La gorge… / Les gorges…

 LES gorges du Tarn

LA gorge de Coaticook

 

               Une correspondante française m’écrit : « Pourquoi dit-on « les gorges » d’une rivière? Pourquoi ce pluriel? » Des amis allemands lui ont posé la question, et elle ne sait que répondre. Si ses amis étaient les miens, je resterais moi aussi bouche bée. C’est une question que je ne me suis jamais posée, mais qui, à bien y réfléchir, mérite de l’être. Il faut dire qu’au pays les gorges sont rares. Tout comme les occasions d’en parler.

Si j’avais moi-même posé la question à mon professeur, il m’aurait sans doute répondu : « C’est comme ça que ça se dit » ou encore « C’est le génie de la langue ». Il faut dire qu’il a le dos large, ce génie! Surtout quand la question prend son professeur au dépourvu et qu’il n’a aucune réponse intelligente à fournir sur-le-champ. Dans les faits, est-il fautif de dire « LES gorges… du Tarn »? Est-il correct de dire « LA gorge… de Coaticook »?

Mon premier réflexe est de vérifier si, dans le dictionnaire, gorge ne s’emploie qu’au pluriel quand il désigne une telle formation géologique. Il y a, dans le NPR, quelque 500 mots inscrits comme nom masc./fém. pluriel – nombre qui me semble gonflé artificiellement (1). Mais gorge n’en fait pas partie. Il y est inscrit comme nom féminin singulier.  

                Comment expliquer alors qu’on ne présente, comme  exemple d’emploi, que Les gorges du Tarn? Veut-on nous dire – sans nous le dire – que ce mot ne s’emploie plus qu’au pluriel? Si oui, pourquoi ne pas l’indiquer? Le message aurait au moins le mérite d’être clair.

Si tel est vraiment le cas, j’y vois une difficulté. D’où fort probablement aussi la question de ma correspondante. Étonnamment, aucun de mes 5 dictionnaires de difficultés du français ne fait mention de son emploi systématique au pluriel. Je me retrouve donc Gros-Jean comme devant. Avec comme seul élément à examiner la définition qu’en donne le dictionnaire. Voyons voir!

Qu’est-ce qu’une gorge?

  • Selon le Petit Larousse, une gorge, c’est une « vallée encaissée, aux versants raides, creusée dans des roches dures et cohérentes ».

Une vallée étant une « dépression allongée, plus ou moins évasée, creusée par un cours d’eau », il faut, pour définir gorge, ajouter obligatoirement à ce générique, ou hyperonyme, des caractéristiques qui permettront de la distinguer d’un autre type de vallée. On le fait en précisant qu’elle est encaissée, que ses versants sont raides. La caractéristique creusée dans des roches dures et cohérentes, sans être essentielle à la définition, nous explique, à mots couverts, la raison de leur existence : si les roches n’étaient pas dures et cohérentes, les versants de la vallée se seraient effrités avec le temps; ils ne pourraient donc pas être abrupts (2).

  • Selon le NPR, une gorge, c’est un  « passage étroit, un défilé entre deux montagnes; une vallée étroite et encaissée ➙ canyon, col, couloir ». Pas un, pas deux, mais trois génériques! Passage, défilé et vallée éveillent certes une même idée, mais ils ne sont pas équivalents.

Passage est un générique; il désigne tout endroit par où l’on peut passer. Rien de plus. Mais n’y a-t-il pas là, en filigrane, l’idée de sa fonction? Si, dans une gorge donnée, il est impossible de passer en raison d’un dénivelé important ou encore de dangereux rapides, peut-on toujours parler de passage? Pour l’homme, s’entend…

Défilé et vallée, eux, sont deux spécifiques. Un défilé, c’est un « couloir naturel très encaissé et si étroit qu’on n’y peut passer qu’à la file ». La présence d’un cours d’eau n’est pas associée à cette formation géologique, qui ne se rencontre qu’en terrain montagneux.

