limitation souvent regrettable aux yeux du poète : chaque mot, sans plus de halo, de diaprure, dit ce qu’il veut dire et pas plus. Le traducteur souffre, qui sans cesse doit opter entre les multiples évocations d’un vocable étranger (de Shakespeare ou de Keats, par exemple) de ne pouvoir qu’à l’aide de périphrases encombrantes, transplanter avec ses ramures, dans notre terroir, la touffe épaisse d’un  Kissed away , d’un  full thoated (sic) ease, ou, s’il veut maintenir un certain rythme et respecter la concision, mettant en pot français l’arbuste, ne nous l’offrir plus qu’ébranché.

                Bref, quand vient de temps de traduire , il ne faut jamais oublier ce que Mounin disait : « Une langue nous oblige à voir le monde d’une certaine manière… ». Si vous traduisez de l’anglais au français, vous devez comprendre que l’auteur voit le monde à sa façon (i.e. anglaise), mais que vous, vous devez le dire à votre façon (i.e. française). [D’où la nécessité de traduire dans sa propre langue si l’on ne veut pas que le texte produit sente à plein nez la traduction.] Vous devez vous rappeler que le mot image est celui que l’anglais privilégie; que le français de son côté recourt plutôt à un mot signe. Si vous l’oubliez, votre traduction sera de piètre qualité. Elle aura beau faire appel à des mots français, elle n’aura aucune résonance chez le lecteur francophone, car ce n’est pas sa façon de voir le monde. Si vous en doutez toujours, rappelez-vous l’exemple cité précédemment :

–  Je vous dirai, cria l’Américain en colère, que j’étais aussi froid qu’un concombre.

– Des criminels aussi peuvent être froids comme des concombres.

Cet échange illustre à merveille cet oubli. En français, le concombre n’a jamais été associé, de près ou de loin, au sang-froid! L’anglais, lui, aime bien cette image : as cool as a cucumber. Ce choix reflète sa psychologie. On doit la respecter, mais ne pas l’imposer au francophone.

Deux mots avant de clore ce chapitre :

a)  les mots du vocabulaire anglais actuel ne sont pas tous des mots images, car nombre d’entre eux ont été empruntés à d’autres langues;

b)  le recours à l’image n’est pas l’apanage de la seule langue anglaise; le français y recourt aussi, mais à l’occasion seulement (ex. oiseau-mouche).

Nous verrons plus tard l’implication de cette prédilection de l’anglophone pour le mot image dans sa façon d’articuler sa pensée.

MAURICE ROULEAU

(1)  Pour illustrer la vue plus ou moins achevée qu’ont, du monde, certaines communautés linguistiques, rien ne bat, pour moi, le cas de neige, en inuktitut. Ceux qui voudraient en savoir plus sont invités à lire l’article rédigé par LOUIS-JACQUES DORAIS, anthropologue et linguiste

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