Une vallée, c’est « un espace situé de part et d’autre du lit d’un cours d’eau [ex. la vallée de la Loire; la vallée du Richelieu] »; ou, en montagne, une « région moins haute »; la présence d’un cours d’eau n’est pas ici un élément définitoire. Comme on peut le constater, les notions ne sont pas très bien campées. Ce n’est pas le géographe qui parle, mais bien le commun des mortels qui vient de consulter son dictionnaire de langue. Gorge désignerait donc tantôt un défilé, tantôt une vallée! Dans les deux cas, ce serait un passage!

Sachant que, dans le Grand Robert, les entrées sont généralement plus étoffées, j’y jette un coup d’œil dans l’espoir d’en savoir un peu plus. J’y trouve non pas un, mais plusieurs exemples d’emploi : « Les gorgeS du Tyrol, du Frioul, du Tarn, du Verdon. GorgeS de Franchard dans la forêt de Fontainebleau ». Vous aurez certainement noté l’emploi du pluriel. Mais ce n’est pas tout. J’y trouve aussi des citations de 4 auteurs (Chateaubriand, Balzac, Musset et Loti) où le terme est utilisé au singulier! Tiens! Gorge ne s’utilise donc pas qu’au pluriel! Pourquoi le NPR n’a-t-il pas fait comme son grand frère et cité un exemple d’emploi au singulier? Si l’espace était problématique, il aurait pu prendre le plus court des 4, celui de Loti : Il est situé très loin, dans une ombreuse région, au tournant d’une gorge profonde, au pied de très hautes cimes. À moins qu’il veuille nous dire, à mots couverts, que le singulier ne s’emploie plus maintenant. Il est vrai que les auteurs cités ont passé l’arme à gauche depuis fort longtemps; le plus jeune est mort en 1923! Mais est-ce vraiment la raison?…  À noter que, dans chacune des 4 citations, il est question d’une « gorge de montagne (3) ». Y aurait-il là un début d’explication? Se pourrait-il que le singulier ne s’impose que si gorge désigne un défilé? Que le pluriel soit de mise quand gorge désigne une vallée encaissée? Euh…

  • Qu’en dit l’Académie française? Dans la 8e éd. de son dictionnaire (DAF, 1932-1935), elle  définit gorge de la façon suivante : « Passage entre deux montagnes. Les gorges du Tarn, du Var. L’armée souffrit beaucoup en traversant les gorges étroites de ces montagnes. » Oublions un instant la définition présentée  (elle ressemble, à s’y méprendre, à celle de Vallée : n. f. Espace resserré entre deux ou plusieurs montagnes) et limitons-nous aux exemples fournis. Là encore, vous l’aurez remarqué, le terme n’est utilisé qu’au pluriel. Certains pourraient penser qu’il doit toujours en être ainsi. Moi, je n’en suis pas convaincu. Que l’on écrive : l’armée traverse les gorges étroites de ces montagnes ne me pose pas vraiment problème, car le pluriel signale ici l’existence de plusieurs « passages » dans une région montagneuse.

Dans la 9e édition du DAF (1985-…), le terme est, je dirais, mieux défini : « Vallée étroite, encaisséeLes gorges du Tarn, du Verdon. Gorge profonde, sauvage ». À remarquer que, cette fois-ci, gorge n’est employé au pluriel qu’accompagné d’un nom propre. Serait-ce là la condition d’emploi de  gorgeS?…  Pour pouvoir y répondre, encore faudrait-il que je sache ce à quoi ces noms propres font référence. Mais je demeure du mauvais côté de l’Atlantique!

Que désignent donc ces Tyrol, Frioul, Tarn, Var, Verdon, Franchard?

                Mes connaissances ne sont, vous l’aurez deviné, que livresques. Je compte donc sur vous, lecteurs européens, pour me corriger si besoin est. Je peux déjà vous dire qu’il y en a pour tous les goûts. Certains noms propres ne désignent qu’une  région (ex. Tyrol, Frioul); d’autres, une région  et un cours d’eau (ex. Tarn, Var); d’autres, uniquement un cours d’eau (ex. Verdon); d’autres enfin ne désignent rien que je puisse identifier précisément (ex. Franchard).

A-              Tyrol  et Frioul sont les noms de deux régions alpines limitrophes, et de rien d’autre, semble-t-il. La première est en Autriche; la seconde, en Italie.

De quoi est-il question quand on parle des gorgeS du Tyrol? D’une « vallée encaissée »? J’en douterais, car il y a certainement plus d’une vallée dans cette région montagneuse. Parlerait-on alors de l’ensemble des gorges qui s’y trouvent? Je ne vois pas d’autres possibilités. Alors, deux conclusions s’imposent :

1-   Contrairement à ce qu’on pourrait penser, gorges du Tyrol n’est un toponyme. Le pluriel s’explique tout naturellement, pour ne pas dire grammaticalement, car il s’agit d’un collectif. Dans l’exemple du DAF : l’armée traverse les gorges de ces montagnes, on pourrait remplacer « de ces montagnes » par du Tyrol. « C.Q.F.D. », pourrait-on dire.  

2-   Chacune des gorges du Tyrol devrait avoir son propre nom, surtout si elles sont distantes l’une de l’autre. Tel semble être le cas : Wolfsklamm, Leutascher Geisterklamm, Lammerklamm, Kaiserklamm, Tiefenbachklamm et Kundler Klamm. 

Gorges du Tyrol n’est pas un toponyme. Il en est fort probablement de même de gorges du Frioul, car Frioul ne désigne, lui aussi, rien d’autre qu’une région.

B-               Var et Tarn sont les noms d’un cours d’eau et d’une région.

Que désigne Var dans gorges du Var? Le département ou le fleuve?

Dit-on les gorges du Var pour la même raison que l’on dit les gorges du Tyrol? Si oui, Var désigne le département; le pluriel se justifierait donc. Si non, il désigne le fleuve. Dans ce cas, il s’agirait d’un toponyme; le pluriel reste énigmatique.

S’il s’agit vraiment d’un toponyme, il devrait être facile, avec Google Maps, de localiser cette « vallée encaissée ». Mais tel n’est pas le cas. Quand je tape gorges du Var, on m’amène aux gorges du Verdon! Comme si gorges du Var ne désignait pas un endroit particulier! Quand je fais la même recherche sur la Toile, gorges du Var m’amène à gorges du Verdon, à gorges de Daluis et même à gorges du Caramy! Mais où sont donc ces gorges du Var? Nulle part? Une seule conclusion possible : gorges du Var n’est pas un toponyme, mais une appellation générale, tout comme gorges du Tyrol!

Dans gorges du Var, Var désignerait donc, si notre raisonnement est correct, le département. Et les gorges dont on suppose l’existence auraient des noms particuliers. Et c’est le cas. Il y a, par exemple, les gorges du Blavet (Blavet est le nom d’une rivière qui coule dans le département du Var);  les gorges du Caramy  (Caramy est une rivière qui se trouve, elle aussi, dans le département du Var).

Ainsi pourrait s’expliquer l’emploi du pluriel dans gorgeS du Var.

Mais comme Var désigne aussi un cours d’eau (ce que ne fait ni Tyrol ni Frioul), j’ai voulu en savoir un peu plus sur ce fleuve.

Une surprise m’attendait. Le Var (fleuve) ne coule pas dans le Var (département), mais plutôt dans le département des Alpes-de-Haute-Provence et celui des Alpes-Maritimes! Ce fleuve « prend sa source à Barcelonnette, arrose Entrevaux, Puget-Théniers, creuse de très belles gorges et se jette dans la Méditerranée, à l’O. de Nice ». Il y a donc des gorges creusées par le Var (fleuve), mais elles se trouvent à l’extérieur du département du même nom… D’où ce département tire-t-il donc son nom, si le Var n’y coule pas? Il doit « son nom au fleuve côtier qui constituait jadis la limite orientale du département mais ne l’arrose plus aujourd’hui ». Ce serait, paraît-il, le seul département français qui tient son nom d’un élément qui n’est pas situé sur son territoire.

Mais ces « très belles gorges » creusées par le Var seraient-elles les fameuses gorges du Var, que le DAF cite en exemple? Fort probablement. N’appelle-t-on pas gorges du Blavet celles qui sont creusées par le Blavet; gorges du Caramy, celles creusées par le Caramy! C’est dire que les gorges du Var pourraient fort bien être celles qu’a creusées le Var. Si tel est le cas, gorges du Var ne serait pas une appellation générale – comme on l’a conclu précédemment –  mais bel et bien un toponyme. Comment expliquer alors que ces gorges ne soient pas localisables avec Google Maps? Les gorges du Blavet ou les gorges du Caramy le sont pourtant…

Il arrive parfois que le hasard fasse bien les choses. En me documentant sur le sujet, je découvre que, dans le département des Alpes-Maritimes, il y a des gorges connues sous le nom gorges de Daluis.   

Ce nom propre désigne non pas le cours d’eau qui les a creusées, ni le département où elles se trouvent. Il désigne une simple commune. Le vrai créateur de ces gorges, c’est, vous l’aurez deviné, le Var (fleuve). Comme ce sont des gorges creusées par le Var, ne devraient-elles pas, elles aussi, à l’instar des gorges du Blavet ou du Caramy, porter, le nom du cours d’eau qui leur a donné naissance? Oui, mais tel n’est pas le cas. Existerait-il alors d’autres gorges sur le Var, qui, elles, seraient celles que l’on désigne officiellement par gorges du Var? Euh… Si oui, pourquoi aurait-on donné le nom de gorges du Var aux seules gorges qui se trouvent en un endroit particulier du fleuve? Ou inversement, pourquoi aurait-on donné le nom de gorges de Daluis si ce sont les seules gorges creusées par le Var? Euh… Autrement dit, gorges de Daluis serait-il synonyme de gorges du Var? Quand on dit LES gorges du Var, à quoi fait-on vraiment référence?  Aux différentes gorges qui se trouvent dans le département du Var (ex. Blavet, Caramy) ou à celles qui se trouvent sur le fleuve Var, plus précisément à Daluis? Je donne ma langue au chat.

 Que désigne Tarn dans gorges du Tarn ? Le département ou la rivière?

Le Tarn est un département français traversé par la rivière éponyme (longue de 380 km). Cette rivière prend sa source sur le mont Lozère, dans la Lozère (département), et se jette dans la Garonne près de Castelsarrasin, […] dans le Tarn-et-Garonne. Elle coule, sur une distance de quelque 50 km, « au fond de gorges pittoresques », dit-on.

Ces gorges, facilement localisables avec Google Maps, se trouvent entre Quézac et Le Rozier, deux communes de la Lozère. C’est dire que les gorges du Tarn tirent leur nom de la rivière qui les a creusées et non du département où elles se trouvent. Il n’y a là rien d’inhabituel.

Mais pourquoi dire LES gorges? Serait-ce parce qu’elles « égrènent une succession de sites naturels hors du commun qui ont fait sa réputation »? Et ce, sur une distance de 50 km! Tout est possible.

C-               Verdon  est le nom d’un cours d’eau.

« Les gorges du Verdon, nous dit-on, résultent de l’érosion de la rivière du (sic) Verdon et se présentent aujourd’hui en de gigantesques falaises de roches calcaires. »

Ces gorges, tout comme celles des gorges du Blavet ou du Caramy, doivent donc leur nom au cours d’eau qui les a creusées. Mais, pourquoi, ici encore, dire LES gorges du Verdon? Il suffit de lire la description qu’on en fait pour comprendre :

Dans son cours supérieur, le Verdon a l’allure d’un torrent et présente une pente importante : à Saint-André-les-Alpes, à 45 kilomètres de sa source, la rivière est déjà à 900 mètres d’altitude. En aval de ce point, progressivement grossi par ses affluents, le Verdon franchit plusieurs chaînons montagneux par des gorges imposantes, les gorges du Verdon, dont plusieurs ont été équipées de barrages hydroélectriques.

 Il est dit – à celui qui veut bien lire entre les lignes – que les parois de cette  « vallée encaissée » ne sont pas continues : la rivière « franchit plusieurs chaînons montagneux ». Il y a donc plusieurs endroits sur la rivière où la vallée est encaissée. On nous le dit de façon encore  moins détournée : « plusieurs sont équipées de barrages hydroélectriques ». À elle seule, cette dernière phrase dissipe tout doute sur la raison de l’emploi de gorges au pluriel. Ces « passages » portent COLLECTIVEMENT le nom de gorges du Verdon.

D-              Franchard, lui, reste pour moi un mystère.

Je ne saurais dire à quoi fait référence ce nom propre. Je ne l’ai trouvé qu’associé à ermitage et à gorges, les deux étant situés dans la forêt de Fontainebleau, à 2,7 km de distance. Rien de plus. Pourquoi a-t-on donné ce nom à ces gorges? Serait-ce en raison de la proximité de l’ermitage? Si oui, pourquoi a-t-on donné ce nom à l’ermitage? Euh… Comme Franchard ne désigne, que je sache, ni un cours d’eau, ni une région, ni une commune, rien de ce que nous savons des gorges ne s’applique ici.

Je trouve dans le Petit Robert des noms propres un élément de réponse. À l’entrée Fontainebleau (forêt domaniale de), on peut lire que son « sous-sol est composé de sables (au pluriel!), partiellement recouverts de chaos de rochers gréseux séparés par des gorges (gorges d’Apremont, gorges de Franchard), de vallées et de plaines ».

Ces gorges seraient donc non pas des défilés ni des vallées, mais de simples passages entre des rochers, qui se sont entassés naturellement, de façon désordonnée. Chose certaine, l’eau  n’a pas été leur « maître d’œuvre », contrairement à toutes les gorges dont il a été question jusqu’à présent. Si l’on en juge par la photo montrant la « forêt de Fontainebleau vue des gorges de Franchard », ces « gorges » sont loin d’être époustouflantes.

On peut même se demander pourquoi on utilise « gorges » pour en parler. Même son emploi au singulier me laisserait perplexe.

Dans cette forêt domaniale, il n’y a pas que les gorges de Franchard, il y a aussi les gorges d’Apremont, distantes de 9 km des précédentes. Elles auraient, d’après le dictionnaire, la même origine. Mais, si l’on se fie à l’aspect qu’ont ces gorges, on peut se demander si elles valent vraiment le déplacement! Et surtout pourquoi on les appelle « gorges ».

               Que le terme gorge soit ou non approprié pour désigner ces lieux, là n’est pas la question. C’est celui que les locuteurs utilisent pour désigner ces formations. Elles n’ont toutefois rien de comparable à celles dont nous avons parlé jusqu’à présent. Ce sont de simples  « passages », entre des rochers empilés sur un sol sablonneux. Et rien d’autre. Et le pluriel dans tout cela? Il tient sans doute au fait qu’il y en a plusieurs dans ce secteur de la forêt, étant donné qu’il y a plusieurs rochers.

Pourquoi LES gorges et non pas LA gorge?

Il est vrai que, dans tous les exemples d’emploi de gorge suivi d’un nom propre fournis dans les dictionnaires, gorgeS est au pluriel. Mais la raison de ce pluriel – si nous nous donnons la peine de la chercher – n’est pas la même dans chacun des cas.

Dans gorges du Tyrol, par exemple, il s’explique par le fait que, sur tout le territoire désigné par le nom propre, il y a plusieurs « vallées encaissées » portant chacune un nom particulier. L’emploi du singulier ici serait inapproprié, car on parle ici de l’ensemble de gorges.

Dans gorges du Verdon, par exemple, il s’explique par le fait que le locuteur considère l’ensemble des « vallées encaissées » qui se succèdent sur le cours d’eau comme formant un tout. La preuve en est qu’aucune de ces gorges ne porte un nom particulier. Mais ici le singulier n’aurait-il pas été acceptable? Fort probablement, mais l’usage n’en a pas voulu.

Il est bien évident que, pour employer le singulier, il faut avoir analysé le sens caché du terme. Ce qu’on ne fait évidemment pas dans une conversation courante. Autrement dit, on ne se pose pas de question. On utilise le terme au pluriel, car c’est celui qui se rencontre le plus souvent. Dans les dictionnaires, surtout. Autrement dit, on recourt au pluriel par paresse inavouée ou, pour être plus poli, par effet d’entraînement. Ou encore, parce qu’on croit dur comme fer tout ce que le dictionnaire contient.

Cela ne signe pas pour autant la condamnation du singulier. Au Québec, on trouve LA gorge de Coaticook. Le pluriel aurait ici choqué l’entendement : cette formation ne fait que 750 mètres de long et se trouve au cœur même de la ville de Coaticook. D’où son appellation officielle. Malgré cela, il s’en trouve qui disent LES gorges de Coaticook. Je l’ai même lu dans le Dictionnaire québécois d’aujourd’hui (DicoRobert). Preuve que l’emploi du pluriel est bien ancré dans les habitudes langagières, même dans celles des lexicographes!

Cette variation gorge/gorgeS pour désigner une même réalité n’est pas particulière au Québec. Je l’ai rencontrée sur plusieurs sites français. En voici quelques exemples.

               Comment expliquer que l’on passe si facilement du singulier au pluriel?  Serait-ce que, l’espace d’un moment, « ces vallées encaissées » ne représentent  pour le locuteur qu’UN tout, et qu’aussitôt ses habitudes langagières reprennent le dessus (i.e. l’emploi du  pluriel)? Fort possible.

J’évoquais précédemment l’idée que l’on puisse être tenté d’utiliser le singulier si l’on voit cette formation géologique comme UN grand « passage » et non comme un ensemble de « passages » qui se succèdent sur le cours d’eau. Cette idée, inconsciente à ne pas en douter, on la retrouve, de façon systématique, dans le choix du générique utilisé pour décrire ces formations :

  • « Les gorges du Tarn sont un canyon creusé par le Tarn entre le Causse Méjean et le Causse de Sauveterre »;
  • « La gorge du Columbia (Columbia River Gorge) ou les gorges du Columbia, est un canyon du fleuve Columbia, dans la région Nord-Ouest Pacifique des États-Unis. »
  • « Les gorges du Llech se trouvent en France dans les Pyrénées-Orientales sur la commune d’Esther. Ce canyon est le deuxième hot-spot français de pratique du canyomisme. »
  • « Cet immense et magnifique canyon (en parlant des gorges du Verdon) est situé à cheval sur les départements du Var et des Alpes de Haute Provence (sic). »
  • « Les gorges d’Holzarté ou de Holtzarté forment un étroit canyon creusé par l’Olhadoko erreka,  un précurseur du gave de Larrau en Haute-Soule, au Pays basque français. »
  • « Les gorges du Blavet sont un petit canyon boisé où coule un ruisseau, bordé de parois rouges de 80 m de haut, paysage curieux et grandiose à la fois, rappelant la Corse. »
  • « Les gorges [de la Jonte] forment un véritable canyon analogue à celui du Tarn tout proche mais un peu moins profond. »

C’est dire que, même si les francophones conçoivent cette réalité géologique comme formant un tout, ils ne peuvent résister à la tentation d’utiliser un pluriel : LES gorges sont  pourtant UN canyon. UN canyon, c’est, nous dit le NPR, UNE « gorge très profonde creusée par un cours d’eau dans une chaîne de montagnes. Le Grand Canyon du Colorado »!  OUF…

Le problème de l’emploi de gorgeS au pluriel, est-il particulier au français? Difficile de répondre, car il y a tellement de langues. Mais voyons ce qu’il en est pour deux d’entre elles, l’anglais et l’allemand.

En anglais, gorge, défini (Merriam-Webster) comme :  « a narrow passage through land; especially :  a narrow steep-walled canyon or part of a canyon » ne s’utilise qu’au singulier : Columbia River Gorge, New River Gorge, Tennessee River Gorge, Owens River Gorge, Ripogenus Gorge, Topock Gorge, etc. Un Américain – et sans doute aussi un Britannique –  serait donc justifié de se demander pourquoi, en français, on dit LES gorges.

En allemand, au sens de « vallée encaissée », gorge se dit Klamm. Rappelez-vous les noms des gorges du Tyrol : Wolfsklamm; Leutascher Geisterklamm; Lammerklamm; Kaiserklamm, Tiefenbachklamm et Kundler Klamm. Ici aussi, le terme est utilisé au singulier (plur. Klammen). C’est sans doute la raison pour laquelle les amis de ma correspondante lui demandent pourquoi en français on dit LES gorges.

Bref, le pluriel s’impose quand le terme désigne l’ensemble des « vallées encaissées » situées à différents endroits sur un territoire. Comme dans gorges du Tyrol. On pourrait en dire autant, quand les « vallées  encaissées » se succèdent sur un cours d’eau. Comme dans gorges du Verdon. Mais le singulier peut également se justifier. Comme dans LA gorge de Coaticook.

Soit dit en passant, l’emploi de gorgeS au pluriel ne surprend pas uniquement quand on parle de « vallées encaissées ». Ne dit-on pas : Faire des gorges chaudes de qqch? Euh… Comme nous n’avons qu’une gorge, pourquoi ce pluriel, direz-vous? Voilà une autre question embarrassante. Aujourd’hui, on dit : faire des gorges chaudes, mais faire une gorge chaude se disait du temps de Littré et même bien avant lui (DAF, 1ère éd., 1694).

Il ne faudrait pas croire que « gorge » est le seul mot qui s’emploie au pluriel sans raison apparente. Comment justifieriez ceux-ci?

  • être dans les temps;
  • se lever aux aurores;
  • les origines de la vie;
  • avoir des aigreurs (d’estomac);
  • les arènes d’Arles;
  • métal extrait des sous-sols de la Rép. démocr. du Congo (entendu sur TV-5).

 En effet, la question se pose : pourquoi ces pluriels?…

MAURICE ROULEAU

 (1)   Pourquoi dire « gonflé artificiellement »? Parce que, dans le NPR, tous les membres d’un ordre, d’un embranchement (divisions du règne animal ou végétal) [ex. acariens, cryptogames] sont catalogués comme « nom pluriel ». Pourtant ils s’emploient au singulier. Pourquoi ne pas réserver une telle inscription aux seuls noms qui ne s’emploient qu’au pluriel? Par ex. funérailles, frais, agissements, alentours, appointements, arrérages, etc. Le Larousse le fait, lui. Il faut dire que ce n’est pas la seule différence qui existe entre ces deux ouvrages (Voir https://rouleaum.wordpress.com/2013/12/27/)

(2)  « Les gorges se forment lorsqu’une rivière incise vigoureusement son lit dans des roches cohérentes et résistantes, capables de former des abrupts : dans ce cas, l’enfoncement du talweg [dans une vallée drainée, le talweg est le lit du cours d’eau] se produit plus vite que l’adoucissement des versants. Un rapide soulèvement tectonique engendre la formation de gorges (Alpes maritimes, montagnes d’Asie centrale). L’effondrement des voûtes des grottes parcourues par une rivière souterraine est une autre origine des gorges, fréquente dans les régions karstiques. Le réaménagement du modelé glaciaire par les eaux courantes, qui ont à entailler de brusques ruptures de pentes, favorise aussi la formation de gorges : la plupart des gorges des Alpes sont dues à ce phénomène. »  (Larousse Encyclopédie)

(3) Gorge de montagne ou gorge de montagneS? Ne faut-il pas deux montagnes pour créer un  défilé? Oui, mais c’est comme se demander s’il faut écrire huile d’olive ou huile d’oliveS (Voir https://rouleaum.wordpress.com/2012/06/08/huile-dolive-huile-dolives/)  Soit dit en passant, les  Académiciens mettaient le pluriel (DAF, 1ère éd., 1694; 5e éd. 1798). ‎

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6 commentaires pour La gorge… / Les gorges…

  1. Thierry Martin dit :

    Pour donner de l’eau à votre moulin, il est amusant de constater qu’en latin, le mot gorge dans le sens d’un passage étroit entre deux montagnes se traduit par un mot au féminin PLURIEL; à savoir, « fauces, ium ».
    Le mot défilé quant à lui, peut se traduire également par fauces ou encore par un autre mot, toujours au féminin pluriel, : « angustiae, arum ». (l’adjectif angustus signifie étroit, resserré).
    Le mot gorge,partie antérieure du cou, s’exprime par un mot au singulier, notamment jugulum ou gula, bien que fauces (au pluriel) puisse parfois être employé dans ce sens.

  2. Jean-Sylvain Dubé dit :

    Bonjour,

    Vous trouverez d’autres gorges (au singulier) au Québec. Il y a la gorge Déry (http://mrc.lajacquescartier.qc.ca/saumonjc/i_p5_19.html) et la gorge de la Magog (http://www.cantonsdelest.com/hikingTrails/150/sherbrooke-promenade-de-la-gorge-de-la-magog-et-sentier-illumine).

    Une recherche sur le site de Ressources naturelles Canada (http://www4.rncan.gc.ca/recherche-de-noms-de-lieux/toponyme.php) permet d’en trouver d’autres.

    • rouleaum dit :

      Merci beaucoup de ces précisions. J’ignorais l’existence de ces gorges. De toute évidence, le singulier semble être de mise au Québec.

  3. antoine mercier dit :

    Vous vous – ou nous? – posez la question:
    « Il ne faudrait pas croire que « gorge » est le seul mot qui s’emploie au pluriel sans raison apparente. Comment justifieriez[-vous] ceux-ci?
    ◾se lever aux aurores;
    Personnellement, j’y vois la différence qu’il y a entre dire : ‘Il se leva à l’aurore’ c’est-à-dire un jour donné, et ‘Il se levait aux aurores’ = il avait l’habitude de se lever tôt.
    ◾avoir des aigreurs (d’estomac);
    Si vous en avez jamais souffert, ce que je ne vous souhaite pas, vous conviendrez qu’il est difficile de ressentir ces aigreurs comme un incident isolé, par exemple une migraine ou une entorse, mais plutôt comme une gêne ou douleur répétitive, avec des élancements mais aussi des accalmies, d’où le pluriel, me semble-t-il.
    ◾les arènes d’Arles;
    Le pluriel vient peut-être du fait que ‘les arènes’ désignent en général un espace ovale ou rond correspondant au grec et latin ‘amphithéâtre’, c’est-à-dire un double théâtre, en tant que bâtiment; le singulier ‘arène’ lui, désigne l’espace où ont lieu les débats ou les combats; on dira ‘Je vais aux arènes voir les courses de taureaux’ et ‘Le taureau traversa l’arène comme un fou furieux.’
    Pour revenir à votre sujet du jour – la ou les gorge(s) – oserai-je évoquer le pluriel ‘les fesses’, que tout le monde utilise sans se poser de question, alors qu’à l’origine, le mot, au singulier, désignait très clairement la ‘gorge’ (fissure) qui les sépare, et non pas les rondes et douces montagnes qui la bordent…? Alors oui, la langue évolue, il lui arrive même de muter, comme dans ce dernier exemple, et souvent on peut dire comme vous ‘sans raison APPARENTE’. Mais cela ne veut pas dire pour autant que ce soit illogique. Certes, ce sont autant d’entorses à la systématique de la langue, chère aux grammairiens, mais cela ne devrait pas provoquer des aigreurs d’estomac, au contraire.

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